Au delà de l’autonomie du design

Voyage d’Hermès by Moebius

J’avais écrit il y a quelques temps une tribune intitulée “Vers l’autonomie du design”. Cette réflexion avait été induite par les rencontres faites lors du tournage du documentaire “Ethics for Design”. À l’époque je m’étais attaché à replacer le design face au projet économique dans l’optique de s’en devenir autonome. J’avais rappelé la position stratégique à laquelle le design pouvait accéder en tant que processus de médiation de la complexité plutôt que comme outil de contrôle de celle-ci. Je pensais que la formulation d’une éthique du design devrait servir un projet politique d’indépendance du design vis à vis du projet économique. Un an plus tard ces considérations, à force de lectures, d’études et d’échanges, ont pris une place et une échelle tout autre pour moi. À vrai dire elles ne constituent plus aujourd’hui qu’une petite part d’un projet bien plus ouvert et complexe.

J’ai commis plusieurs erreurs dans le texte précédent, tout d’abord j’ai oublié de qualifier ce que j’appelle le projet économique et d’où il émerge. Ensuite je n’ai pas contextualisé le principe de complexité auquel je faisais appel ni sa supposée médiation. Enfin j’ai confondu l’agenda politique d’une pratique (l’autonomie) et le projet politique d’une communauté liée par des enjeux communs, fut-elle nationale, planétaire, régionale ou temporaire… J’aimerais donc revenir sur ces trois erreurs pour proposer une version mise à jour de mes orientations autonomes en tant que designer. Conduire le même exercice chaque année pourrait par ailleurs se révéler pertinent.

Les bagages que traîne le design

Il m’a fallu un certain temps pour exprimer clairement ce que je ressentais par ‘projet économique’ et pourquoi ce dernier me dérangeait. Le concept de modernité m’a permis de mieux comprendre mon raisonnement, c’est le projet économique co-évoluant avec le projet moderne qui m’est finalement impossible de suivre.

Bien que la modernité soit grandement connue et étudiée dans les sciences humaines et sociales, parfois placée comme élément-clé de compréhension de notre ère, parfois relégué au rang de mythe, ce concept est ignoré par beaucoup de designers en activité, je me permettrais donc un bref résumé que tout un chacun peut approfondir.

Le projet moderne ou modernité représente un changement de concept en Occident qui vise à établir la raison, en tant que rationalité, comme principal mode politique et norme sociale, scientifique et culturelle. La modernité s’évertue à remplacer progressivement le concept de scolastique aristotélicienne qui faisait le pont entre philosophie antique et théologie chrétienne. Le projet moderne a plusieurs constituantes : premièrement, l’universalité de la raison et sa rigueur logique, qui permet d’importantes avancées dans le domaine des sciences de la nature tant en se révélant incapable de fournir la même rigueur en morale et politique; deuxièmement, la reconnaissance de l’individu maitre de son destin, c’est à dire de sa raison d’être et de sa fin, l’individualisme remplace alors la transcendance (je pense donc je suis); troisièmement, l’homme, toujours selon Descartes, devient maitre et possesseur de la Nature par le pouvoir de sa raison; quatrièmement, le progrès, technique et scientifique, se voit en charge de libérer l’homme de sa condition naturelle, cette idée de progrès rejette la tradition, elle place une frise chronologique linéaire où tout ce qui se trouve avant est obsolète et toute nouveauté est par essence meilleure que l’ancienne.

Les murailles de Samaris, cycle des Cités Obscures, Schuiten et Peeters

Le projet moderne a bien d’autres constituantes et implications qui ont été largement débattues et discutées et que j’encourage à étudier. Cependant deux caractéristiques semblent saillantes quand on se place comme designer : le capitalisme et l’industrialisme. C’est entre ces deux systèmes que naît et se place invariablement le design. Dans mes réflexions et positionnements personnels c’est là aussi que je place le design dans le projet économique moderne avec tous les bagages que cela comporte : idéologie du Progrès libérateur dont sa variation contemporaine : innovation, universalité de la raison et individualisme, l’esprit supérieur au corps (essence/matière), la supériorité de l’Homme face à la Nature, la division épistémologique des savoirs, appropriation des milieux de vie et transformation en marchandises aliénables, accumulation des richesses dans des systèmes fermés, aliénation sociale et finalement hégémonie culturelle occidentale.

Bien sûr un tel inventaire à la Prévert n’est que superficiel si ce n’est caricatural car la modernité peut aussi tenir du mythe comme rappelait plus tôt. Cependant les facteurs de la modernité ont des effets bien réels et ont toujours des conséquences politiques renouvelées. Il est donc plus que nécessaire pour le designer de s’intéresser de près au projet que peut reproduire sa pratique, qu’il/elle en soit conscient(e) ou non. C’est finalement là où se pose la vraie question de l’autonomie du design : qu’est-ce qu’il reproduit de par sa pratique ?

Lors de nombreuses discussions avec des designers en activité lors de tables rondes, conférences ou rencontres informelles j’ai largement constaté une certaine acceptation de leur pratique sans réelle objection conceptuelle ainsi qu’un désenchantement de leur profession. Les designers avec lesquels je me suis entretenu représentent certes un échantillon bien particulier : 25–40 ans, majoritairement en agence ou indépendant (donc soumis à des impératifs élevés de rendement) et reconnaissant le peu d’utilité sociale de leur pratique. Il s’agit d’un mal bien commun et déjà largement documenté par des chercheurs comme, par exemple, l’anthropologue David Graeber avec son récent livre “Bullshit Jobs”. Le design est finalement un métier comme les autres, aliénant et reproduisant une structure économique et sociale nécessaire à la bonne conduite des marchés et surtout reniant toute implication politique. Le design est moderne.

Le design comme médiateur

J’aimerais maintenant revenir plus brièvement sur ce que je nommais “complexité” quand j’appelais le design à en faire la médiation et non pas à accepter un rôle d’outil de contrôle. Tout d’abord nous devons réaliser que, comme Bachelard l’explique, le simple n’existe pas, il n’y a que du simplifié. Toute action, idée, projet, objet, matière, aussi simple nous semblent-ils, est un système complexe d’éléments et de relations que nous choisissons de simplifier par un modèle mental plus ou moins consciemment. Ainsi, quand on parle en design d’expérience utilisateur simple, simple ne réfère pas à la nature de l’expérience (il n’existe qu’un seul état “naturel” est il est complexe) mais bien au modèle mental apposé sur l’expérience. Don Norman explique dans ‘Living with Complexity’ que le modèle mental d’organisation des fichiers et des fenêtres dans n’importe quel système d’exploitation ne correspond en rien à la réelle complexité des éléments et relations dans un ordinateur. Un choix de simplification a donc été fait pour qu’un ordinateur puisse être utilisé sans avoir de connaissance de l’architecture qui le compose.

L’exemple peut paraître anodin lorsqu’il s’agit d’interfaces dont le modèle mental est quasi-hégémonique aujourd’hui, toutefois un modèle mental reste un outil de contrôle, d’une complexité artificielle dans un premier temps et d’une complexité humaine/systèmique dans un deuxième temps.

Le design a historiquement été un service pour l’industrie et la mise en marché donc il a toujours répondu aux besoins de ces secteurs, faisant écho à leur complexité interne et reproduisant les modèles mentaux liés. Dans cet perspective l’acheteur d’un bien ou d’un service, produit par l’industrie et mis en marché, est une simplification de ‘l’essence’ humaine à sa rationalité d’achat et de maximisation de son bonheur. Le designer travaille donc avec/pour un ‘humain réel’ rationnel qu’il considère comme de nature humaine alors que cette représentation n’est qu’un modèle mental. ‘L’humain’ que pratique le designer est une réduction à l’extrême d’une complexité indéterminée qu’est l’expérience humaine. Les outils de contrôle sont sans doute nécessaire si tant est qu’on se rende compte de la nature réductrice de liberticide de l’outil tant pour le designer que le ‘designé’.

Nilsson Bertil (https://www.bertil.uk)

Si on arrête de contrôler alors comment fait-on pour parler en médiation ? Il s’avère que certains designers ont aussi développés une tradition de design participatif (comme au Danemark par exemple), que le repositionnement du design vers du “centré sur l’humain”, même si cela est une erreur conceptuelle, est toujours un pas en avant vers la médiation, tant que le processus reste dans la main de designers avertis et critiques. Le design social, même s’il représente qu’une petite part de la pratique, est gage d’espoir vers une approche plus apaisée.

Une autre ouverture à developper chez le designer consiste à se débarrasser de cette pensée aristotélicienne sur la notion de ‘faire’ qui voit l’humain imposer sa volonté sur la matière inerte. L’humain préfigure et choisit le matériau qui sera le plus pertinent ou malléable à sa préfiguration, car si le matériau a bien des propriétés, étant inerte il n’influe pas la projet préfiguré par celui qui le façonne. Or, l’anthropologue Tim Ingold dans son essai ‘Faire’ a permis de considérer l’action de ‘faire’ sans préfigurer et en laissant la matière influer sur le projet. L’artisan du bois concevrait donc avec le bois et non par le bois car il sait lire la matière et celle-ci impose des contraintes qui modifieront plus ou moins subtilement le projet. Bien sûr la mécanisation a largement rompu le dialogue entre faiseur et matière. Je souhaitais prendre l’exemple du concept de ‘faire’ pour faire l’emphase sur le sens en design de ‘faire avec’, que ce soit avec un usager ou une communauté. Le design est toujours coincé majoritairement dans une pensée préfigurative (présupposés, personas, etc) et n’avance qu’à pas timides vers des méthodes généralisées de ‘conception avec’. Cet ‘avec’ peut être d’ailleurs avec un humain et/ou un non-humain et doit avancer bien plus loin dans cette direction au fur et à mesure qu’il devient impossible de penser l’humain hors de son environnement en hyper tension.

Mettre en politique le design

Cette dernière partie revient sur mon erreur précédente où j’estimais que le projet politique du design était de devenir autonome du projet économique. Nous savons maintenant que ce projet économique est bien plus complexe et porteur de nombreux concepts que j’avais alors mal identifié. Je pense toujours que le design doit s’autonomiser du projet économique moderne mais cela ne peut pas être la finalité du projet politique du design car il ne s’agit là que de politique interne et ne constitue qu’une seule étape organisationnelle vers un projet politique conceptualisé par des enjeux communs, des communautés et donc des territoires.

Quel pourrait être ce projet politique auquel le design pourrait se joindre et finalement est-ce que le design peut être mis en politique ? Sur cette possible mise en politique ma réflexion a été largement influencée par mes lectures et études sur l’éthique. N’ayant pas de formation philosophique j’ai du remonté un cheminement logique qui peut paraître évident à beaucoup. La formulation d’une éthique personnelle et/ou professionnelle n’est garante de rien, c’est uniquement par la mise en action que l’éthique vit. Cette mise en action de l’éthique (quelle est la meilleure façon de vivre pour moi et pour les autres) conduit logiquement à vouloir participer à l’organisation de la vie collective, ce qu’on appelle communément politique. Cette politique là n’est évidemment pas une politique de partis ou d’idéologies, elle cherche à organiser au mieux l’existence d’êtres au sein d’un même espace et cherche moins sa propre reproduction par des structures de pouvoir.

Lysozyme, Crambin

C’est avec cette critique en tête que j’ai essayé de mettre en politique la base éthique personnelle que j’ai construite et avec laquelle j’évolue. J’ai cherché les enjeux communs correspondant à mon éthique, à mes capacités et à ma propre recherche de sens. Cette recherche éloigne rapidement des sirènes techno-positivistes propre à la pratique du design pour rapprocher d’enjeux plus immédiats et tangibles : le changement de monde dû à l’impact des activités humaines sur notre écosystème planétaire et les changements de mode de vie en résultant. C’est dans ce contexte très vaste que j’ai choisi de mettre ma pratique en politique car cela faisait sens et me permettait de m’engager réellement et urgemment dans la vie collective, pour le bénéfice de tous je l’espère.

Dans ce nouvel espace comment ai-je déclaré mon autonomie ? En créant mes propres propositions. J’ai assisté il y a peu de temps à un séminaire donné par Tony Fry, auteur de ‘Design as Politics’ entre autres, où il faisait état du monde à venir et des risques géopolitiques, sociaux, sanitaires liés au changement climatique. Il a insisté longuement sur le besoin pour les designers de devenir autonome en faisant appel à ce qu’il appelle du design propositionnel. Le raisonnement est le suivant : le design ne répond qu’aux besoins de l’industrie et que l’industrie ne porte que peu d’intérêts aux problèmes liés à la profonde précarisation de notre habitat commun, le sujet le plus urgent sur lequel travailler. Alors c’est au designer de proposer ses propres missions, de créer ses propres projets liés à ce sujet prioritaire. Il est vrai que dans ce contexte on peut questionner le sens du travail du designer qui conçoit des expériences de réalité virtuelle dans un monde à venir où les ressources, l’énergie, les chaines d’approvisionnement et les industries seront soit inaccessibles soit en inadéquation totale avec les besoins réels. Voici donc ce vers quoi j’articule mon positionnement éthique pour une mise en politique, mais cela ne constitue que mon maigre exemple d’une longue transformation. L’autonomisation n’est pas un déclic c’est un processus long et laborieux dans lequel nous devons redesigner notre espace de projet et nos modèles économiques.

Assembler les pièces du puzzle

Pour conclure cette deuxième itération de l’autonomie du design je dirais que celle-ci peut-être espérée si plusieurs mises en perspectives et actions sont entreprises.

Une première mise en perspective est de comprendre l’histoire du design dans le concept de modernité pour découvrir les potentiels bagages logiques et conceptuels que reproduit la pratique : rationalisation, idéologie du progrès technique comme émancipation, l’homme mesure de toutes choses, séparation de Nature et Culture, etc. Ensuite il faut comprendre que ce bagage et sa reproduction constituent un impérialisme eurocentré et donc un facteur de colonisation culturel et social. Est-ce que la pratique de design qui entretient le mode de vie à l’américaine comme mode de vie par défaut n’est pas un puissant instrument de colonisation, par ailleurs totalement déconnecté du monde et de ses limites ?

Le design doit considérer les spécificités des territoires dans lequel il travaille et comprendre s’il est légitime d’y travailler ou non. À quoi sert d’être centré sur l’humaine si on ne le comprend pas en contexte ? De plus la pratique de design, historiquement industrielle, n’a été façonné que pour l’espace urbain, quid des espaces ruraux porteurs de nombreuses problématiques de transition mais pour lesquelles la pratique de design est inconsistante. Tout un chapitre du design est à écrire là…

Le design doit aussi s’émanciper du techno-positivisme ou solutionisme technologique qui trouvera ses limites bien plus vite que prévu face à un principe de réalité. Cette croyance est aliénante en ce qu’elle nous éloigne de la complexité humaine pour nous proposer une simplification du monde et donc un contrôle des imaginaires. Ces imaginaires sont souvent erronés quand on les met en perspective avec les limites de notre planète autant en termes de ressources que d’énergie. Cette voie est porteuse de peu de sens.

Finalement il faut dissiper un des plus gros pièges du design : “l’humain” pour lequel travaille le designer n’a jamais été humain, il ne s’agit que d’une persona fournie par la théorie économique néo-classique : l’être calculateur et rationnel qui cherche à maximiser son bonheur. Depuis des dizaines d’années le design a tenté de rendre cette persona humaine en lui fournissant applications et services rationnels avec des indicateurs et objectifs à accomplir et à mesurer (quantified self). L’expérience sensible est toujours loin, me semble t-il, des champs du design ‘mainstream’.

S’autonomiser revient ainsi à trouver son nouvel attracteur, ce nouveau contexte qui donnera du sens à la mise en politique de sa pratique pour le bien collectif. Paradoxalement, se rendre autonome ne revient pas à devenir indépendant ou à arrêter d’être dépendant, c’est tout simplement se découvrir interdépendant.