Montréal, d’une conférence à l’autre (1)

Gabriel Girard
Sep 8, 2016 · 5 min read
Les activistes envahissent la scène de la Conférence sida à Montréal (1989). Source : AIDS Activist History Project

Les 16 et 17 septembre 2016, Montréal accueille la conférence de reconstitution des ressources du Fonds Mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Chefs d’État des grandes puissances mondiales, organismes de santé, bailleurs privés et organisation de la société civile débattront durant ces deux jours, autour d’un slogan fort : “En finir pour de bon avec les épidémies !”.

L’occasion de se souvenir qu’il y a 27 ans, début juin 1989, se tenait à Montréal la Ve Conférence mondiale sur le sida. Autre époque, autres enjeux, bien entendu. À la fin des années 1980, l’épidémie fait des ravages, sans que la moindre réponse thérapeutique convaincante ne se dessine à l’horizon. Mais c’est aussi un temps où les associations de patient-e-s n’ont pas (encore) acquis le droit de cité dans genre de congrès. À plusieurs égards, la Conférence de Montréal constitue un tournant dans l’histoire de la lutte contre l’épidémie. Retour sur cette histoire, à travers les archives de la presse gaie québécoise ! [Pour quelques précisions méthodologiques, voir ici].

1989 : Montréal au centre du monde “sida”

Dans les journaux communautaires de l’époque, la Conférence mondiale fait l’objet d’une attention soutenue dès le début du printemps 1989. Le mensuel RG en traite dans un édito d’avril. Le rédacteur en chef s’y attaque au gouvernement Bourassa (Premier ministre du Québec), en pointant la frilosité et le moralisme de l’action publique face au VIH :

Monsieur Bourassa aura peut-être à rendre compte au reste du monde des actions qu’il n’a pas posées; en effet, au début de juin 1989, la communauté scientifique internationale et le monde entier auront les yeux rivés sur nous, sur le Québec, à l’occasion de la 5ème conférence internationale sur le sida qui se tiendra à Montréal.

Fugues en informe ses lecteurs dans son numéro du mois de mai, en soulignant à quel point la visibilité offerte par l’évènement devrait stimuler la réaction de la communauté gaie face au VIH au Québec.

Les pays hôtes de telles conférences sont inévitablement au centre de l’attention médiatique. C’est donc (aussi) l’occasion pour les journalistes québécois de la presse homosexuelle de visibiliser les enjeux de l’épidémie auprès de leur lectorat.

Un dossier sida dans Fugues

Pour leurs numéros du mois de juin 1989, les journaux gais sont mobilisés. Fugues — dont le contenu rédactionnel est à l’époque très réduit — consacre un dossier spécial au VIH/sida. L’éditorial souligne le caractère exceptionnel de cette livraison (voir la photo ci-dessous).

Les différentes rubriques du périodique sont consacrées au sujet. C’est le cas pour la page de BD humoristique “État d’homme”, mais aussi des brèves qui abordent les différents projets montréalais de prévention et de sensibilisation.

Fugues diffuse également le programme du projet SIDART, un évènement parallèle à la conférence qui regroupe des manifestations artistiques autour du sida : expositions photos, concerts, pièce de théâtre, soirées-bénéfices, projections et débats — dont l’un est modéré par Douglas Crimp sur le thème “Art et changement, art et défi”.

Sur le plan médical, le mensuel publie une interview d’un “jeune médecin” : Pierre Côté (aujourd’hui directeur de la Clinique du Quartier Latin). Ce dernier explicite par exemple pour les lecteurs la différence entre “séronégatif” et “séropositif”. Mais il s’inquiète aussi de “l’inconscience” de certains gais qui ont des rapports sexuels sans préservatif. Comme quoi, les préoccupations sur le sujet viennent de loin !

Prise de parole positive

Mais les deux mensuels font aussi une place à la parole d’une personne vivant avec le VIH au Québec, ce qui constitue une première dans leurs colonnes. Un homme gai s’exprime donc (anonymement) sur sa vie avec la maladie, leurs angoisses et leurs attentes. Si les deux entrevues diffèrent par leur longueur et le niveau de détail, on comprend aisément qu’il s’agit du même jeune homme, un montréalais âgé de 28 ans, impliqué au Comité Sida Aide Montréal.

Surprenant au premier abord, ce témoin unique dans les deux journaux traduit une réalité : prendre la parole publiquement en tant que séropositif est alors très difficile au Québec. Mais ses propos sont aussi intéressants concernant la perception de la prévention du VIH dans la communauté gaie à Montréal. Ainsi, lorsque le journaliste de RG lui demande si les gais sont, selon lui, sensibilisés au sida, il répond :

beaucoup sont tannés d’en entendre parler ou de lire des articles sur le sujet. Il y a une sorte de saturation qui rend certains complètement indifférents. Ça leur passe par-dessus la tête. J’en rencontre tous les jours. En général, les plus de quarante ans sont ceux qui s’en foutent le plus. Comme ils n’ont jamais mis de condom avant l’apparition de cette maladie, ils se disent qu’il n’y a plus de danger maintenant. Ils se disent que le sida, c’est pour les autres (…) Les 16–20 ans, même s’ils sont mieux informés, prennent aussi trop de risque. Ils couchent avec le premier venu rencontré dans un bar et ont peur d’avoir l’air niaiseux s’ils utilisent un condom (RG, juin 1989, p,21).

Le constat est sévère, mais les données pour l’objectiver manquent cruellement… D’ailleurs, dans le même numéro, RG présente les résultats d’une enquête sur les comportements de prévention, diffusée en avril par le journal et dans les lieux communautaires.

Le temps des “MacCapotes”

Avec 295 questionnaires exploitables, l’enquête de RG se présente comme “le premier sondage scientifique réalisé auprès de la communauté gaie” sur la prévention du VIH à Montréal. Parmi les faits saillants soulignés par le journal :

  • “le sexe anal est moins populaire qu’on l’avait cru” : seuls 1/3 des répondants déclarent le pratiquer régulièrement ;
  • l’usage du préservatif s’est largement répandu : c’est le cas pour 2/3 des répondants qui ont des relations anales ;
  • les comportements de prévention des plus jeunes enquêtés (moins de 30 ans) sont relativement comparables à ceux de leurs aînés ;
  • l’utilisation du condom est moins fréquente au sein des relations stables ;
  • enfin, 60% des répondants ont été dépistés au moins une fois. Parmi eux, 20% sont séropositifs au VIH.

Marcel Pleau, le journaliste qui a analysé les données, se veut optimiste, mais se montre très critique vis-à-vis des autorités de santé :

Si les gais ont adopté au cours de ces dernières années des pratiques sexuelles plus sécuritaires, ils l’ont fait sans l’aide des autorités publiques et des médias qui restent muets et refusent encore d’entreprendre une publicité à saturation en faveur du condom dans toute la population. (..) Il est temps de faire une large promotion du condom à la télévision comme le fait la société McDonald pour ses hamburgers. Après les MacCroquettes, il est vraiment temps des MacCapotes !” (RG, juin 1989, p.27)


Dans le prochain billet, j’aborderai l’irruption de l’activisme sida lors de la Conférence !

Gabriel Girard

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Sociologue #CREMIS @UMontreal, #ESPUM | www.gabriel-girard.net | VIH, santé publique, sexualité, enjeux LGBT, Québec, France et ailleurs