Xavier Crouan “Vers l’émergence d’une nouvelle société menée par les citoyens”

Xavier Crouan est spécialiste de la communication publique, et directeur de la communication de la région Ile-de-France. Il partage avec nous sa vision du futur de la démocratie : une société du “co” (co-construire, co-gérer…) qui met le citoyen au centre. Nous avons eu la chance de filmer la rencontre fin novembre. Lisez l’interview ci-dessous, et retrouvez les extraits choisis en vidéo !

Vous parlez de “société du co-” : en quoi, selon vous, assiste-t-on à un renversement des rôles entre politique et citoyen ?

Bernard Stiegler dit qu’à l’image de l’imprimerie qui a transformé radicalement la société, le numérique a également permis une transformation considérable de la société, et dans un espace-temps qui n’a rien à voir avec celui de l’imprimerie et sur une échelle de temps extrêmement courte. En l’espace d’une génération, la société est en train de se transformer et de se renverser totalement dans ses points de repères. D’un système totalement descendant, constitué depuis 400 ans, on passe à un système où les citoyens ont pris le pouvoir. D’un seul coup, le système tend à s’inverser, jusqu’à un point incroyable.

On s’aperçoit que le citoyen, parce qu’il a pris le pouvoir grâce au numérique, aux réseaux sociaux, à cette horizontalité, va casser cette dimension de verticalité. On peut parler de circularité, plutôt que cette horizontalité, parce que c’est en perpétuel mouvement. Le citoyen n’est plus seulement un acteur de cette société verticale, sur qui l’on va imposer un changement, mais il devient lui-même acteur du changement.

On n’impose plus le changement au citoyen : il en devient lui-même acteur.

On se retrouve du coup dans un système à la fois très individuel, que le numérique a engendré — notamment avec la démultiplication des écrans — mais en même temps, c’est un individu qui devient acteur. Citoyen non pas par les institutions, mais par une logique de comportement. C’est-à-dire que dans mon univers, à mon échelle, je vais essayer de vivre mieux, par un changement dans mon comportement, et la somme de ces changements de comportements individuels va faire système.

Pourquoi, selon vous, les politiques doivent changer leurs comportements pour être davantage à l’écoute de leurs concitoyens ?

Il y a un sondage qui m’a particulièrement intéressé qui date de fin août-début septembre d’OpinionWay pour 20 Minutes. La question posée est de savoir si : “les idées doivent venir des élus et on vote pour les élus qui mettent en oeuvre les idées ou “les idées doivent venir des citoyens et les élus sont là pour mettre en oeuvre les idées des citoyens”. 74% des personnes répondent que les idées doivent venir des citoyens, et que les élus sont là pour les mettre en oeuvre. Il y a 10 ans, si l’on avait posé la question, on ne serait pas du tout dans ce rapport-là, un rapport 75–25 !

C’est un sondage qui induit d’abord une rupture de la relation de confiance avec les élus, et ensuite l’émergence d’une nouvelle société menée par les citoyens. On voit bien que notre système de représentativité est en train de s’inverser extrêmement rapidement, et que certains dénoncent par leur comportement ce système de représentation tel qu’il existe aujourd’hui, dans sa forme actuelle. Ça doit interpeller les institutions et les élus sur comment créer cette nouvelle forme de relation. Comment créer cette co-construction, cette co-participation, tout en redéfinissant du bien commun ? Je pense que les institutions n’ont pas assez réfléchi à cette questions-là, même si certains intellectuels comme Pierre Rosanvallon par exemple aborde beaucoup ces questions-là.

On voit à travers l’exemple des budgets participatifs menés à Rennes et à Paris que certains élus ont compris qu’il fallait changer de système, et non pas perdre une partie de sa souveraineté — on confie une partie du budget à l’appel à projets. Ce qui a eu un certain succès puisque ce sont plus de 5000 projets qui ont été présentés sur le budget participatif de la ville de Paris.

En plus du budget participatif, comment impliquer les citoyens et usagers dans les projets sur un territoire ?

Je crois qu’on investit beaucoup dans la maîtrise d’ouvrage et la maîtrise d’oeuvre, mais on accorde beaucoup moins de temps et de moyens dans la maîtrise d’usage. En pensant et en prenant en compte l’usage, je crois qu’on va beaucoup progresser dans les mois et les années à venir. Il faut investir dans la recherche, dans l’expérimentation, dans les méthodes pour initier une meilleure maîtrise d’usage. Par exemple, le projet d’une deuxième ligne de métro à Rennes. Un groupe d’habitants contestait un tracé initial de la ligne de métro — et on leur a donné les moyens, avec un urbaniste payé par la ville, pour faire un contre projet. On a donné des moyens à une maîtrise d’usage, avec des experts capables d’accompagner ce projet. Et je trouve que, quelque soit le résultat, ce qui était intéressant, c’était la méthode : se donner du temps, des moyens, des méthodes, des process pour construire une expertise d’usage.

On pourrait imaginer que le citoyen ou l’usager devienne un partenaire à part entière de l’ensemble du processus

Aujourd’hui, on pourrait imaginer que le citoyen ou l’usager devienne un partenaire à part entière de l’ensemble du processus. Et l’élu est là pour conserver l’intérêt général. Le rôle de l’élu reste central dans la définition du bien commun.

Interview mené par Louise Rigollier pour Fluicity