Réseaux sociaux :
Laisse pas trainer ton fils

Par Florent Lenormand


On se demande tous pourquoi les adolescents passent leur temps sur les réseaux sociaux. Des ragots ? Des photos ? Des vidéos ? C’est à peu près les seuls intérêts qu’imaginent la plupart des parents. Et si ces petites choses sans intérêt pouvaient être interprétées comme riches de sens pour un adolescent ? Et si les réseaux sociaux étaient les nouveaux abribus ?


Quand j’avais seize ans, l’abribus était notre cabane d’adolescent. Une cabane sur l’espace public dans laquelle on pouvait se retrouver entre amis loin de la maison et des parents. Dans une maison on tenait à deux ou trois maximum, alors que dans un abribus, trainer à dix ne dérangeait personne.

On traine dans un abribus, trainer ça signifie faire du wheeling sur son vélo, essayer de faire un ollie de temps en temps ou rester assis sur un banc. Trainer c’est une manière de dire qu’on s’apprécie et qu’on aime être ensemble. Un peu comme ces sms à première vue sans intérêt :

“Ça va ? Tu fais quoi ?” “Rien et toi ?”

Ces phrase vides d’intérêts mais riches de sens signifient simplement qu’on aime se parler, peu importe ce qu’on se dit.

L’abribus était notre espace de liberté où on faisait et disait ce qu’on voulait. Un espace où on avait le droit d’être nous-même. On s’appropriait l’espace public pour en faire un lieu où on retrouvait ceux qu’on connaissait.

danah boyd est une chercheuse chez Microsoft et consacre son temps à analyser les usages des adolescents et leurs rapports aux réseaux sociaux. Elle nous explique que “trainer” est un terme péjoratif pour les adultes qui désigne la façon dont les jeunes passent leur temps :

Il est intéressant de repenser cette notion de trainer, ça constitue un apprentissage très riche. On tente de retrouver un sens au monde qui nous entoure, de trouver une logique dans les conditions sociales, de comprendre comment on se socialise, comment on rentre en contact.

Les espaces publics comme les abribus, les centres commerciaux ou les terrains sportifs ont la même valeur que les réseaux sociaux. Les jeunes trainent sur les réseaux sociaux. C’est un autre mode de gestion des relations.

danah boyd a interrogé beaucoup d’adolescents sur ce sujet et leur a posé une question :

Mais pourquoi ne pas se réunir physiquement avec tes copains ? Et à chaque fois la réponse était la même : J’aimerais bien, mais je ne peux pas. Et les raisons avancées sont diverses : “Mes parents ne m’autorisent pas à sortir les soirs d’école” “Je n’ai pas de voiture” ou encore “C’est trop dangereux après la tombée de la nuit” ou même “J’ai trop d’activités extra scolaires”. Tous ces arguments, ces différentes raisons font qu’internet est un espace dans lequel les jeunes peuvent s’y rendre. Ils créent un lieu où ils ne sont pas obligés de tous se retrouver en même temps mais dans lequel leurs amis sont susceptibles de retrouver les copains.
Mon enfant est accro à Facebook, comment faire ?

Cette question Doctissimo a été posté des milliers de fois. Les parents ont forcément peur de ce qu’ils ne connaissent pas. Je me souviens d’une discussion entre Stefano Mirti et une mère de famille, celle-ci demande : “Comment je peux éduquer mes enfants à correctement utiliser les réseaux sociaux ?” Sa réponse était simple : “Comment nos parents auraient-ils pu nous apprendre à utiliser correctement un ordinateur ?”

danah boyd explique que les populations Inuits attachent beaucoup d’importance à la moralité des enfants. Inuit Morality Play est un livre qui décrit comment les jeunes Inuits s’engagent dans des rapports sociaux pour comprendre le monde. Si un enfant Inuit vient se plaindre auprès de sa mère : “Je déteste Bobby, il est méchant”, elle va lui répondre : “Mais pourquoi tu ne tues pas Bobby ?” Ça peut parraitre étrange mais l’enfant vous regarde et explique que finalement il ne le déteste pas à ce point. La mère va alors demander pourquoi et un dialogue s’instaure entre elle et son enfant. La moralité s’insuffle par un simple jeu de questions-réponses.

Les adultes ne doivent pas se considérer comme bien informés et omniscients en se comportant de manière condescendante avec leur enfant. Notre société est bouleversée par les changements technologiques mais il n’est pas dit que les adultes comprennent mieux ces changements que les enfants. En revanche les parents disposent de la capacité à poser des questions. La capacité d’inciter à l’apprentissage en posant des questions difficiles, en poussant les enfants à penser et à penser de façon critique à leurs actes et à leurs decisions.

Plutôt que de regarder son enfant en lui disant :
“- Tu ne dois pas faire ça !
- Mais pourquoi ?
- Parceque.”

Le parent pourrait lui dire :
“-Mais pourquoi tu fais ça, je ne comprends pas ?
- Ben c’est ma façon de faire
- Et bien moi, ton parent je l’interprète comme ceci ou comme cela
- Mais c’est pas du tout où je veux en venir”

Un dialogue avancerait doucement pour arriver à l’élément central de l’alphabétisation numérique. L’alphabétisation numérique est la capacité à interroger n’importe quel système. Technologique ou médiatique, n’importe quel contenu en les passant au crible d’un questionnement critique. Les parents doivent pousser les enfants à se poser de telles questions mais en commençant par les formuler eux-mêmes.