Le tatoueur de parquet

L’homme était très sympathique. Grand, franc, spontané, volubile. Devant notre vieux parquet qui laissait encore entrevoir le découpage de pièces anciennes, et que nous voulions faire démonter pour en poser un neuf, il s’exclama: “ — Ne le changez pas ! Je vais le rendre comme neuf !” . Puis il nous expliqua sa passion des parquets, son père avait une scierie, depuis son enfance il adorait l’odeur du bois. “ — Moi, ce que j’aime, c’est poncer, j’ai toujours aimé ça ! et faire des tatouages !” “ — Des tatouages?” “ — Oui, des motifs sur les parquets, je viens de terminer une rosace tout près d’ici”.

Je connaissais la maison où se situait cette rosace. Et il avait poncé plusieurs centaines de mètres carrés de parquet dans cette vaste demeure. Nous discutâmes encore avec plaisir. Il raconta un peu son enfance près des arbres, du bois, des parquets. Il nous laissa son prospectus qui montrait effectivement des parquets tatoués, une salamandre, une rosace des vents, des fleurs…Je l’interroge sur le nom de son entreprise, qui n’a aucun rapport avec son activité. “ — Oh! c’est simplement que ça commence par A…, on la trouve en premier sur l’annuaire…”

Il me fit un devis, que j’acceptais immédiatement. Rendez-vous était pris pour son intervention. Pour le jour-dit, je libérais tous les meubles de la pièce, la nettoyais soigneusement, pour qu’il puisse la poncer, et la vernir.

J’attendis son arrivée plusieurs heures. J’étais étonné de ce retard de la part d’un homme aussi sympathique, aussi passionné par son travail, un gaillard qui ne semblait craindre ni la peine ni la sueur.

En fin de journée, je reçus un appel. Il s’excusait, il était à l’hôpital, il avait eu un accident en venant chez moi, sur le pont il pleuvait tellement qu’une voiture l’avait percuté par l’arrière. “ — Je suis à l’hôpital, je ne sais quand je sortirai”. Je le rappelai quelques jours plus tard: “ — Je suis immobilisé pour quelques semaines, mais je viendrai quand je serai remis”. Bien sûr je lui souhaitais un prompt rétablissement.

Deux mois plus tard, je l’appelais. “ — Je ne peux pas encore reprendre mon activité, je suis en convalescence, mais je vous préviendrai…”

Plusieurs mois passèrent. Je gardais une culpabilité sourde du fait que son accident était survenu alors qu’il venait travailler à la maison. Je n’y étais pour rien, évidemment, mais subsistait l’idée que si je ne lui avais pas commandé ces travaux, il n’aurait pas eu cet accident. C’était stupide. Mais la sympathie pour l’homme l’emportait.

Et j’oubliais. J’avais repoussé l’idée de refaire le parquet, ou du moins pas immédiatement. J’envisageais un moment de le poncer moi-même. Le parquet resterait comme il était, usé, un peu sombre, découpé selon les petites pièces qui pré-existaient.

Le temps passa. Mais aujourd’hui, en classant des factures, je retrouve le devis du tatoueur de parquet. Je décide d’appeler pour avoir de ses nouvelles. Le téléphone fixe ne répond pas, et sur le portable, je n’ose pas laisser de message.

Ce soir, ma femme me dit avoir reçu un appel téléphonique bizarre. La femme était très énervée, très agressive: “ — Vous avez appelé?” Ma femme répond que non… “ — Comment, vous ne savez pas si vous avez appelé?” “— Non, je passe plusieurs appels par jours…” “ — Vous devez quand même savoir quels appels vous faites? de toute façon, le monsieur est mort !”

Le tatoueur de parquet a dû décéder des suites de son accident. Nous fûmes, ma femme et moi, tristes de voir cet homme que nous avions apprécié, rempli de vitalité et d’enthousiasme, disparaître dans de si tristes circonstances.

Et je crois que je ne suis pas près de refaire le parquet de sitôt…

Ré, mardi 5 septembre 2017.

(nota: Monsieur D.G*** est décédé le 20 juin 2017 à La Rochelle, à l’âge de 53 ans)