Hamlet ou l’exil – 1.1
Chapitre 1, tricher, jongler, naître (1/4)

9 décembre 2012
Je retourne dans le même café, à la même heure. Je n’ai pas dormi, à la fois fascinée par le personnage rencontré hier et honteuse d’avoir abandonné quelqu’un en détresse. J’espère l’y retrouver. Je voudrai, si possible, l’entendre encore un peu. L’aider peut-être. En fait je ne sais pas ce qui me pousse à revenir.
Il est là, au même endroit.
— Bonsoir, je ne pensais pas vous revoir, les gens ne reviennent pas d’habitude, me lance-t-il lorsque je saisis le tabouret à sa gauche.
— Je ne suis peut-être pas comme les gens, lui dis-je.
Il tourne alors la tête vers moi. Son visage n’a pas d’âge, il pourrait avoir trente ou cinquante ans… Ses traits sont fins et aristocratiques, mais portent une certaine lassitude ou douleur.
— Alors, dites-moi ce qui vous fait revenir. Dites-moi ce que les autres ignorent et que vous avez vu… me demande-t-il.
— J’ai vu que vous n’étiez pas la mort, vous jouez seulement avec elle, vous trichez.
— Je ne suis pas un menteur ! dit-il d’une voix forte en détournant le regard.
Très bien, alors voilà ma tactique : s’il se prend pour Hamlet, parlons-lui comme à Hamlet.
— Vous êtes devenu éternel, car vous êtes terrifié de mourir vous-même. Vous avez marchandé : le culte sans fin contre la vie éternelle. Vous dites vénérer la mort, mais vous ne la reconnaîtriez pas dans la rue. Vous l’avez vue, certes, mais vous ne l’avez jamais regardée.
— Oh, vous êtes de ceux qui regardent le soleil à s’en brûler les rétines.
— J’essaie d’être sincère et juste. Je m’estime riche de mes doutes, dis-je d’une voix très calme, son sourire grimaçant et dédaigneux m’encourage à lui tenir tête.
— Sans vengeance ni certitude ? Pfff. Vanité que tout cela. Vous êtes de ces lâches qui renoncent à l’absolu.
— Vous êtes un lâche qui a renoncé à son chagrin et à la vie, parce qu’il est effrayant d’avoir des doutes quand on est prince. Vous savez quoi ? Votre absolu de tragédie grecque n’est que le palais d’un fils à papa déchu et inconsolable.
— Croyez-vous avoir plus souffert ?
— Je ne crois pas à la légitimité qu’apporterait la douleur, je ne crois qu’à la quête et la dignité. Je sais que quiconque se perd dans les sables cherchera jusqu’au bout à boire.