L’invention de l’Apôtre Paul

Conversion de saint Paul sur le chemin de Damas — Bertholet Flemal

L’imposture par laquelle on a lancé Jésus-Christ comme une individualité vivante, biologique et indivisible, en combinant l’homme de chair et le dieu fictif, est liée à un coup d’audace, autre imposture, qui a consisté dans l’invention de l’apôtre Paul. L’Épître aux Galates est la première étape, par voie indirecte, de cette double invention que les Actes des Apôtres ont consacrée : on fabrique une lettre ; on la dit de Paul. Qui ça, Paul ? Attendez un peu. Les Actes vont vous l’apprendre. Et l’on fabrique les Actes. Entre temps, les scribes ont eu le loisir de confectionner toutes les autres Épîtres mises sous le nom de saint Paul, sur l’authenticité de la plupart desquelles les critiques déraisonnent à l’envi, sans s’apercevoir qu’elles sont toutes aussi frauduleuses.

L’invention de l’apôtre Paul, par la voie sournoise de ses Lettres, puis par la fabrication des Actes, est l’œuvre au début du IIIe siècle, à Rome, de scribes à tout faire, aux gages des mauvais Juifs, qui abritent leurs impostures derrière le Saint-Esprit, et camouflés en Calliste et Zéphyrin, dont l’Église, qui n’est pas dégoûtée, a fait des Papes. Lettres et Actes, surtout les Actes, ont subi par la suite d’importantes retouches, suivant les besoins de la cause et les humeurs de l’Esprit. Les imposteurs savent qu’il ne protestera pas, non plus que Dieu, — ce qui juge leur moralité et leur foi, voire leur bonne foi. L’invention de l’apôtre Paul, ses Lettres, les Actes, œuvres de littérature, sans plus, sauf que la fraude, comme la grâce, y a surabondé, n’ont pas d’autre but essentiel que de créer Jésus-Christ, le Verbe incarné, le mystère de l’Incarnation. Toutes les impostures des Actes faussant l’histoire, de propos délibérés, servent à couvrir l’imposture première de l’Homme-dieu.

C’est un bien grand sujet d’ironie joyeuse que l’étonnement, parmi tant d’autres, des critiques, savants et érudits qui ont construit l’histoire du christianisme, devant l’ignorance voulue de saint Paul sur les actes et faits de la vie du Christ, à part la crucifixion. Ils s’efforcent d’expliquer ce silence, qu’ils sentent impossible, si l’apôtre Paul a réellement existé, par des raisons d’une puérilité ridicule, ou de théologie mystique.

L’Église dit : Les faits de la vie du Christ ? Ils n’intéressaient pas les apôtres, qui ne tiennent qu’à son enseignement. Encore faudrait-il prouver que la doctrine de Paul est celle du Christ des Évangiles, ce que personne ne peut soutenir. Mais peu importe ce détail énorme. Reste ceci : que les actes et faits de la vie du Christ n’intéressent pas saint Paul. Que saint Paul n’ait fondé sa foi, — d’après les mystifications des scribes, — que sur des révélations (Il plut à Dieu de révéler son fils en moi, Gal., I, 16 ; je suis crucifié avec le Christ ; ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi, Gal., II, 20 ; Jésus-Christ est ma vie, Philip., I, 21), qu’il ait réalisé en Jésus-Christ l’unité de l’homme et du dieu qui le composent, ne s’attachant qu’à sa moitié fictive, on le comprendrait à peine si justement il n’avait pas été inventé et si on ne l’avait fait écrire dans ce seul but.

Mais cet apôtre, qui est donné comme l’apôtre des Gentils, des incirconcis, des non-Juifs, dès l’an 44, après avoir été converti en 34 (dans ce système le Christ est supposé crucifié en 33), qui est à Rome en 61, qui a parcouru entre temps l’Asie Mineure, la Grèce, l’Italie, prêchant Jésus-Christ, avant même que les Évangiles aient paru (dans les conjonctures les plus favorables), cet apôtre a eu des auditoires à qui il a parlé, des correspondants à qui il a écrit. Qui peut croire que ses auditeurs et ses correspondants ont pu, je ne dis pas se convertir, mais seulement l’écouter et le lire, sans aucune espèce de curiosité, sans lui poser de questions sur ce Jésus-Christ crucifié, sur les actes et faits de sa vie ? Aussi grande que soit la crédulité imbécile des foules, que surpasse la crédulité intelligente des critiques, il faut tout de même quelque chose de plus positif que les idéologies de métaphysicien encroûté ou de théologien des Épîtres de Paul, pour l’écouter et croire au dieu qu il prêche. Il ne connaît pas les Évangiles qui n’existent pas de son temps (et même pas du temps où on l’a inventé).

Le fond de sa doctrine, abstraction faite de l’idéologie métaphysique et des préceptes de morale commune, c’est Jésus-Christ, en chair, Fils de Dieu et Crucifié. Inventé pour faire pièce aux gnostiques et les contredire, il en prend le contre-pied. Ce n’est plus, chez lui, le Logos qui s’est incarné, c’est le corps qui s’est déifié, divinisé, “endieusé”, si l’on peut dire. On dit bien endiablé. L’Église, d’autre part, quand ceux que l’on, appelle les Mythiques, dont Michel Onfray, s’est fait le protagoniste, nient qu’il y a même une moitié de chair en Jésus-Christ, rien d’un homme, en sorte que même l’histoire de la crucifixion serait une imposture, — l’Église déclare : Si les scribes nous ont transmis aussi peu de renseignements sur Jésus-Christ, c’est que, voyant le dieu en lui, son humanité les gênait.

Le mot humanité naturellement est un change, C’est rôle historique qu’il faut comprendre. Et, pour une fois, qui ne sera pas la seule, je suis d’accord avec l’Église. C’est le rôle historique du Christ qu’il a fallu, parce qu’il était gênant, et combien !, effacer pour créer le dieu Jésus. Saint Paul l’a complètement supprimé, Mais, comme l’on dit, il a été fort : il va fort, trop fort. Les Évangiles viendront pour amender Saint Paul : les fables en sont en train par morceaux, fragmentaires, d’ailleurs mal concordants, peu en harmonie, avec des détails ridicules, des bavures, des énormités, trop de vérité historique aussi, Ce ne sera pas commode de mettre de l’ordre, de la vraisemblance, de l’onction, dans tout ce fatras, Mais on s’y efforcera. Le prix en vaut la peine ; car c’est la souveraineté, la domination du monde, but messianiste au premier chef. Il faut comprendre ces choses.

M. Charles Guignebert, dont je ne partage aucune des conclusions sur le christianisme historique, qui croit à l’apôtre Paul, et qui déclare que l’apôtre a ouvert la porte à toutes les autres gnoses, alors qu’il n’a été inventé que pour la fermer par la combinaison de Jésus-Christ a écrit des pages bien remarquables comme analyse, sur la doctrine de Paul.

Histoire ancienne du Christianisme, pp. 337 et suiv., notamment.

Après avoir cité comme point d’aboutissement de la doctrine de Paul au regard de Jésus, l’Épître aux Philippiens (II, 5–11), il conclut : Cette déclaration n’est assurément pas limpide pour nous. La voici :

Qu’en vous soient les sentiments qui étaient en Christ, lequel existant en forme de Dieu n’a point cru une usurpation d’être égal à Dieu ; mais il s’anéantit lui-même, prenant la forme d’un esclave (le scribe exagère à dessein : esclave, simple homme, le Messie ?) à la ressemblance d’un homme : et, ayant paru sous le vêtement d’un homme, il s’est diminué lui-même (le contre-pied de l’histoire), s’étant fait obéissant jusqu’à la mort, la mort sur la croix. C’est pourquoi Dieu l’a élevé à lui et lui a donné un nom au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus, (on peut inférer ces deux phrases que le Christ de Ponce Pilate ne devint Jésus qu’au IIIe siècle) tout plie le genou… et que toute langue confesse que le Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de Dieu le Père.

Pas limpide, cette déclaration ? dit M. Charles Guignebert. Elle est d’une clarté éblouissante, pour qui veut comprendre de quelle façon les scribes ont fabriqué Jésus-Christ en fusionnant le Christ de chair, Messie sous Tibère, avec l’Æon ou Logos Jésus de Cérinthe et des gnostiques. M. Charles Guignebert ajoute : Que reste-t-il du Jésus (du Christ, plutôt) vivant et vrai sous ces formules issues de la révélation directe ? Rien. Je suis d’accord avec lui sur la réponse à sa question. Quant à la question elle-même, qui emploie le mot Jésus pour l’homme vivant et vrai, — mot impropre historiquement, — j’y substituerai le Christ à Jésus et j’y remplacerai, pour être exact et véritable, la révélation directe, voire le Saint-Esprit sous-entendu, par l’encre des faussaires et des Imposteurs qui ont fabriqué la lettre.

Elles n’expliquent rien, cependant.

Pourquoi ? Parce que, fidèle à la critique conventionnelle et surannée, il n’a pas vu qu’il n’a pas existé au Ier siècle, sous Claude et Néron, d’apôtre Paul christien et, moins encore chrétien, quoi qu’on l’y achemine, converti du prince hérodien Saül de Tarse ou de Giscala, lequel n’a jamais cessé, depuis son âge adulte jusqu’à sa mort, de persécuter, c’est-à-dire de combattre et de poursuivre, non comme des victimes ou martyrs sans armes, mais comme des ennemis de Rome et de la dynastie régnante, en Judée, les troupes des messianistes-christiens. La chasse qu’il leur a donnée, dès les jours qui ont précédé la capture du Christ jusqu’à la défaite de Ménahem sous Vespasien, reste inscrite, vivace et profonde, sous les édulcorations des Actes et des Épîtres, mises sous le nom de Paul. Tout ce qu’on y lit sur les querelles dogmatiques entre Simon-Pierre et Paul n’est que l’écho, transformé en disputes ou discussions de conciles, pour donner le change, d’épisodes de guerre où se sont affrontés les deux hommes, les armes à la main, Simon-Pierre comme chef de la secte christienne après la mort du Christ, et Paul, alors Saül, ne respirant toujours que menaces et que carnage contre les disciples du Seigneur (les partisans du Christ), ainsi que disent les Actes, avant de convertir Saül au IIIe siècle. Il est mort. Il n’en saura rien. Pas de rectification à redouter.

La conversion de Saül en Paul est contredite par la chronologie même de l’Église. Le Christ mort, Saül est converti en Paul, pas même une année après. A quel moment placer, alors que Saül n’apparaît pas dans les Évangiles, une persécution qui, pour avoir été celle qu’impliquent les Actes, féroce, ardente, a duré plus d’un jour ? Elle n’est pas commencée à la mort du Christ, sans quoi les Évangiles le diraient et nommeraient Saül, et au témoignage des Actes. elle se termine à la conversion évidemment. Oui, où la placer ? Dans l’imagination des scribes.

Mais il y a plus. Si le prince Saül s’était converti, pourquoi, ainsi qu’on le lit encore dans Épiphane (Contra Hœres., XXX, 18), les premières sectes christiennes, celles des Naziréens et des Ébionites, entre autres, n’ont-elles cessé de parler de Saül comme d’un ennemi maudit, d’un renégat traître à la Thora (interprétée messianiquement, bien entendu) ? Pourquoi, en raison de sa conversion, de sa prédication, et surtout de ses collectes, si fructueuses. dans l’Occident, au profit des saints de Jérusalem et des pauvres (les ebionim précisément), ne lui ont-elles pas pardonné ? C’est qu’elles n’ont jamais rien su de l’apôtre Paul, inventé plus tard.

Si Saül a été en réalité le converti qu’est l’apôtre Paul, à qui les Actes et les Épîtres attribuent un rôle si éminent, qu’il dépasse celui des apôtres et des disciples du Christ eux-mêmes, comment expliquer que les Épîtres de Jean, de Jacques, de Jude, ne nomment même pas cet ancien persécuteur, exemple inouï de la puissance de Jésus-Christ, recrue à nulle autre pareille en faveur de la foi nouvelle, dont la conversion eût entraîné celle de tous les Juifs du Temple ? Comment Papias qui, d’après Eusèbe, cite Matthieu et Marc, à propos des Paroles du Seigneur, est-il muet sur Paul, qui domine toute la génération apostolique, tel qu’on l’a fabriqué, et sur ces Épîtres ?

Pour trouver un mot sur Paul, il faut aller chercher une interpolation qui se dissimule dans une Épître dite de Pierre, fausse, mais antérieure aux Actes, contemporaine de Papias peut-être, dans sa substance première, car elle a été retouchée, et une interpolation, de même style, et aussi honteuse, Paul, notre frère bien-aimé, dans la Pistis-Sophia de Valentin.

Il n’y a jamais eu d’apôtre Paul que sur le papier.