Point d’étape

Photo by Juan Davila on Unsplash

Il y a quelques mois — en septembre dernier — j’écrivais un texte pour faire le point sur une année 2017 plutôt chaotique sur le plan professionnel, marquée par la fin précipitée d’un contrat post-doc, des doutes et des remises en question. Je n’en avais alors pas parlé, mais l’année a aussi été chaotique sur le plan personnel : l’échec d’un projet d’adoption avec mon conjoint, la désillusion et les secousses qui en ont découlées.

Cela fait plusieurs semaines que j’ai envie de partager quelques impressions sur ce qui s’est passé depuis, professionnellement. J’avais aussi promis de donner quelques nouvelles, notamment pour celles et ceux que je ne croise pas si souvent. Et puis c’est l’occasion de faire le point, avec quelques mois de recul, sur mon “échappée” professionnelle extra-universitaire : je travaille à présent à la Direction de santé publique de Montréal.

Hors de l’université, point de salut ?

Travailler hors de l’université, je ne l’envisageais a priori pas comme un choc majeur. Au sens où, par le passé, mes engagements communautaires m’ont, souvent donné l’occasion d’aller voir ailleurs (qu’à l’université). Pourtant, en pratique, le changement de cadre a été bouleversant. Disons le franchement : après plus de douze années de cheminement universitaire, avec les différents sacrifices que cela comporte, j’ai inévitablement ressenti cette nouvelle expérience comme un décalage brutal avec l’horizon des attentes qui avaient jusqu’ici borné mes projections professionnelles.

On devient chercheur à travers un parcours intellectuel, par un ensemble de pratiques professionnelles acquises, par des attributions (bourses, post-doc, parfois poste), mais aussi par l’effet performatif du diplôme (“nous vous décernons le titre/grade de Docteur”) et donc du regard des autres sur soi. Être perçu (ou reconnu) comme “chercheur” a souvent eu d’autant plus de sens pour moi que ma situation était précaire — la rétribution symbolique aide à endurer pas mal de choses ! Même dans les moments de doutes, je restais d’évidence un “chercheur” ou un “sociologue” aux yeux de beaucoup de gens de mon entourage, pas toujours au fait des subtiles hiérarchies académiques. [Soyons honnête, j’étais aussi parfois perçu comme un éternel étudiant, mais c’est un autre problème lié à la lisibilité des parcours universitaires !].

La perspective de quitter ce statut abstrait de “chercheur”, tout inconfortable et précaire qu’il soit, demeure la source d’âpres questionnements . Reste-t-on sociologue si on ne travaille plus directement dans le monde universitaire ? Question pas très originale, mais déstabilisante. La réponse est évidemment oui, cela a été démontré par bien d’autres avant moi. Mais à/dans quelles conditions ? En conservant quel type de relations avec les collègues qui sont “à l’intérieur” de l’université ? Et avec quel sentiment de légitimité ? Déjà que, de l’intérieur, j’ai souvent eu un sentiment d’imposture…

Paradoxalement, j’ai eu mille fois l’occasion de défendre la pluralité des ancrages professionnels des sociologues : à travers la recherche appliquée ou communautaire ; à travers les diverses initiatives de bureaux d’étude ou de recherche ; ou encore à travers les multiples formes d’enseignement ou de formation. Cette diversité, je l’ai activement revendiquée pour les autres. J’ai eu plus de mal à me l’appliquer à moi-même !

Au fond, c’est moins le jugement des autres que ma propre appréciation de mon cheminement professionnel dont il est question ici, notamment au regard de “futurs” professionnels possibles, souhaitables ou désirables.

Chercheur hors de l’université, quel point d’équilibre ?

Ayant le souhait de rester partie prenante de communautés de sciences sociales, comment y maintenir une participation intellectuelle satisfaisante et valable ? Mes débats intérieurs tournent finalement autour de cette question centrale. À ce stade, je ne sais pas très bien combien de temps durera mon “échappée”, ni si elle n’est pas, finalement, le début d’autre chose !

La réponse tient aujourd’hui en quelques pistes, que j’explore progressivement : évidemment garder le lien avec les réseaux académiques (listes de diffusion, Twitter, lectures, etc.) ; continuer à co-animer un séminaire scientifique ; rester membre d’un centre de recherche ; trouver le temps pour écrire, même moins, mais en me centrant sur des textes qui comptent ; garder un pied dans des projets de recherche (le manque de temps oblige à faire le tri !) ; et puis, parce que j’aime ça, continuer à proposer mes services comme chargé de cours, dans la mesure des possibilités.

Tout va bien, alors ? Oui et non. Le risque est réel — je l’ai touché du doigt cet automne — de se retrouver à faire des “doubles journées”. Cela étant, est-ce si différent des universitaires qui effectuent davantage de travail administratif que de recherche et d’enseignement ? Question ouverte ! Il y aura (pour ma part) un bilan à faire d’ici quelques temps… Dans un dialogue avec d’autres ami-e-s et collègues, je l’espère.

Changement de cadre (de travail) !

Il y a donc, bien sur, ce choc “identitaire” ou intérieur (“qui suis-je comme chercheur hors de l’université ?”) ; mais il y a eu, surtout, le choc “culturel” (“où suis-je ? Et avec qui ?”). J’ai mis plusieurs semaines à bien comprendre que j’évoluais dans un nouveau milieu (le réseau de la santé/la santé publique, dans mon cas précis). Entendez par là : un cadre de travail plus classique que l’université, rythmé par des horaires de bureau. Mais aussi un monde basé sur l’entraide et le travail collectif, plutôt que sur la réussite individuelle et la concurrence. Le choc de culture a été radical ! Les premières semaines, je me suis demandé pourquoi les gens étaient si sympathiques et accueillant.e.s… (je vous jure !). Ma “méfiance” spontanée a mis un moment à se dissiper : plus de dix ans de statut incertain dans le monde de la recherche, ça laisse des traces !

Ma plus grande appréhension au départ, c’était de ne pas trouver ma place. Fort de mes questionnements “critiques” de sociologue sur la santé publique, je craignais de me sentir “outsider” dans un monde a priori normatif. Avec quelques mois de recul, les limites et les contraintes que je perçois n’ont rien de très étonnant. Je n’ai en tout cas pas l’impression d’avoir vendu mon âme à quiconque ! Quant à la pesanteur des structures bureaucratiques, elle n’est pas pire qu’à l’université, je crois.

Humainement, l’expérience est par contre au-delà de mes attentes. À l’exception du milieu associatif, j’ai rarement rencontré des personnes aussi engagées et désireuses de transformer l’ordre des choses que mes collègues actuels. Ça fait un bien fou !

À ce stade, je manque évidemment de recul pour bien saisir où tout cela me mènera. Le point commun avec mes années de post-doc, c’est que je ne sais pas très bien où je travaillerai à l’horizon d’un ou deux ans —précarité quand tu nous tiens ! Pour le moment, je profite de cette expérience pour découvrir autre chose, à tous les points de vue. Et je m’estime privilégié de vivre ça. On verra si j’ai (vraiment) envie de retourner à l’université après tout ça !

Affaire à suivre !