Hamlet ou l’exil – 0.2

Chapitre 0, marcher seul (2/3)

On n’entend pas tous les jours des phrases qui semblent sortir de Shakespeare. Il n’a pas bougé d’un millimètre : assis sur son tabouret, les coudes sur le comptoir, les avant-bras à plat et les doigts croisés, la tête légèrement penchée en avant. Je ne suis pas sûre qu’il me parle. Je me prends pourtant au jeu.

— Moi, on m’appelle Irynia, dis-je, car j’ai choisi la vie et l’espoir, malgré la haine, la peur et la vengeance. J’ai choisi la lumière dans la misère plutôt que l’éclat d’une lame.

— Choisir la vie ? dit-il d’un ton offusqué. Fadaise, on ne choisit pas la vie, elle s’impose à nous ou on la vole ! Vous ne vous souvenez pas, comment cela commence-t-il… ? Ha oui… Il y avait la force, peut-être. Il y avait la peur bien sûr et la solitude. Oh oui la solitude. Et j’étais triste, terriblement triste… Et seul… Pas, pas comme vous le pensez. J’étais en compagnie… de quelqu’un qui n’était plus personne. De la mort elle-même. J’ai cohabité avec la mort dans le ventre même de ma mère. J’ai connu la mort bien avant la vie. Si jamais j’ai connu la vie.
« Non. Non, en aucune façon je ne connais la vie. Et je ne le veux pas. Les morts n’ont pas à être seuls. Je ne peux pas, je ne peux pas les trahir en étant vivant, je ne peux pas. Ce ne serait pas juste. Et la vie est déjà trop injuste. Regardez ! Je suis en vie, et pas eux. Je suis en vie, parce qu’ils ne le sont pas… Je ne peux pas continuer un tel forfait, je ne peux pas. La vie m’a déjà trop donné, la vie vous a aussi déjà trop donné. Je vous tiens tous pour coupable, vous les vivants et fiers de l’être ! Vous êtes, nous sommes, des meurtriers potentiels, des meurtriers inconscients. À qui devons-nous le luxe de respirer ? À qui avons-nous refusé la politesse en venant au monde ?
« Alors vous devriez avoir honte. Vous devriez étouffer sous le fardeau incroyable, le poids inhumain de la culpabilité d’avoir déjà trop. La tache se devrait d’être indélébile sur votre âme, votre esprit et votre corps. Ne demandez pas plus. Ne demandez rien, sales petits voleurs, particules arbitraires et meurtrières, produits cruels du hasard. Cessez ! »

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