Ma mairie est une start-up — Des designers et des développeurs dans une mairie

Inspiré par le célèbre article de Paul Graham (How to start a startup) et “Stratégie Politique pour les start-ups” de Nicolas Colin, j’ai simplement transposé aux mairies, les conseils que Paul Graham donne aux start-up.


Une mairie n’a besoin que de deux choses pour servir le bien commun : travailler avec les bonnes personnes et créer des choses dont les citoyens ont besoin.
Si une mairie fait correctement ces deux choses, elle a des chances de changer les politiques publiques.

L’idée

Une mairie n’a pas besoin d’une idée brillante pour commencer. L’important c’est de créer un service qui est meilleur que celui qui existe. Et nous savons que ce que nous avons aujourd’hui est très mauvais.

Je ne vais pas dresser la liste de ce qui ne fonctionne pas dans une ville. Pour se faire une idée, il suffit d’observer les interactions des citoyens entre leur smartphone et les politiques publiques pour comprendre les lacunes ou les erreurs existantes.

Une mairie doit simplement regarder ce que les gens essayent de faire, le comprendre et le traduire à travers une bonne solution.

Il ne faut pas se focaliser sur une idée et chercher à la protéger. Il faut partager chacune d’entre elles pour savoir ce qu’en pensent les citoyens et s’ils sont susceptibles d’être intéressés. Si ça n’est pas le cas il faut changer jusqu’à trouver ce qu’il fonctionne.

Ce qui importe vraiment ce ne sont pas les idées mais les gens qui les ont. Une bonne équipe peut réparer de mauvaises idées, mais de bonnes idées ne peuvent pas sauver une mauvaise équipe.

En l’occurence, une mairie a un avantage de taille : elle peut s’appuyer sur des acteurs, comme ses citoyens qui sont une force d’implication, de créativité et de diversité à ne pas sous-estimer.

L’équipe

Qu’est ce qu’une bonne équipe ? Un des meilleurs moyens pour recruter une personne dans une startup, c’est de se demander si elle a des couilles. En d’autres termes, il faut déterminer si cette personne fait son travail de manière professionnelle ET de manière obsessionnelle.

Vous pensez qu’on ne trouve pas de telles personnes dans une mairie ? Regardez les collectivités locales, les associations, les écosystèmes innovants, ils regorgent de personne extrêmement intelligentes, très généreuses et qui veulent que des choses soient faites.

Travailler ne serait-ce que quelques jours avec ces personnes apprendrait aux élus beaucoup plus qu’en demandant conseil à l’élite déconnectée.

Ce n’est pas un hasard si la plupart des startups se lancent à l’université, c’est un endroit où des gens intelligents se rencontrent. Ce n’est pas ce qu’on y apprend qui crée de l’innovation, c’est que des gens intelligents travaillent ensemble sur un même projet. Même s’il ne cherche pas à lancer une startup, un étudiant qui travaille sur un projet va demander de l’aide à son voisin. C’est de cette manière qu’on apprend et que l’on collabore avec de bonnes personnes.

Cette méthode est très éloignée du fonctionnement d’une mairie. Elle va proposer ses idées toutes faites, sans concertation et sans collaboration. Il arrive qu’elle demande de l’aide mais ce n’est pas de façon naturelle, comme si elle forçait les choses. Les élus et l’administration communale devraient apprécier leur travail et travailler avec des gens qu’ils apprécient.

Les commerciaux

Avant l’éclatement de la bulle internet, la plupart des startups étaient fondées par des commerciaux. Ils engageaient des designers et des développeurs pour leur créer un produit. Ça ne marchait pas.

Les commerciaux étaient mauvais pour décider ce qu’il fallait faire d’une technologie car ils n’y connaissaient rien. Ils ne savaient pas non plus de quelles personnes ils avaient besoin. Quand ils cherchaient à engager un designer ou un développeur ils n’avaient aucun moyen de savoir s’ils étaient bons ou mauvais. C’était la loterie.

Ce que je constate c’est que souvent, les élus sont des commerciaux. Ils ne s’entourent pas de designers ou de développeurs pour améliorer la vie des citoyens. Ils sont souvent dégoutés par l’idée de faire les choses eux-mêmes et se situent dans le monde purement intellectuel de la politique sans côtoyer les problèmes habituels des citoyens.

Ne voulant pas faire ce travail, ils développent une incompétence protectrice. Certains sujets politiques sont complexes comme l’imposition ou la juridiction, leur expertise est donc indispensable. Mais la plupart du temps, les citoyens demandent simplement qu’on trouve une solution à leurs problèmes quotidiens.

Une mairie ne doit pas compter que sur ses commerciaux, il doit y avoir des développeurs, des designers, des gens qui sont capable de construire ce que les citoyens ont réellement besoin.

Si les élus ne peuvent pas comprendre la multitude qui compose le peuple, ils doivent trouver des personnes qui le peuvent.

Ce que les citoyens veulent

Les startups doivent trouver quelque chose que les gens veulent, c’est la célèbre tag line de YC. Mais une mairie doit trouver ce dont les gens ont besoin.

Beaucoup d’initiatives sont un échec car la promesse ne correspond pas à ce dont les citoyens ont besoin. Par exemple, Le bon coin se substitue à Pole emploi, John Gillot patron d’une boucherie explique :

“Ça va droit au but. On est clair sur le poste. Tout est dit. Ce ne sont pas des cases à remplir et ensuite on attend les CVs. Et puis, il y a un côté humain. On laisse un numéro de téléphone et on nous appelle directement. Nous sommes dans un domaine où on n’est pas obligé d’avoir des gros CVs, il nous faut des jeunes motivés, qui ont envie de faire ce métier. C’est donc plus facile d’établir le contact par Le Bon Coin »

Ce que ne veulent pas les gens c’est des formulaires compliqués et des intermédiaires entre l’offre et la demande : c’est la proposition de Pôle Emploi.

Ce que veulent les gens c’est une simplicité dans les démarches et un contact humain : c’est la promesse de Le bon coin.

Fake It Until you make it

Quand un designer a identifié un besoin, il va prototyper une solution salement et rapidement. Il va ensuite tester, corriger, tester, corriger ; affiner en fonction des réactions jusqu’à ce que la solution réponde le mieux possible au problème des utilisateurs. C’est le prototypage rapide.

« Quelle est la différence entre Airbus et une politique publique ? » demande Christian Paul, président de la 27e Région « Lorsque le constructeur aéronautique prend la décision d’industrialiser un nouvel avion, des designers et des ingénieurs ont d’abord testé en soufflerie des matériaux plus performants ou des sièges plus confortables avec des passagers… Pour les politiques publiques, qui réalise ce travail de test avec les utilisateurs, de prototype, d’essai d’erreur, de simulation ? Au-delà des études théoriques, où sont les bancs d’essai qui vont éviter le crash d’une nouvelle politique publique ? »

Les élus adoptent la stratégie que Paul Graham appelle « Je vous salue Marie ». Il s’agit d’engager une grande équipe pour développer une nouvelle politique publique, après un an et quelques millions d’euros vous la lancez et vous vous rendez compte que personne n’en veut.

Il faut oublier l’idée que le développement d’une solution est quelque chose de terrifiant qu’il faut soigneusement planifier.

Les Niches

Une autre mauvaise façon de faire serait de lancer un service pour tous les citoyens d’un seul coup. C’est comme si on décidait de lancer une grande marque de consommation : les chances de réussite sont faibles.

Il faut commencer par créer un service pour un petit groupe de personne. C’est plus facile de l’utiliser et plus facile de le réaliser. Ce petit groupe de personnes est la partie stratégique la plus importante car il est plus simple de faire un produit peu coûteux plus puissant, que de faire un produit puissant moins cher.

Ainsi, un service qui ne coûte pas cher avec des options basiques a tendance à croitre progressivement. Ce sera plus facile à utiliser au début et vous serez également en meilleure position pour conquérir le reste des citoyens.

La personnalisation de l’expérience

Un célèbre article (What Steve Jobs Understood That Our Politicians Don’t) explique qu’intuitivement, Steve Jobs a compris que les personnes voulaient se libérer des institutions de la dernière ère et de la centralisation des décisions. La technologie libère des frontières physiques.

Chaque utilisateur d’Apple a une expérience unique. Mon iPhone n’est pas le même que le vôtre grâce aux applications. Mais le choix individuel engendre le détachement et la confusion. Pour combler ce vide, Apple est devenu une communauté.

En politique il n’y a pas de compatibilité entre la communauté et la personnalisation de l’expérience, les deux piliers de l’ère numérique. C’est toujours soit l’un, soit l’autre : soit nous sommes obligés de compter que sur les grandes institutions qui n’ont aucune personnalisation de l’expérience, soit de ne compter que sur nous-mêmes.

Les partis politiques ressemblent plus à Général Electric qu’à Apple, en nous proposant d’acheter la même voiture qu’il y a 20 ans. Les citoyens sont tous différents, en ont conscience et ne veulent plus être traités de la même manière.

L’ère des politiques publiques uniformes qui règlent les mêmes problèmes à tout le monde est terminé. Elles deviendront certainement une espèce de plateforme qui mettrait à disposition des ressources dont les citoyens peuvent s’emparer de manière à concevoir eux-mêmes les politiques publiques.

Qu’est ce qu’on attend ?

Est-ce que vous en êtes ? Faites-vous partie de ces personnes capable de se mettre au service du bien commun ?

Qui que vous soyez, élus, designer, développeur, membre d’une association, d’une collectivité locale, d’un écosystème innovant ou simple citoyen, vous y êtes convié.

Merci d’avoir lu cet article ! Retrouvez tous mes autres articles ici : Florent Lenormand