Vers l’autonomie du design

Photo by Etienne Malapert (http://www.etiennemalapert.com/)

Le design va prendre une place de plus en plus importante dans les sociétés à venir, mais est-ce que ça sera vraiment le fait du designer ? La pratique du design n’est-elle pas instrumentalisée par ceux qui en font la commande et non pas par ceux qui la produisent ?
Dans les structures économiques et socio-politiques qui composent les pouvoirs de nos sociétés capitalistes et mondialisées, le design est-il vraiment maître de son destin ? Dans ces structures le design n’opère pas de rôle stratégique, sa pratique n’influe que très peu les prises de décisions stratégiques. Pourtant le corps des designers croit en ses capacités et en ses méthodes pour participer à l’effort commun : “l’amélioration de l’habitabilité du monde” (Alain Findeli).

Pourquoi cette disjonction entre la réalité de l’effet de design et l’effet voulu ou souhaité par ceux qui le pratiquent ? L’enjeu est de taille car si les designers n’ont pas la main sur les dynamiques et les évolutions formulées dans le réel alors ils resteront dans un état de servitude volontaire envers leur commanditaire. Il est clair que le design aura un destin mais j’ai de forts doutes que ce soit le designer qui le choisisse et l’exprime s’il maintient ses structures de pratique et de pensée actuelles. 
Cette disjonction peut se produire lorsque le designer ne montre d’intérêt, ne comprend pas ou se refuse à comprendre à qui sert sa pratique et, par extension, à quoi sert sa pratique. Inversement la pratique du design est bien considérée par ceux qui en font la commande sur ses effets économiques : le design est moteur à la nouveauté et au renouvellement de produits et de services, en somme, il accélère les cycles de consommation. L’effet du design est majoritairement un effet lubrifiant dans une machinerie économique mondiale. Le bénéficiaire de l’acte de design est donc généralement l’entreprise, le design est au service de son commanditaire. Mais cette disjonction et cette incompréhension, voire cette apathie, du sujet et de l’objet ne peut s’opérer que si on maintient le designer dans ce sophisme: si le bénéficiaire de l’acte de design est l’entreprise, puisque celle-ci travaille pour la satisfaction du consommateur, alors le bénéficiaire est aussi l’usager.

La limite de ce discours se trouve à plusieurs niveaux : 
- on assume que l’entreprise travaille pour la satisfaction du consommateur, voire son bien-être, alors qu’elle travaille pour son propre bien, c’est à dire son maintien et son expansion. Ce sont les vertus d’une entreprise capitaliste : accumulation et accroissement.
- on passe du consommateur à l’usager sans rapport logique, on estime que le consommateur est premier, l’usager second. Or le consommateur n’est qu’une figure exprimant un besoin ou un désir, parfois suggéré, que l’entreprise s’évertue à combler. Le projet au monde du consommateur se limite à l’expression et à la résolution d’un besoin ou d’un désir singulier. La dynamique humaine est clôturée à un espace d’expression limité à sa plus petite échelle. Considérer l’usager, c’est considérer l’expression d’un projet de vie dont la rationalité est variable et la complexité croissante.

En maintenant le designer dans l’illusion (le designer peut aussi s’y maintenir confortablement tout seul) que l’assouvissement des désirs du consommateur permet le bien-être de l’usager, le designer se fixe dans une disjonction de son sujet et objet réels.
Si le design a un seul et unique bénéficiaire c’est bien l’humain, dans son intégralité et sa complexité. On peut bien évidemment adresser les différentes figures de l’humain dont le consommateur fait parti, mais c’est l’humain d’abord, le consommateur ensuite. On voit bien la logique inversée du projet économique où le consommateur est premier et où le bien-être de l’usager est la retombée quasi-accidentelle du projet.

J’aimerais apporter une nuance au discours sur deux points :
- premièrement, l’entière pratique du design ne peut être résumée ou restreinte à l’argumentation exposée ci-dessus. En toute chose il y a des nuances, des designers qui travaillent pour le bien commun, des entreprises qui s’évertuent à dépasser le besoin et le désir pour comprendre le projet humain. Toutefois il est nécessaire d’énoncer clairement ce qui est une réalité majoritaire de la pratique et de la profession.
- deuxièmement, mon discours ne se raccroche à aucune idéologie politique. Il s’agit encore de l’énonciation de réel au travers de ses mécaniques économiques. Le capitalisme est un fait du monde, ses mécaniques et effets sont une réalité dans laquelle une grande partie de notre monde vit.

Imaginons qu’un designer soit conscient de l’illusion dans laquelle il se berce, imaginons qu’il devienne lucide sur son sujet et objet et enfin imaginons qu’il souhaite changer cette grammaire.
Comme dit plus haut il doit replacer l’humain, dans sa complexité, comme bénéficiaire principal de son travail, son objet étant son bien-être. Une telle reformulation nécessite une structure solide, cohérente et formalisée pour contester le terrain occupé par la grammaire du design au service de l’entreprise et, par extension, du consommateur.
Cette structuration doit être soutenue par des tactiques appropriées et une stratégie cohérente avec l’évolution des sociétés dans lesquelles agit le designer. La stratégie est la question et la réponse car il me semble que pour que le design soit maître de son destin il lui est nécessaire de prouver et d’assumer son rôle stratégique dans la construction sociale, au même titre que l’économie. Le défi est immense et les enjeux le sont tout autant.
La finalité de la structuration de la pratique du design peut s’exprimer ainsi : libérer le projet de design du projet capitaliste soit en le transformant, soit en le dépassant mais en assurant de façon durable son indépendance. En quelque sorte, le design au service du projet humain, pas au service du projet économique. Le projet de design devient ainsi égal au projet économique et non pas son servant.

L’énonciation d’une stratégie est un exercice périlleux qui, à mon avis, ne peut être que le fruit d’un travail collaboratif impliquant de nombreux domaines de compétences et de connaissances. Toutefois si je me risquais à l’énonciation d’une stratégie comme martyr pour de meilleures itérations je la formulerais ainsi : Si l’indépendance du projet de design par rapport au projet économique est notre objectif alors il est nécessaire d’opérer deux mouvements entiers :
- le prise de position dans les décisions stratégiques des entités économiques et politiques, c’est à dire intégrer des designers dans les organes décisionnels des entreprises et organisations publiques. Cette prise de position ne s’effectuera que si le design se pose en méthode de compréhension du complexe. La complexité est la clé de la décision stratégique, penser et pratiquer le complexe revient à développer un avis stratégique précieux.
- prouver et assumer l’acte de design comme un acte politique. On parle là de politique au sens “Politeia”, au service du citoyen et du mode d’organisation de la cité. Si tout acte de design vise au bien-être de l’humain, de l’usager, alors il vise à organiser les biens-êtres dans un espace commun, la cité. L’acte de design est donc un acte politique car il organise ou est médiateur du bien commun : l’organisation bienveillante des interactions entre usagers/citoyens au sein d’un même espace. La clé de cette posture politique est l’élaboration d’une éthique propre à la pratique et à ses enjeux. En plus de son bienfait structurant, penser l’éthique permet de formuler son engagement vis à vis de la recherche du bien commun. De plus l’éthique peut devenir un outil de navigation efficace dans le complexe.

Tout ceci pourrait se formuler ainsi :

Bien évidemment ceci tient plus de l’intuition que d’un programme prêt à l’emploi car d’autres moteurs restent à positionner dans cet embryon de véhicule : l’éducation et le rapport technologique par exemple. Je me permets moi-même de douter de ma propre intuition pour estimer des stratégies de dilution, où le design se diluerait dans chaque pratique professionnelle comme outil et méthode d’accompagnement du projet humain.
Il n’en reste pas moins que la pratique du design reste aujourd’hui enfermée à l’accomplissement d’une volonté économique et qu’elle se cache de ses propres capacités à explorer la complexité du monde grâce notamment à la collaboration multidisciplinaire. Je pense que c’est là où réside la pleine puissance du design, mais cette pleine puissance n’existera que lorsque que le design sera autonome du projet économique et sera son égal. D’ici là rien de nouveau dans le design.

Show your support

Clapping shows how much you appreciated Gauthier Roussilhe’s story.