La République Numérique nous surveille

Par Florent Lenormand


Le 7 janvier 2015 à Paris, une attaque terroriste islamique est perpétrée contre le journal satirique Charlie Hebdo.


Une multitude de mouvement de solidarité s’est exprimée dans de nombreuses villes, dans les médias et les réseaux sociaux. Le 11 janvier, les religions, les politiques et surtout les citoyens du monde entier ont défilé en l’honneur des victimes sous une seule et même bannière : « Je suis Charlie ».

Le 24 juin 2015, une loi sur le renseignement est soumise au vote de l’Assemblée nationale après avoir été adopté par le Sénat.

Le projet de loi prévoit d’installer des logiciels espions pour surveiller le web français et de détecter des « comportements suspects » en analysant les recherches des citoyens sur la toile. Le texte donne l’autorisation aux services de renseignements de poser des micros et des mouchards chez des particuliers ou d’installer des balises GPS sur des véhicules. Ils peuvent aussi utiliser des “imsi-catcher permettant d’intercepter dans un périmètre toutes communications.
Plus graves, des obscures boîtes noires installées chez les fournisseurs d’accès, permettront l’analyse automatique de nos données. Concrètement, il serait parfaitement possible d’accéder aux sites que vous avez consultés, à votre historique, mails, sms, photos, appels, fichiers, tout ce qui compose votre vie numérique.

Cela ne vous concerne pas me direz-vous, elle concerne seulement les terroristes et vous n’en êtes pas un.
Vous en êtes sûr ?

La commission numérique reproche au texte le fait que les dispositifs qu’il légalise pourront s’appliquer à de très nombreuses missions, allant de la lutte contre le terrorisme à la surveillance des mouvements violents en passant par la protection des intérêts de la politique étrangère — des champs d’applications qui ont été de nouveau élargis.
Plusieurs raisons peuvent donner lieu à un espionnage massif de la part du service de renseignements. Par exemple, une “atteinte à la forme républicaine des institutions” suffit à justifier un espionnage. Espionner est désormais très simple.
Est-ce que les idées d’un opposant politique peuvent être considérées comme une atteinte à la forme républicaine des institutions ? Un journaliste ? Ou même des citoyens qui ne sont pas Charlie ?

Le juge Marc Trévidic explique que ce projet de loi est une arme redoutable si elle est mise entre de mauvaises mains :

« Il faut arrêter de croire que c’est le renseignement, acquis grâce à des écoutes/sonorisations/balises administratives, qui permet d’arrêter les terroristes ! Seul, le judiciaire permet d’interpeller. On n’envoie pas en prison, on ne débarque pas chez quelqu’un sur un simple renseignement. Demain, si un service de renseignements me dit que vous êtes un dangereux terroriste qui projette de poser une bombe, devrais-je croire ce service sur parole, sans aucun élément ? C’est pourtant la tendance qui se dessine. »

Selon le juge, le gouvernement privilégie le renseignement au judiciaire car « il ne peut pas contrôler le judiciaire. Le renseignement, sur lequel il a la main, si. »

Vous me direz surement que la France est une démocratie et qu’elle ne tombera jamais dans l’obscurantisme totalitaire.
Vous en êtes sûr ?

Dans un entretien de 1977, Michel Foucault explique que :

si l’État a le pouvoir de contrôler les partis politiques, les appareils d’État, les systèmes institutionnels, c’est un État totalitaire au sens strict. La superposition de tous les appareils de contrôle en une seule et même pyramide a pour conséquence des idéologies, des discours et des comportements uniformes.”

Plus récemment, Jacques Atali explique que si ces techniques de surveillance vont aussi pouvoir permettre de surveiller les électeurs, savoir comme ils votent, comment ils se comportent. Les citoyens seront donc bien facilement influençables. Le risque, c’est que la démocratie ne soit plus qu’une mascarade de la démocratie.

Cette loi antidémocratique a été votée en démocratie. La prétention de vouloir protéger les citoyens, se traduit par une méfiance envers eux. Les pouvoirs politiques souffrent clairement de leur manque de crédibilité face cette nouvelle forme de la citoyenneté, héritière de la révolution numérique. L’adoption de cette loi risque d’empirer les rapports, déjà catastrophiques, entre les élites et les nouveaux citoyens.

Peut-être que cela vous concerne.

Le nouveau citoyen, dont vous faites surement parti, est né avec internet. Il a toujours connu les liens tissés entre les hommes du monde entier. Il n’a jamais eu la même perception de la distance, des frontières et du monde que ses parents. Le nouveau citoyen reconnaît être français, mais il semble appartenir au monde plutôt qu’à une seule nation. Quand le nouveau citoyen s’exprime, il ne parle pas de loi, d’institutions ou d’idéologie. Il parle de sensation et d’émotions. Il commente et partage ce qu’il vit et ce qu’il voit avec les nouveaux citoyens du reste du monde. Internet a construit une nouvelle forme d’humanité et détruit la définition des nations. Plutôt que de créer des Nations Unis, internet est en train de construire une humanité unie.

Cette loi peut être considérée comme un premier pas républicain vers le numérique. L’image d’un état qui tente de s’insérer dans ce monde en transition. Le numérique a le pouvoir de bouleverser la démocratie et peut transformer la société dans le bon sens.
Mais il peut aussi faire l’inverse. Si l’État surveille ses citoyens et contraint les libertés en continuant de penser que la volonté générale ne peut être produite que par l’état et non par la société, alors il crée une rupture. Si l’État se connecte au numérique de cette façon, il est logique que la multitude se déconnecte encore plus de l’état.