Hamlet ou l’exil – 1.2
Chapitre 1, tricher, jongler, naître (2/4)
Et nous voilà à partager un silence. Partager un silence est difficile avec un inconnu, pourtant celui-ci me semble si naturel. En d’autres temps, j’aurais eu honte d’avoir parlé si durement à qui que ce soit, mais j’ai la conviction intime d’avoir sonné juste… Et même en moi quelque chose souffre comme le visage d’Hamlet, par un léger tressaillement de la mâchoire, trahi un mot qui vient de taper là où il le fallait. « Si ça fait mal, c’est que ça fait du bien »…
— Vous remarquez la largeur de cette ombre ? lui dis-je soudain en pointant l’ombre de son verre sur le comptoir. C’est exactement tout ce qui nous sépare. Non seulement l’un de l’autre, mais aussi tous deux du plus grand nombre.
— Ils finiront par vous avoir, vous attraper, dit-il en soulevant son verre.
— Il y a et il y aura toujours la possibilité de comprendre, pas d’imiter.
— Mais vous avez peur.
Cette constatation me cloue sur place. Oui, j’ai peur. Mais personne ne s’en est jamais rendu compte. Je joue d’habitude très bien mon rôle, avec ma voix profonde et calme.
— Oui, il y a même des soirs où comme vous je ne vois que la noirceur du monde, piégée entre peur et désespoir.
Ma réponse nous surprend tous deux. Moi par sa sincérité impudique, lui semble plutôt piquer au vif, intéressé.
— La lutte est trop longue et dure pour un humain. Il faut une cruauté que vous n’avez pas, me dit-il en posant à nouveau ses yeux sur moi.
— Je ne suis pas du côté du combat, je suis du côté de la révolte, de l’espoir encore et malgré tout. Je ne crois pas avoir beaucoup plus à perdre que ma dignité. Plus rien à gagner que l’estime de moi. Juste le courage d’être encore humaniste.
Il reste interloqué un moment, me dévisageant. Ses yeux ont une profondeur rare, mais n’ont pas de douceur, ils ont un reflet métallique qui pourrait tuer, et l’arrête de son nez achève de le faire ressembler à un oiseau de proie.
— Vous n’êtes pas une véritable personne, vous êtes un mystère fuyant ou un oracle. Dites-moi… Quels sont les traîtres et les assassins de votre histoire ?
— Oh, c’est beaucoup plus compliqué que cela… J’ai quitté un pays en armes, car personne n’y avait trouvé le moyen de parler et pleurer ensemble. Il n’y avait que des gens qui ont peur et des gens qui ont mal. Cela ne ressemble en rien à vos héros absolus. Seulement des hommes qui ont peur et qui ont mal, et qui ne trouvent pas le chemin des mots… Je réponds cela naturellement, comme si je l’avais déjà formulé cent fois, pourtant non. Je n’ai jamais évoqué mon passé, mon exil, avec qui que ce soit. Je me suis toujours débrouillée pour que personne ne me pose jamais de questions.
— Comment se peut-il ? Comment peut-on ne pas trouver les mots ? demande-t-il.
— Cela nous est naturel, à nous deux, mais ce n’est pas une règle universelle, loin de là.
— Et que se passe-t-il alors… ? dit-il avec un mélange d’ironie et d’incrédulité.
— Que leur reste-t-il ? La haine et les fantasmes bâtis par une histoire menteuse et des coupables à la conscience tranquille.
— Des coupables ! s’exclama-t-il avec entrain.
— Oui, des gens comme vous et moi, qui ont la facilité du langage et l’utilisent à mauvais escient, non pour guérir ou soulager, mais pour emprisonner et mentir, dis-je avec gravité.
— C’est cela votre défense de l’homme ? Pardonnez mon ironie, mais je vous trouve piteuse avocate.
— Non, je ne vous ai conté que ce qu’il y a d’inhumain en l’homme. Pourtant il y a la paix des braves, les vrais, ceux qui tendent la main.
— Ceux qui cherchent un miroir, dit-il avec un ton qui ressemblait presque à une question.
— Oui, ceux qui s’y regardent.
Nous restons à nouveau un moment en silence, sachant que ni l’un ni l’autre, bien qu’ayant trouvé un miroir, n’avons eu le courage de nous y regarder. Le miracle restait à faire, tout était encore possible, et nous avions trop peur du changement à venir.