Masters Of Democracy

Avertissement : l’auteur décline toute responsabilité si une quelconque ressemblance avec un personnage existant s’avérait non fortuite. En cas de procès, il plaidera la démence.

« L’aliénation du spectateur au profit de l’objet contemplé […] s’exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir » Guy Debord, La Société du Spectacle
« La démocratie, c’est la dictature du plus grand nombre sur la minorité. » Pierre Desproges
Graffiti représentant l’auteur de la Société du Spectacle — Membre fondateur de l’Internationale Situationniste (Lyon, Croix Rousse) (source : Biphop — flikr)

Le grand soir était enfin arrivé… Le grand soir de la retransmission de la finale du programme de web-télé-réalité qui, en quelques semaines seulement, avait réussi l’exploit de clouer tous les autres au pilori de l’audimat. Trois mois plus tôt, personne n’y croyait vraiment. Pas même les responsables de la société de production qui en avaient lancé le concept. Pourtant, le résultat était bien là. Et Masters Of Democracy — dont s’était la finale — avait battu tous les records d’audience jamais enregistrés sur une chaîne de web TV. Et remporté un succès sans précédent auprès de tous les citoyens du pays. Une aubaine, du pain béni même, pour les actionnaires de Republic Star Prod, qui avaient su exploiter un filon bien juteux. Nul doute qu’en ce grand soir, tandis qu’à l’instar de leurs concitoyens, ils suivraient avec attention l’émission, ils allaient encore se pourlécher les babines en pensant aux bénéfices que la manœuvre avait engendrée.

L’idée de ce programme avait germé lors de discussions entre les producteurs et certains hauts-dignitaires de la République. Ces derniers étaient, en effet, très inquiets par les taux d’abstention, frôlant les quatre-vingts pour-cent lors de certains suffrages. Il était donc urgent de ramener les électeurs aux urnes. Surtout en cette veille d’ouverture de la campagne présidentielle. Tandis que les instances démocratiques avaient échoué depuis de longues années à réconcilier les citoyens avec leurs devoirs civiques, les dirigeants de Republic Star Prod proposèrent un concept révolutionnaire à leurs interlocuteurs. Celui d’un programme de web-télé-réalité susceptible d’amener tous les citoyens à s’intéresser au théâtre politicien. En leur donnant la conviction qu’ils participaient activement à la démocratie. Et cela, durant toute la durée de la campagne. Et même si, en coulisse, la réalité était bien différente. Mais également, en leur inspirant le sentiment que chacun des concurrents était proche d’eux et de leurs préoccupations quotidiennes. Ainsi était né le concept de Masters Of Democracy. L’équipe de RSP n’avait plus, dés lors, qu’à concrétiser le projet.

Ce fut chose faîte en à peine deux mois. Les dirigeants de la société de production présentèrent alors le projet à leurs commanditaires. Ce dernier prévoyait tout le déroulement du programme. Dix participants — les dix qui auraient obtenu leurs cinq cents signatures pour pouvoir concourir à l’élection présidentielle –, dirigeant dix partis différents, seraient réunis au même endroit. RSP proposait le Palais de l’Élysée. Là, durant dix semaines, ils seraient filmés en permanence. Quotidiennement, une courte émission — en acces prime-time — présenterait, aux web-téléspectateurs, un résumé des événements de la journée. Tandis qu’un programme long serait diffusé chaque week-end, en prime-time. Émission au cours de laquelle, les votants sélectionneraient le candidat à expulser du jeu. Ce dernier serait alors élimé de la course à la présidentielle. Quant à sa carrière politique… Le projet fut accepté dans sa globalité.

Et voilà que, six mois à peine après les premiers pourparlers entre la caste politique et les responsables de RSP, le grand soir était enfin arrivé. Les web-téléspectateurs et les actionnaires de la société productrice en trépignaient d’impatience. Les premiers étaient désireux de savoir, au plus vite, lequel des deux derniers candidats accéderait à la fonction présidentielle. Les seconds, eux, s’attendaient à voir, une nouvelle fois, exploser l’audimat… Et leurs comptes en banque.

Les ultimes concurrents en lice étaient Francis et Nikolaï. Francis représentait les NULS (Nouveaux Ultra-Libéraux Socialisants). Provincial de son état et affublé du sobriquet de « bedonnant mou » par ses détracteurs. Nikolaï était le chef de file du DUMB (la Droite Unie Majoritaire et Bien Décomplexée). Pur produit de la capitale, on aurait pu penser qu’il souffrait d’épilepsie, tellement il s’agitait frénétiquement et dans tous les sens.

Le premier des expulsés du jeu était le représentant de l’inénarrable Parti pour l’Écologie par la Sur-Pollution (le PEPS)… Et était légèrement dyslexique. Bien peu de gens se souvenait encore de son nom : Bulot… Hublot… Ou un truc du genre. Il fut suivi, une semaine plus tard, par le chef du Parti Ultra-libéral des Travailleurs Égalitaires, que les votants avaient jugé trop confus. En effet, il s’était gravement emmêlé les pinceaux, quand un autre concurrent lui avait demandé comment son parti prétendait, à la fois, sauvegarder le droit du travail et satisfaire les ultra-libéraux qui n’aspiraient qu’à le mettre en pièces. Ce n’était pas toujours évident de réussir ce genre de grand écart, idéologiquement très périlleux. Seuls, les plus chevronnés en la matière y parvenaient.

Nikolaï et Francis y étaient parvenus jusque-là. Cela expliquait pourquoi les web-téléspectateurs les avaient maintenus en finale de MOD. Et, en ce grand soir, ils sélectionneraient lequel des deux prendrait place à l’Élysée, pour les cinq années à venir. En fait, ils leur suffisaient de connecter leur I.A-phone à leur cortex cérébral. Tous les citoyens s’étaient fait implanter une prise USB à l’arrière du crâne, juste au-dessus de la nuque. Ainsi reliés, leurs I.A-phone analyseraient leurs émotions, comprenant alors à quel concurrent allaient leurs préférences. Le choix était alors automatique. Encore plus simple que de décapsuler sa bière, en étant vautré dans son canapé, les doigts de pied en éventail sur la table basse. Toutefois, le match promettait d’être serré ce soir-là. Et le dernier épisode de Masters Of Democracy allait, sans nul doute, passionner les foules.

Déjà, la semaine précédente, le suspens avait maintenu le public en haleine jusqu’à la dernière minute de l’émission. En effet, alors que tous les pronostics donnaient Marceline (la représentante du FNSR : Front National-Socialiste Républicain) comme favorite pour l’accès en finale face à Nikolaï ou à Francis, cette dernière fut éliminée au dernier instant par le vote des web-téléspectateurs. Un beau coup de théâtre qui promettait le meilleur pour ce grand soir… Ce qui avait conduit les spectateurs à la pousser vers la sortie du Palais fut une mauvaise réflexion qu’elle avait faite au sujet du génocide rwandais, prétendant qu’il n’avait jamais eu lieu. Durant neuf semaines, au prix d’efforts inimaginables, elle s’était retenu d’en sortir une plus grosse qu’elle. Une bien pachydermique. Pourtant, cela la démangeait sévèrement. Mais non… Son objectif était de réaliser le rêve de son défunt mari : accéder au trône présidentiel. Alors, elle avait serré les dents en rajoutant de l’eau dans son vin. C’est lorsque Francis évoqua les désastres (famines, guerres et massacres) qui déchiraient encore l’Afrique, que Marceline commis l’irréparable. Elle eut beau se défendre, avancer qu’il ne s’agissait, de sa part, que d’une mauvaise boutade, personne ne la crut. De son côté, Nikolaï — qui jubilait alors intérieurement : ses tics faciaux en attestaient — sortit son épingle du jeu en déclarant qu’il fallait créer une politique Europe-Afrique forte, afin d’aider le continent africain à se sortir de l’impasse où il se trouvait. Il se garda bien d’évoquer son avis concernant les mesures qu’il fallait mettre en œuvre en matière d’immigration. En fait, beaucoup de spectateurs savaient déjà que, sur ce point — comme sur celui de la sécurité — il partageait les opinions de Marceline. Certains électeurs avaient même alors hésité entre les deux candidats. Le pseudo-débat autour de la sécurité allait, fort probablement, être celui qui allait départager les deux derniers finalistes…

C’est ce thème, en tout cas, qui avait coûté sa place au jeune Olaf, fraîchement parachuté à la tête du PACK (Parti Anti-Capitaliste de Kombat). Olaf, informaticien de métier, entamait juste sa carrière en politique. Il avait été choisi par la production qui, le jugeant proche des prolétaires, pensait en faire un bon challenger. Le problème, avec un idéaliste de sa trempe (idéaliste, car inexpérimenté en politique), était son franc-parler. C’était, certes, la caution « rebelle » du programme pour appâter les citoyens ; ceux qui seraient réticents à le suivre, du moins. Mais sa franchise n’était pas du goût de la majorité. Ni de celui de ses adversaires ou des actionnaires de RSP… Lorsqu’il déclara, que la véritable insécurité était le fait de la délinquance économique et financière et que c’était à elle qu’il fallait d’abord s’en prendre, le jugement fut sans appel. Et il fut expulsé du jeu par les votants, huit semaines après le début du programme. Il avait donc séduit jusque-là. Mais il venait de prendre conscience que, lorsqu’on était idéaliste comme lui, il était inutile de participer au cirque politicien, puisque cela ne changerait rien à la donne…

Le grand soir, enfin ! Le Palais de l’Élysée s’afficha sur tous les écrans de web-télé du pays. La photo avait été prise alors qu’il faisait un temps radieux. Et retouchée outrageusement. Le titre du programme s’incrusta en lettres d’or scintillantes, par-dessus l’image du Palais. Une note de piano synthétique résonna. Puis une seconde, une troisième… Lentement, très lentement… Visiblement, le cachet du compositeur était ridicule et ce dernier espérait le rentabiliser avec le moins de notes possible. Ou alors, le concept de l’émission ne l’avait pas inspiré… Cela dura néanmoins de longues minutes, comme pour laisser le temps aux spectateurs de s’installer confortablement, après avoir mis leurs cerveaux en mode « veille ». Et les avoir connectés à leurs I.A-phones. Alors, on aperçut en direct, le plateau où se déroulerait la grande finale. En fait, le plateau en lui-même était interchangeable. Effectivement, chaque prime-time de Masters Of Democracy, s’était déroulé dans une salle différente de l’Élysée. Et cette dernière retransmission était filmée depuis la Salle des Fêtes du Palais. Salle construite par l’architecte Eugène Debressenne et inaugurée sous la présidence de Sadi Carnot. L’endroit même où s’était déroulée chaque cérémonie d’investiture du nouveau Président. Les producteurs de MOD avaient longuement étudié la question… Les hourras du public retentirent à l’entrée en plateau de l’animateur. Ce dernier, d’une trentaine d’années, portait une veste de costume vert pomme à paillettes argentées, en tissu synthétique et doté d’un col surdimensionné, à la mode du moment. Sous cette veste, de simples bretelles maintenant une sorte de baggy rose flashy. A ses pieds, une paire de boots multicolores à semelles sur-compensées. Sa coiffure consistait en une pâle imitation de l’Iroquoise punk, teinte aux couleurs du drapeau national. Lui-même affichait un sourire qu’il s’efforçait de rendre chaleureux. Mais ce dernier tenait plus du sourire carnassier d’un jeune diplômé de l’ENA, que de celui du clown censé amuser la galerie.

Le grand soir démarrait. Et, devant chaque écran, se trouvaient des regards déjà obnubilés par cette entrée en matière. Francis et Nikolaï firent leur apparition. On aurait dit Laurel et Hardy. Cris d’encouragements et sifflets se mêlèrent en une cacophonie grotesque dans le public. Encouragements et sifflets retentirent de même dans chaque foyer. Une redoutable et contagieuse fièvre d’hystérie semblait s’être emparée du pays. Et le programme n’avait pas encore commencé…

Francis et Nikolaï — dont les tenues étaient aussi extravagantes que celle de l’animateur –prirent place, chacun dans un fauteuil où était incrusté le logo de leur parti respectif. Ainsi, ils se faisaient face : l’animateur jouant le rôle d’arbitre. Entre les trois hommes se trouvait une table basse en plastique aux couleurs vives. En son centre, un dispositif holographique servant à la retransmission des images tournées au cours du jeu. Près d’eux, quatre fauteuils encore vides. Mais qui accueilleraient, sous peu, des invités de marque. Notamment l’actuel chef d’État, chargé de remettre, symboliquement, les dossiers en cours au grand gagnant. Les trois hommes échangèrent les politesses web-télévisuelles d’usage. Ils allaient tous bien. A leurs dires. Francis paraissait néanmoins fatigué. Quant à Nikolaï, il était agité de tics nerveux. Et semblait ne pas tenir en place dans son fauteuil, comme à son habitude. Le clown de cérémonie proposa alors de commencer l’émission par la diffusion de leurs dernières confessions. Il activa l’holographe et l’image d’un Francis, soucieux dans le confessionnal, prit forme au milieu des trois protagonistes.

Les derniers mots du chef des NULS furent : « Éliminez-le. Ce type est un grand malade. Et je suis sûr qu’il prend de la cocaïne coupée avec des amphés au petit déj’. » Là, s’achevèrent ses confidences.

« Un mot, peut-être, sur ce qu’on vient d’entendre, Nikolaï ? » , fit l’animateur.
Le secrétaire-général du DUMB ondula comme une anguille au fond de son fauteuil, visiblement mal à l’aise. Puis il attaqua son adversaire, en dodelinant du chef :

« Francis, je t’aime bien. Mais ce que je prends au petit déj’, c’est pas tes oignons. Moi, au moins, je n’ai pas besoin d’antidépresseurs, ni de somnifères pour m’endormir ! »

« Ah ! S’exclama, le clown énarque de service. Le débat va être passionnant ce soir. Il va être difficile de départager nos deux finalistes. »

On passa ensuite aux confessions de Nikolaï. Celui-ci présenta son concurrent comme un dépressif chronique qui n’avait aucun programme à proposer aux citoyens.

« D’abord, je ne suis pas dépressif ! S’écria Francis, lorsque l’hologramme disparu. Je suis très motivé par le job, c’est l’ambition de ma vie. Et moi, Président, il y aura du changement ! »

« Et bien, moi, je pense au poste tous les matins en me rasant. » Rétorqua Nikolaï.

« Alors, c’est pour ça que tu te coupes, à chaque fois ? Plaisanta son adversaire, goguenard. Moi, Président, il y aura une revalorisation générale des salaires et des dividendes des actionnaires. Une baisse des prix des produits de premières nécessités, comme le pain ou les psychotropes. Moi, Président, c’est plus de logements sociaux. Moi, Président, chaque citoyen verra son pouvoir d’achat accru… »

« C’est mon idée, ça ! S’exclama Nikolaï en trépignant du pied, tel un môme réclamant son jouet. Le président du pouvoir d’achat, c’est moi ! Et pis, d’abord, tu vas le trouver où l’argent pour réaliser tout ça, hein ? T’y a pensé un peu ? Tu sais bien que les caisses sont vides et percées par le fond, non ? Gros malin, va ! »

« Facile. J’instaure un impôt sur l’impôt sur les grosses fortunes. Et le tour est joué… »

« Pour récolter quoi ? A peine cinq cent millions ? Avec un déficit actuel des caisses publiques de près de deux cent milliards ? Non, ce qu’il faut, c’est lutter contre les fraudes aux minimas sociaux… »

« Les fraudes ? Les paradis fiscaux, tu veux dire ? »

« Oui, aussi, si ça te fait plaisir… »

« Bon, je vous coupe, trancha l’animateur. Nous allons passer à la rétrospective de ces dix semaines, si vous le voulez bien. »

Il actionna alors, pour la troisième fois, le dispositif holographique au centre de la table en plastique. Des images de la chambre des garçons apparurent alors. Nous étions en première semaine, un soir avant l’extinction des feux. Une bataille de polochons prenait visiblement fin. Le candidat du PEPS, désireux d’amuser son monde, se mit à enflammer ses pets. Son postérieur était un vrai lance-flamme. Et les rires fusèrent avec ses gaz. Kevin (du CPUR : Chasse Pêche Urbanisme et Renouveau, éliminé en quatrième semaine) lâcha alors : « Ah ! C’est ça l’écologie par la sur-pollution. J’avais pas compris… »

Le programme continua ainsi. Entre discussions à bâtons rompus entre les deux challengers et diffusion d’hologrammes résumant les dix semaines au Palais. Des invités passèrent. Certains poussèrent la chansonnette (donnant l’impression qu’un cochon se faisait égorger sur le plateau), d’autres réalisèrent des caricatures grotesques des candidats. Dessins qui, pour beaucoup, étaient dignes d’enfants de cinq ans. Un ou deux invités se contentèrent de se demander ce qu’ils venaient faire là, impatients qu’on les libère. De temps en temps, l’animateur annonçait les scores du moment. De plus en plus serrés… Les thèmes de l’insécurité et de l’immigration furent évidemment abordés. Ainsi que ceux du chômage (près de quarante-cinq pour-cent, selon les derniers chiffres) et de la précarité. Tout cela en présence de spécialistes qui semblaient n’en avoir que l’appellation.

Au fur et à mesure du déroulement du programme, qui devait durer trois heures trente, l’hystérie générale grimpait en flèche. Dans la Salle des Fête de l’Élysée, comme dans chaque foyer du pays. Chacun défendait violemment son favori. Même ceux qui en changeaient toutes les dix minutes… Qu’en serait-il, lors de l’annonce des résultats définitifs ? Y aurait-il une recrudescence de malaises cardiaques ? L’hystérie collective irait-elle jusqu’à déclencher une sanglante guerre civile ? Les membres d’une même famille finiraient-ils par s’étriper ? Ou par s’entre-tuer au couteau de cuisine ou à l’aide d’une perceuse électrique ?…

Une seule chose était certaine : les dividendes des actionnaires de RSP allaient atteindre des niveaux encore jamais égalés au cours de l’Histoire. Finalement, peu leur importait de connaître le nom du candidat qui accéderait à la plus haute fonction de la République. Ils avaient réussi leur coup et s’en félicitaient déjà.

Les hauts-dignitaires les congratulaient également : en effet, depuis neuf semaines, l’abstention avait été quasi nulle… Selon les chiffres officiels…

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