Brouillard en plein jour
Tu sais, je suis allée à Auschwitz. Dimanche. Dimanche 10 janvier 2016. Est-ce que ça m’a changée ? Je n’en sais rien. Je n’en ai pas l’impression et pourtant il me semblerait monstrueux de ne pas en revenir transformée. Choquée, oui. Parce que la quantité, je dis bien la quantité, nous saute à la gorge. Ça fait partie de ces choses que l’on ne comprend pas dans les livres.
On peut dire d’Auschwitz comme d’Hiroshima, « j’y suis allé, mais je n’en ai rien vu ». Bien sûr le musée, bien sûr la pédagogie, bien sûr on parvient à la sortie d’Auschwitz à considérer l’immensité. Mais en entrant à Birkenau, le reste d’illusion tombe. Non, on ne peut pas appréhender. On ne peut pas concevoir ces nombres. On ne peut même pas voir les limites physiques de l’horreur. Le monde y est silencieux et recueilli, les visiteurs peu nombreux. Pas de bruit, pas de foule, pas d’odeur. Mais des traces. Des traces périssables, car le marécage les engloutit un peu plus chaque printemps. Des traces et des lieux qui coupent le soufflent, privent de mot. On peut voir Auschwitz-Birkenau. On ne peut pas le concevoir, pas l’appréhender.
Mengele, après tout, on peut l’admettre. Si l’homme en est arrivé à penser Birkenau, à rendre possible Birkenau, alors pourquoi les expériences de Mengele ne pourraient-elles exister ? Et les mille et une autres façons de torturer et humilier ? Non, cela ne m’a pas choquée. J’en éprouve un certain malaise, mais au fond… C’est l’enfer. Si l’on est arrivé à ce point de l’horreur, qu’est-ce qui pourrait demeurer impossible dans ce registre ? Rien.
C’est une des réponses certaines qu’apporte Auschwitz-Birkenau. Oui. Il y a des réponses à Auschwitz…
L’enfer sur terre existe, et il est éminemment rationnel. Je me suis fait horreur en remarquant à qu’elle point il m’était facile de penser « oui, c’est logique ». Car oui, il est parfaitement logique de vouloir optimiser n’importe quel procédé, en se salissant les mains le moins possible. C’est logique, mais c’est intolérable, impardonnable, inadmissible. L’enfer sur terre existe, c’est un délire malsain, mais bien construit qui a vu le jour sur une terre paysanne qui n’avait rien demandé. L’enfer sur terre existe, et des hommes et femmes de bonne volonté sont là pour en conserver la mémoire. Celle des morts, celle des survivants, celle du lieu, celle de l’idée même. Pour ne pas oublier, pour ne pas recommencer. Je ne sais pas ce que Georges Santayana a écrit d’autre. Mais sa phrase est ici à sa place. « Ceux qui ne peuvent se rappeler le passé sont condamnés à le répéter. »
On doit admettre, on ne peut pas comprendre. On ne peut pas comprendre les nombres. Nombres dont on a d’ailleurs qu’une estimation MINIMALE. Comment des millions et des millions peuvent être « minimal » ? Comment des tonnes de cheveux ne peuvent représenter que quelques semaines ? Combien de cheveux faut-il pour faire une tonne ? Le volume d’une pièce emplie de chaussures est effrayant ? Il n’y a pas l’équivalent d’un convoi… L’air vous manque ? C’est normal. C’est désarmant, je n’avais plus de mot. Mais il fallait en avoir. Car cela ne peut rester dans le silence. Pour qu’Auschwitz ne reste pas l’unique triomphe de la cruauté et du délire, de la rationalité morbide, de la négation de l’homme, il faut lui reprendre les mots. Lutter avec la création en face du plus grand symbole de destruction. Et par révolte je voudrais une création anarchique, une pagaille polymorphe qui, comme mes sentiments, ne saurait plus où aller donc explorerait toutes les routes. On ne peut pas prendre la mesure réelle d’Auschwitz, et pourtant on admet. Plus rien dans le cerveau ou l’âme ou ce-que-tu-veux, ne questionne. C’est. Cela existe. Je peux le toucher. Je le vois. Je sais. C’est.
La peur peut tout. Mais pas jusqu’au bout. Ce n’est pas que par la peur que tout le monde reste en rang. C’est aussi parce qu’ils ne comprenaient pas leur voisin, parce qu’une partie complètement folle de leur pensée devait encore imaginer pouvoir survivre, parce que l’instinct de survie peut tout, parce que la faim est plus forte encore que la peur. Mais quand il est certain qu’il n’y a rien de plus à attendre, il y a la révolte, il y a la mort libre. Certains sont morts libres à Auschwitz. Cela ne rend pas leurs morts moins horribles et ne doit pas les sortir du lot des victimes. Non. Mais une révolte d’un groupe de Sonderkommando, ou un cadavre marchant encore se jetant sur une clôture électrique, font preuve de la plus grande et plus définitive des volontés. L’humain se réveille d’un coup et hurle, sans mot : cela n’est plus possible ! Et cela s’arrête.
Mais il reste des questions après Auschwitz. Bien plus encore que de réponses.
Pourquoi, alors que la guerre était déjà perdue, continuer à tuer, et même accélérer ? Je n’ai pas de réponse. Mais arrivé à un certain point d’incompréhension, si l’on se replace dans les rouages impossibles, impensables, dans le système de mort, la seule pensée qui m’a traversé l’esprit est : pourquoi pas ? Peut-être que personne ne s’est simplement posé la question de l’arrêt ? Peut-être que tous étaient bien trop pris par la machine pour se poser cette question ? Peut-être y avait-il une foi hors de toute raison qui poussait à continuer dans l’espoir d’un renversement de situation. Une sorte de venue du Messie post-extermination ? Peut-être y avait-il une certitude infâme de continuer à faire le bien de l’humanité malgré elle, à continuer la purge pour la descendance du monde ? Je ne sais pas. Et les raisons qui me viennent sont de plus en plus immondes.
Pourquoi assurer Auschwitz-Birkenau ? Car Auschwitz-Birkenau était assuré. À quel point de cynisme faut-il aller pour accepter une idée pareille ? Cela n’a rien à voir avec la simple lâcheté d’un homme qui reçoit des ordres et les exécute. Surtout si l’ordre ne l’oblige pas à se salir les doigts. Ouvrir une boite de conserve et verser son contenu dans un trou, que cela est simple ! Que cela est propre ! On peut faire abstraction de tout avec de tel geste. Améliorer les procédures, chercher l’efficacité, l’innovation. Mon Dieu… On peut imaginer la peur qu’inspire le régime, on peut imaginer l’endoctrinement, on peut imaginer la cécité volontaire face à la réalité. Mais établir une assurance sur le camp d’Auschwitz ? Et placer des bassins en cas d’incendie pour être couvert ?
Pourquoi nier Auschwitz ? Pourquoi les Alliés ont-ils nié Auschwitz ? Pourquoi n’ont ils pas voulu imaginer avant de le voir ? Peut-être n’ont ils simplement pas pu. Peut-être… Pourquoi, aujourd’hui, se permet-on encore de douter d’Auschwitz ? Bien sûr face aux ruines de Birkenau on peut imaginer tous les discours négationnistes les plus odieux, les plus fantasques, mais on ne peut en aucun cas les croire. C’est eux qui deviennent un conte, une fable ridicule, indécente, abjecte. Pourquoi nier Auschwitz ?
Je me suis sentie sale à Auschwitz et Birkenau. Je n’aurais pas voulu prendre de photographies. Mais ne pas rapporter de photographies est un peu ne pas témoigner. Je ne fais pas d’images cliniques. Et en regardant à travers le viseur, une fraction de seconde, l’habitude de l’œil pense seule : « là, la lumière tombe bien, cet angle est bon, c’est une image juste ». C’est une image juste ! Comment penser cela et ne pas s’en vouloir ? Et encore, ma poursuite habituelle étant celle de la justesse, je n’ai pas pensé « c’est une belle image ». Je n’aurais pas pu me le pardonner. Je ne pense pas. J’aurais voulu faire dix mille choses en sortant de Birkenau. Mais je suis assise dans un café et j’écris. Est-ce là tout ce que je sais faire ? Savoir, peut-être pas, mais c’est certainement la seule chose que j’ai envie de faire. La seule chose dont je ressente une absolue nécessité.
On peut voir Auschwitz-Birkenau et tomber à genoux, au moins psychiquement, devant cette monstrueuse réalité, tangible. Cette trace. Quand on a lu, vu, entendu, à propos d’Auschwitz, on ne se retrouve pas dans le « décor » comme je l’avais pensé en premier lieu. On se prend la réalité en face. Mon cerveau avait déjà intégré les faits, pas la taille, pas la matérialité de la chose. Il y a un gouffre immense entre savoir que l’on fait du savon avec des hommes et voir dans une vitrine de musée un de ceci. En voyant l’objet, on sait déjà, mais l’œil est déjà parti pour lire la légende et c’est à ce moment-là, pas avant, que la nausée et les larmes vous viennent. C’est au moment où les mots et les images préhensibles entrent en contact que la réalité surgit. Et vous met un crochet du droit dans l’estomac.
Et le temps joue contre les traces. Le temps et le climat. Comme j’aurais voulu penser un monde où Auschwitz n’aurait pas pu exister, je souhaite désormais, et peut-être plus fort, un monde où Auschwitz-Birkenau demeure comme le spectre terrifiant, morbide, symbolique qu’il est. Qu’aucun ne vienne le remplacer, que sa trace demeure. Auschwitz ne doit pas disparaître pour ne pas renaître.