Montréal, une mobilisation historique face au VIH/sida

Avec le récent lancement du plan d’action de Montréal sans sida, la Ville s’affirme comme un acteur de la lutte contre l’épidémie. Un positionnement inédit ?

Le 29 novembre 2018, Valérie Plante a présenté publiquement le “plan d’action commun 2019–2020” de Montréal sans sida, en présence des nombreux partenaires de l’initiative. Ce document est issu d’une dynamique de mobilisation originale des différents acteurs de la lutte contre le VIH, à commencer par les communautés les plus affectées par l’épidémie. Présenté à quelques jours du 1er décembre, le plan d’action de Montréal sans sida constitue une feuille de route à la fois ambitieuse et pragmatique pour les deux prochaines années (version résumée et intégrale).

Valérie Plante, au lancement du plan d’action le 29 novembre — Photo Josie Desmarais

Organiser une telle mobilisation à l’échelle municipale n’a rien d’une évidence dans le contexte québécois. Le monde du VIH montréalais est pluriel, façonné par plus de 30 ans d’histoire et donc traversé de tensions et parfois d’incompréhensions. Pas toujours évident, dans ces conditions, de faire front commun ! Mais surtout, la Ville de Montréal n’a plus que des compétences limitées en matière de santé publique, depuis l’abolition de son Service de santé municipal en 1975. L’initiative apparait donc, à bien des égards, sans précédent. Et pourtant…

D’un plan d’action, l’autre

Il y a presque 30 ans jour pour jour, le 7 novembre 1988, la Ville de Montréal présentait publiquement sa première contribution à la réponse collective à l’épidémie de sida, alors en plein essor. Hormis quelques coupures de presse, il ne reste malheureusement que peu de traces de cet engagement.

Extrait d’un article de la revue gaie RG, décembre 1988

Pour comprendre cet événement, il faut se replonger dans le contexte de l’époque : le VIH/sida commence à peine à être considéré comme une problématique majeure de santé publique. Les décès se multiplient, en l’absence de solutions thérapeutiques. Les tests de dépistage sont récents, et il n’y a pas encore de consensus dans la société sur leur caractère obligatoire ou volontaire. On est encore à l’époque où certains imaginent pouvoir contenir l’épidémie en mettant les personnes atteintes à l’isolement…

Au niveau provincial, la réponse politique tarde à se matérialiser. La ministre de la santé de l’époque, Thérèse Lavoie-Roux, vient de présenter quelques semaines plus tôt le premier “Rapport-synthèse” sur les mesures nécessaires pour endiguer l’épidémie. Mais de l’avis de la majorité des acteurs mobilisés — organismes communautaires, soignants, chercheurs — le gouvernement libéral fait alors preuve de négligence dans la prise en charge du sida.

Faits saillants, extrait de RG, décembre 1988

Dès lors, la prise de position de l’administration municipale du maire Jean Doré est un message politique fort. La Ville reconnait bien sûr les limites de son champ d’action en matière de santé, mais elle se positionne courageusement en tant qu’employeur, notamment en refusant le dépistage systématique de ses salariés, ou en mettant en place des programmes de formation. L’administration municipale se pose aussi en soutien des organismes communautaires (voir les “faits saillants” ci-contre pour plus de détails).

Ce geste politique doit beaucoup à la volonté d’une membre du comité exécutif de la Ville, Léa Cousineau et d’un conseiller municipal ouvertement gai, Raymond Blain, qui ont permis de lever les obstacles pour faire adopter le plan d’action.

Montréal, avec et sans sida

Les analogies et les comparaisons n’ont pas vraiment de sens, tant le contexte de l’épidémie a changé en l’espace de 30 ans. J’oserais cependant un parallèle. Avec sa politique d’intervention de 1988, la Ville devenait une instance pionnière dans la prise en compte du sida au Québec. L’objectif à l’époque était de reconnaitre la réalité montréalaise de la maladie, et d’affirmer la nécessité d’une approche solidaire et inclusive des personnes concernées.

Avec le plan d’action de Montréal sans sida, l’objectif diffère, puisque c’est la fin de l’épidémie qui est en ligne de mire, une projection impensable en 1988. Mais les principes restent les mêmes, à peu de choses près : reconnaitre les dimensions sociales et systémiques de l’épidémie, prendre des mesures de solidarité et de lutte contre les discriminations.

À 30 ans d’écart, la mise en perspective des deux plans révèle une chose : les réponses au VIH/sida demeurent intrinsèquement politiques.