Hamlet ou l’exil – 2.2

Chapitre 2. Se connaître, se purifier. 2/4

12 décembre 2012

Trois jours plus tard, nous nous retrouvons au jardin du Luxembourg, cela lui tenait à cœur. Personnellement, je trouve ces plans d’eau avec leurs voiliers miniatures relativement sinistres ou au moins d’une désuétude malsaine. Il se dégage de cette atmosphère une impression que je n’ai jamais pu ni cerner ni expliquer. J’ai toujours l’impression qu’ils m’accusent de ne pas les reconnaître comme l’effigie éternelle et universelle du bonheur enfantin, qu’ils m’exproprient de ma propre enfance, la rende malpropre, non conforme, indigne. Et cela me fait mal au fond du cœur. Je n’échangerais en rien mon enfance, aussi complexe fût-elle, pour ces déambulations familiales trop bien rangées. Pour ces façades de normalité qui semblent tout droit sorties de peintures flamandes où le calme est si pesant que je recherche instinctivement un cadavre caché sous le tapis. Tout cela joue tellement la normalité et l’irréprochable que ça me rend malade.

Alors que je suis plongée dans ces pensées, Hamlet me tape sur l’épaule.

— Oh bonjour ! dis-je.

— Vous n’avez pas l’air d’aller, c’est le jardin qui vous met dans cet état ?

— Oui. Je n’aime pas cet endroit.

— Pourquoi ne pas me l’avoir dit ? Nous aurions pu nous retrouver ailleurs…

Il me tend alors brusquement la main et m’entraîne hors du champ de vision des bassins.

— Voilà, plus de normalité ! Je comprends votre sentiment, même si je ne le partage pas.

— Vous aimez ce genre de mensonges, n’est-ce pas ? lui dis-je avec un peu d’agressivité.

— C’est l’Homme qui est ainsi, me semble-t-il, les pantomimes sont plus fidèles à la réalité que la vérité elle-même… répond-il en haussant les épaules.

— Probablement, mais je n’aime pas les personnages, pas plus que les personnes… j’aime certaines personnes.

— Comme moi ? me lance-t-il avec un sourire narquois.

— Possible, en tous cas j’aime l’énigme que vous êtes. Je ne pensais pas qu’Hamlet puisse sourire, dis-je en lui rendant son sourire.

— Oh… vous avez sans doute raison… Mais j’ai revu Ophelia. Elle ne m’aimait pas… Elle aimait l’image qu’elle s’était faite de moi : un prince brillant, fantasque, charmeur, mais sans profondeur, un dandy qui n’aurait jamais souffert. Je ne pense pas que cela existe, d’ailleurs… Je l’ai déçue, au bout du compte. Mais je me sens moins coupable de sa mort… Bien sûr j’aurais dû la détromper, mais qui étais-je à l’époque ?

— Pas encore une ombre… Pas encore un ami des crânes.

— Mais c’était quelque part dans ma nature, inscrit d’une manière ou d’une autre.

— On ne connaît jamais ce qu’on regarde… Bien fou celui qui croit connaître parfaitement quelqu’un, même lui-même.

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