Le jour d’après

Hier, c’était mon soixante-dixième anniversaire. Des appels téléphoniques, des cadeaux reçus par Amazon, la famille, quelques amis. Anne, ma fille, m’offre le film de Sofia Coppola, Lost in translation, avec Bill Murray et Scarlett Johansson. Deux personnages, un peu perdus dans leur vie (comment dit-on “perdu” en japonais?” annonce la pochette), et échoués à Tokyo. Un beau film, mélancolique, légèrement dépressif, entre un ancien acteur obligé de faires des séances photos pour une marque de whisky, et une jeune femme délaissée par son mari, le tout dans un Tokyo survolté, avec boîtes de nuit, jeux vidéos et pachinko (パチンコ en katakana), le jeu de bille japonais.
Évidemment, je fais le parrallèle : que fais-je, moi, 70 ans, le jour d’après, dans un Paris du mois d’août un peu déserté, seul dans l’appartement. Le genre de question à ne pas se poser. Heureusement je ne ressens aucun sentiment dépressif, ou mélancolique. Au contraire, le passé étant le passé et donc irrémédiable, quel projet est possible, disons, pour les dix prochaines années ?
Dans un beau livre de Jaume Cabré, Confiteor, je trouve un exergue qui devrait me convenir : “Quand j’étais jeune, je me battais pour être moi-même; maintenant, je me résigne à être comme je suis” (Josep Maria Morreres).
Voilà un bon départ, si l’on peut dire. Mais hier était une arrivée (et je remercie Qui de droit de m’avoir permis d’y arriver). Aujourd’hui sera donc un (nouveau?) départ.
Et voilà le piège ! qui dit départ dit direction, donc choix, choisir c’est exclure, etc. et pourquoi nouveau? pourquoi ne pas me laisser entraîner par le long fleuve tranquille de ma vie, entre la famille, les amis, quelques voyages, quelques spectacles? À propos de fleuve, “on ne se baigne jamais dans le même fleuve” a dit Héraclite, ce qui laisse une ouverture, le temps n’est jamais le même, mais le seul problème est qu’on le laisse filer, le temps, et que toute tentative de le retenir est vouée à l’échec. Peut-être y a-t-il quelques fois un temps suspendu (je vous épargnerai Lamartine), un coucher de soleil sur la plage, un premier baiser, une musique de Mozart, mais pour le reste c’est une machine infernale, une locomotive lancée à pleine vitesse, un schuss sur piste noire, une traversée de l’hyperespace digne de Star wars, et derrière, et après? le néant? l’éternité? enfin de toute façon quelque chose qu’on ne peut pas définir, encore moins retenir.
DONC ! (parce qu’il faut bien arrêter ces ratiocinations), je décide de tenir une chronique (dedans il y a bien chronos), et on verra bien si ma vie à venir présente quelque intérêt….
À bientôt pour la seconde chronique (j’ai la prétention de compter celle-ci pour la première !).
Nota: “Si la vieillesse est un naufrage, c’est que tous les destins, même chez les plus intelligents, les plus brillants, même chez ceux qui, reçus dans la « société », donnent encore l’illusion d’une éternelle jeunesse, ces destins mènent tôt ou tard, avec une invalidité plus ou moins grande, aux mêmes ratiocinations, aux mêmes oublis, à la même susceptibilité dont on accuse les hommes, la famille, la société d’être responsables”. — (Claude Olievenstein, L’Homme parano, page 198, 1992, Odile Jacob).
Paris, 26 août 2017.
