Quand la prévention du VIH faisait la Une (2)

La construction d’un discours de “sexe sans risque” dans la presse gaie au Québec (1986–1989)

Suite et fin d’un article commencé ici ! Dans la première partie, j’ai présenté quelques uns des enjeux de l’histoire de la prévention du VIH au Québec. Retour ici sur les discours (et les questions) qui ressortaient de la presse gaie dans les années 1980.

Stabilisation d’un discours autour du condom

Au printemps 1986, la première campagne de prévention au sein de la communauté gaie montréalaise est diffusée. Intitulée “Jouez Sûr / Play Safe”, il s’agit d’un dépliant expliquant les principes du sexe à moindre risque, accompagné d’un condom.

Campagne “Jouez Sûr” diffusée à Montréal en 1986 (Source : Archives Gaies du Québec)

L’initiative émane du Comité Sida Aide Montréal (C-SAM) et vise explicitement à populariser l’utilisation du préservatif masculin. Les recommandations s’appuient sur une échelle du risque à trois niveaux : “sans risque”, “à faible risque” et “à risque élevé”. Le document est aussi accompagné d’un court questionnaire d’enquête sur les pratiques sexuelles et la connaissance du VIH. Le dépliant et son contenu démontre la stabilisation, dès cette période, d’un discours autour du préservatif et/ou de l’évitement de certaines pratiques de pénétration. “Sur moi et non en moi est la solution la plus sûre”, explique par exemple le texte du C-SAM.

La brochure sera critiquée pour son caractère très généraliste, c’est-à-dire pas franchement ciblée vers les hommes gais, ni en termes de visuels, ni en termes de références identitaires…

Prévention et hygiène

La même année, plusieurs articles paraissent dans la presse gaie au sujet des recommandations de prévention. L’évitement des sécrétions sexuelles et l’utilisation du préservatif y occupent une place centrale. Mais la promotion des “Pratiques sexuelles sans risque (PSSR)” est aussi assortie de conseils sur l’hygiène et le mode de vie. Ainsi, dans le numéro de Sortie de décembre 1985/janvier 1986, on recommande :

Ayez un régime alimentaire équilibré, prenez le repos dont vous avez besoin et réduisez le niveau de stress de votre vie. Tous ces items ont un effet direct sur la santé en général et plus spécifiquement sur le système immunitaire.

De la même manière, dans le numéro de RG de décembre 1986, les conseils de Safe sex intègrent en phrase conclusive : “surtout mangez bien, dormez suffisamment tout en gardant une attitude positive de confiance en vous-même”.

Conseils de Safe Sex, RG, décembre 1986

Cette insistance sur l’hygiène peut surprendre (ou faire sourire) aujourd’hui. N’oublions cependant pas qu’en 1986, si les connaissances sur les mécanismes du VIH étaient relativement étayées scientifiquement, il demeurait des zones d’ombres. On n’était alors pas certain que toutes les personnes séropositives développeraient le sida (le terme “porteur sain” était utilisé). Et l’hypothèse, très populaire au début des années 1980, que les poppers pourraient faciliter la diffusion du VIH n’est pas si éloigné dans le temps. Enfin, on peut aussi lire ces recommandations comme la volonté d’une communauté très touchée par le VIH de promouvoir des valeurs positives, et non uniquement des messages angoissants.

Un contexte d’incertitude

Si le discours autour du condom et des “pratiques sexuelles sans risque” se stabilise durant la période 1986–1989, des incertitudes continuent de s’exprimer. Les risques associés à la fellation sont, sans surprise, au coeur de nombreux questionnements.

Sortie, février 1988

La presse gaie y consacre plusieurs articles, notamment “Le sexe oral : relativement sécuritaire” (RG, novembre 1987) et “L’amour oral : dangereux ou pas ?” (Sortie, février 1988). La lecture des différents textes sur le sujet révèle la tension entre l’impératif de sécurité face au VIH et la volonté de maintenir des pratiques de plaisir non contraintes par le préservatif.

Pour ceux/celles que cela intéresse, les experts de l’époque recommande d’avaler le sperme, l’acidité de l’estomac étant considéré comme suffisamment protectrice [voir ici pour les conseils actuels]. Le lecteur contemporain s’étonnera (ou pas !) de la permanence historique des incertitudes autour des risques liés au sexe oral. Près de trente ans après ces publications, la fellation demeure en effet l’une des pratiques les plus fréquemment évoquées auprès des intervenants de prévention.

L’absence de données

Pour élaborer des campagnes et des messages de prévention, les organismes communautaires et la santé publique manquent cruellement de données sur les comportements sexuels et les habitudes de vie des hommes gais et bisexuels au Québec. Dans ce contexte, la presse va être le relai, et parfois à l’initiative, d’enquêtes auprès de son lectorat. À la même époque, des initiatives similaires donnent naissance à l’Enquête Presse Gay (en France), qui a son équivalent dans d’autres pays d’Europe.

Ainsi, le journal Sortie relaie une enquête de chercheurs de l’Université McGill en mai 1987 : “Face à l’impact du sida” ; et un “Sondage sur l’utilisation du condom” est diffusé dans RG en avril 1989. Sans rentrer dans le détail des résultats — publiés dans des numéros subséquents — il apparait dès cette époque que les répondants ont largement adopté le condom et les pratiques sexuelles sécuritaires. Des résultats qui tempèrent l’idée selon laquelle les messages de prévention gaie ont tardé à se diffuser à Montréal.

Autrement dit : même en l’absence de campagnes (publiques) ciblées, des normes de réduction du risque issues de la communauté se sont diffusées dès la seconde moitié des années 1980. Il ne s’agit pas ici d’exonérer les pouvoirs publics de leurs responsabilités, mais bien d’envisager que les adaptations comportementales — individuelles et collectives — face à l’épidémie ont suivi des cheminements pluriels.

La cohabitation de savoirs et de légitimités

Au fil des trois années d’articles de presse étudiées, il apparait qu’un réseau d’expertises autour de la prévention se structure progressivement. On y retrouve évidemment des médecins et des professionnels de santé, appelés à répondre ou commenter les informations disponibles. Mais il s’agit également de contributeurs profanes, issus du militantisme gai. Bernard Courte, journaliste et militant décédé du sida en 1991 est l’un des plus prolifique. Progressivement, des acteurs du réseau communautaire occupent une place dans ce dispositif de prévention : une tribune sur la prévention, signée par un intervenant du C-SAM, est incluse à partir de 1989 dans Fugues et RG ; et un employé du Centre Local de Santé Communautaire tient à partir de la même époque une rubrique “Qualité de VIH” dans Fugues.

Enfin, les discours autour de la prévention sont régulièrement relayés par les éditorialistes des différentes publications, mais aussi par des élus au travers de tribunes ou d’interviews : Raymond Blain, conseiller municipal dans le quartier, et André Boulerice, le député provincial de Sainte-Jacques. La période 1986–1989 voit donc l’émergence et la stabilisation de la prévention du VIH/sida comme un enjeu communautaire incontournable.

(Re)découvrir les années 1980

Les années 1980 constituent à bien des égards une période clé pour comprendre l’organisation de la réponse au VIH dans le contexte québécois. Ce détour par les archives a permis de souligner que, malgré l’absence d’organisme dédié à cette question dans la communauté gaie, des normes de prévention se sont diffusées de façon relativement rapide et rationnelle. La presse gaie a joué, dans ce cadre, un rôle décisif.

Durant la dernière année de la période étudiée, 1989, les choses s’accélèrent. La tenue de la Conférence internationale sur le sida à Montréal en juin focalise les attentions et les intérêts. La couverture éditoriale du sujet “sida” s’en ressent : le nombre d’article explose, et même Fugues, relativement en retrait jusqu’alors, y consacre un dossier entier.

RG, décembre 1989

Mais la Conférence marque également un tournant en terme de ton employé dans les articles. L’irruption des associations de malades au coeur des débats marque les esprits : pour beaucoup, l’attentisme et le moralisme des gouvernements est devenu insupportable. En juillet 1989, RG reproduit le “Manifeste de Montréal”, la déclaration des droits et des besoins “de la personne atteinte du VIH”, issu des groupes militants présents à la Conférence.

En décembre 1989, la création d’un groupe Act Up-Montréal est annoncée dans les colonnes du mensuel. Les activistes produiront, l’année suivante, le premier document de prévention à destination des gais et des lesbiennes au Québec. Mais ça, c’est déjà le début d’une autre histoire !