Face à la fracture des compétences, osons réinventer l’entreprise

Rien n’échappe au tsunami numérique : digitalisation des entreprises, redéfinition des compétences, disruption de l’économie, refonte sociétale, évolution du leadership… Confrontés à ces mutations, Alain Roumilhac, Président de ManpowerGroup France et Gérald Karsenti, Président-Directeur Général de Hewlett Packard Enterprise France livrent leurs regards sur l’avenir.


L a transformation digitale est une formidable opportunité de libérer la créativité des entreprises — et des hommes et des femmes qui les composent. Cependant, l’écart se creuse entre les entreprises qui ont su engager leur transformation digitale et celles qui sont accrochées aux modèles traditionnels.

Digitalisation, uberisation, robotisation… Face à ces changements technologiques, les sociétés ont aussi une responsabilité vis-à-vis de leurs salariés : assurer, à tous, la possibilité de prendre part à cette véritable révolution — sous peine de voir se développer de nouveaux « laissés pour compte » de la transformation numérique.

Aujourd’hui, 38 % des entreprises déclarent avoir des difficultés à recruter les talents qu’elles recherchent, alors que le chômage continue à frapper les personnes qui sont le moins qualifiées.

Comment remédier à cette « fracture des compétences » qui risque de diviser notre société ?

En tant que témoins privilégiés de la transformation numérique des entreprises et plus largement, de la société, Alain Roumilhac, Président de ManpowerGroup France et Gérald Karsenti, Président-Directeur Général d’Hewlett Packard Enterprise France, confrontent et partagent pour la première fois leurs expériences de dirigeants dans un monde en perpétuelle mutation.

Morceaux choisis du livre d’entretien entre Alain Roumilhac et Gérald Karsenti « Digital, emploi, compétences : terres nouvelles, droit devant ! » chez Eyrolles dans la collection L’instant qui suit (Disponible sur le site de l’éditeur et sur Amazon).

L’accélération des progrès technologiques et le déploiement d’Internet a bouleversé la société. Avec quels impacts sur le monde de l’entreprise ?

Alain Roumilhac. Tout d’abord, il y a indéniablement une accélération de l’innovation, en témoignent les succès fulgurants d’entreprises extrêmement jeunes sur la base de services qui n’existaient pas il y a encore dix ans (Facebook, Uber, Airbnb…) et le fait que les deux plus grosses capitalisations boursières mondiales sont Apple et Google. De nouvelles disciplines sont en plein essor et vont venir bouleverser notre quotidien comme les biotechnologies, l’intelligence artificielle, les neurosciences ou encore la robotique. Mais, face à des besoins en compétences beaucoup plus mouvants, nous allons assister à une baisse du salariat et à l’augmentation de l’adoption du statut d’indépendant, une tendance déjà perceptible à travers le développement du statut d’auto-entrepreneur ou du management de transition.

Gérald Karsenti. La raison principale de changement dans l’entreprise tient au fait que le renouvellement des compétences qui suit le progrès technique se fait à un rythme trop rapide. On ne peut pas les détenir toutes au sein d’une entreprise. Et certainement pas de façon permanente. Mieux vaut aller chercher les meilleurs profils au bon moment pour traiter la bonne mission. Il faut là aussi gagner en agilité : les entreprises vont se retrouver avec un noyau de salariés embauchés à temps plein, dans une relation classique, et feront appel à des sous-traitants, à des managers et leaders de transition ou à des entrepreneurs individuels, pour mener à bien une mission spécifique, comme le font les cabinets de conseil. C’est cette « entreprise augmentée » que nous devons, aujourd’hui, imaginer.

Comment la transition numérique transforme-t-elle le marché du travail ?

Alain Roumilhac. Nous assistons aujourd’hui à une polarisation croissante du marché du travail avec, d’un côté, ceux qui ont les compétences recherchées par les entreprises et, de l’autre, ceux qui ne les ont pas. Les premiers sont en position de force sur le marché du travail et voient leurs salaires progresser alors que les seconds ont de grandes difficultés à s’insérer ou sont marginalisés et voient leurs salaires stagner, parfois même régresser.

Gérald Karsenti. Plus que jamais, la transformation va devenir permanente. Il faut donc disposer d’une organisation dynamique et flexible, permettant d’innover de façon constante. On va continuer à automatiser les tâches répétitives, administratives et sans valeur au bénéfice de celles à plus forte valeur ajoutée. Le développement du numérique et de la robotique aura la même incidence sur les entreprises tertiaires que l’automatisation a pu avoir sur les usines. Face à ce séisme, certains salariés ont malheureusement plus de mal à faire face aux changements, et c’est là que les entreprises ont souvent une responsabilité importante en laissant une partie de leurs collaborateurs sur la touche… Avec le progrès technique incessant, le risque d’avoir, tous les cinq ans, une frange significative des salariés en position difficile est très fort !

Alain Roumilhac. Tout le monde le sait : l’arrivée massive des robots et de l’intelligence artificielle suscite la disparition annoncée d’une quantité importante de métiers : selon une étude d’Oxford, la moitié des métiers actuels pourront être confiés à des machines d’ici seulement 20 ans. Alors, bien sûr, la question fondamentale qui nous est posée est la suivante : allons-nous, comme lors des précédentes révolutions industrielles, voir les emplois actuels être remplacés par de nouveaux, principe de la célèbre destruction créatrice de Schumpeter (le remplacement des taxis par les plateformes de VTC type Uber par exemple) ? Les experts sont très partagés sur ce sujet, mais comme nous anticipons que le numérique va entraîner de nombreuses suppressions, la réponse sera critique pour l’évolution de nos sociétés.

Comment expliquer la coexistence de ces « laissés pour compte du numérique » dont vous parlez et des difficultés croissantes des entreprises à recruter ?

Alain Roumilhac. Toutes les études montrent que nous manquons et manquerons encore plus demain de personnes très qualifiées. C’est pourquoi il est encore plus fondamental aujourd’hui qu’hier d’investir massivement dans la formation initiale et professionnelle afin que les entreprises aient les compétences nécessaires pour se développer, et ainsi assurer la prospérité, tout en maintenant une cohésion sociale. C’est un challenge majeur auquel font face les entreprises : la pénurie de ces compétences risque de s’amplifier si nous ne nous donnons pas les moyens de former plus, et plus vite, dans les prochaines années. Car si l’offre de compétences numériques augmente bel et bien, la demande augmente, elle, beaucoup plus vite ! Le résultat pour les entreprises, c’est l’intensification de la guerre des talents : attirer ces compétences rares sera un des enjeux majeurs des entreprises pour mettre en œuvre leur stratégie.

Comment éviter cette « fracture des compétences » ?

Gérald Karsenti. En France, et plus largement en Europe, nous allons devoir apprendre à vivre dans un monde où tout peut être remis en cause de façon permanente, quel que soit notre bagage de départ. Il faut accepter le concept de la formation permanente comme une nécessité et se dire qu’ainsi, on peut relancer sa vie à tout moment. La formation est un point déterminant : il y a un véritable gap de compétences dans la course au numérique que nous avons engagée. Il va falloir le combler très vite ! Cela touche les dirigeants d’entreprises, les salariés, les politiques… Penser, diriger ou gouverner de nos jours sans maîtriser le monde digital est un leurre. Se former au numérique implique certes de se familiariser avec des technologies, mais pas uniquement. C’est d’abord un état d’esprit, une mue personnelle. Il est question de volonté, de poser un regard différent sur la société et l’entreprise, de prendre la vie différemment, de réinventer des façons de faire et, au final, de se mouvoir dans un monde connecté en y étant à l’aise.

Alain Roumilhac. Le corollaire de tout cela, c’est la notion d’employabilité : cette capacité d’un individu à détenir une compétence toujours utile et monnayable sur le marché, lui permettant de rebondir, notamment en cas de coup dur. Face à cet enjeu considérable, il est clair que l’irruption du numérique dans les méthodes pédagogiques, favorisant entre autres l’enseignement à distance, va grandement faciliter l’accès à la formation et favorisera l’évolution des compétences tout au long de la vie professionnelle. Parmi les savoirs considérés comme essentiels à l’heure actuelle, il me semble important de mettre l’accent sur la nécessité d’apprendre à apprendre ! Cette notion est indispensable tout au long de la vie professionnelle et devient d’autant plus critique que nous devrons travailler plus longtemps, puisque vivant plus vieux, nous partirons à la retraite plus tard. Si la transformation est appelée à devenir la nouvelle norme des entreprises, la formation doit désormais être au cœur de toutes ses activités.

Vous soulignez la nécessité « d’apprendre à apprendre », comment les grandes entreprises peuvent-elles s’inspirer des start-up qui excellent dans ce domaine ?

Gérald Karsenti. L’esprit start-up se développe dans les grandes entreprises. On parle de plus en plus de l’importance de « l’intrapreunariat » et de connecter le monde de la start-up avec celui de l’entreprise classique. Et si les portes ne s’ouvrent pas devant soi, disons quasi automatiquement, on peut toujours aujourd’hui tenter de les pousser soi-même !

Alain Roumilhac. Apprendre à innover, c’est savoir remettre en cause ses façons de faire et trouver les opportunités. Nous devons parier que des convergences vont se faire dans les années à venir. Des start-up vont s’adosser à des groupes pour innover ensemble et concevoir des solutions porteuses de valeur. Des échanges de compétences et de savoir-faire vont se faire pour le bien de tous. Le monde est en train de se chercher de nouvelles marques. Il est à parier que cela prendra encore un peu de temps, mais gageons que ce qui est devant nous est porteur de belles aventures.

Pour en savoir plus :

Le nouveau livre d’Alain Roumilhac, Président de ManpowerGroup France, et Gérald Karsenti Président-Directeur Général Hewlett Packard Enterprise France :

Digital, emploi, compétences : TERRES NOUVELLES, DROITS DEVANTS !

Ou comment deux dirigeants de grandes entreprises voient et s’engagent dans les mutations digitales et ressources humaines.

Disponible dès aujourd’hui en librairie, en commande sur Amazon et sur le site des éditions Eyrolles.