Trouvez-moi

Par Gabrielle C.

Chapitre 2- Le temps passe

Mardi matin, il est déjà 8h. Gentille est en retard comme d’habitude puisque chaque réveil est un dur retour à la réalité qu’elle tente de snoozer aussi souvent qu’elle le peut. Dès le premier souffle et pour le restant de la journée. Aussitôt qu’elle ouvre les yeux et jusqu’à ce que sa conscience s’endorme la nuit, Gentille ressent toujours le mal de vivre et c’est de plus en plus prenant. Elle interprète cela comme étant l’éternelle insatisfaction qui la ronge jusqu’aux ongles de ses petits doigts d’orteils.

Après avoir méthodiquement mélangé son smoothie au chou frisé et préparé sa salade de carottes et raisins secs, Gentille tente de se trouver jolie de l’autre côté de la glace, mais abandonne comme d’habitude…par manque de temps. La journée s’annonce tout ce qu’il y a de plus normal.

Elle s’installe confortablement dans sa voiture et se prépare mentalement à vaincre le bouchon de circulation qui l’attend sur le pont Champlain qu’elle doit fixer au moins une demi-heure tous les matins. Elle se dit qu’un jour, elle finirait par devenir ingénieure d’ouvrages d’art à force de contempler cette structure complexe et en voie de décomposition. Elle avait même imaginé un mélange de béton plus durable qui patcherait les fissures profondément effrayantes du tablier, et ce, pour plus d’une saison de gel et de dégel. En attendant que le temps passe sur la route et prise dans un bouchon encore plus long que celui de la veille, Gentille écoute religieusement l’homme affable à la radio. L’homme qui chaque matin prolifère d’élogieuses insultes à ses invités qui dans un élan de courage naïf, osent se présenter à son émission. Cette émission est sans contenu ni éthique, du moins, c’est l’avis de la jeune femme impatiente d’arriver sur l’autre la rive. Elle se demande d’ailleurs pourquoi elle continue d’écouter ce vieux criard se voulant défenseur des citoyens…celui-ci n’aide en rien à améliorer le début de sa journée !

— Avertissement de blizzard en vigueur pour la grande région de Montréal.

Une alerte météo interrompt les déboires de l’homme affable à la radio. Très étrange comme température au mois de juin. Le vent souffle, les nuages d’été dispersés dans le ciel forment un épais brouillard. La visibilité devient presque nulle et les voitures toujours arrêtées sur le tablier du pont allument leurs feux de détresse. De légers flocons blancs tombent du ciel pour laisser place à de plus gros recouvrant la grande région de Montréal qui vient de battre un record météo qui sera difficile à déloger. Gentille reste assise dans sa voiture stupéfaite et attend que la circulation reprenne. Il ne faudra qu’un quart d’heure afin que les nuages se dissipent et que le chaud soleil d’été efface toutes traces de cette absurde tempête hivernale.

La circulation devient fluide et la jeune femme poursuit sa route péniblement jusqu’à l’autre rive en se demandant ci cette tempête pouvait être un signe de la fin du monde imminente. Sans vraiment se questionner davantage elle se replonge dans ses habitudes du train-train quotidien. Un café tiède à la main, les nouvelles tragiques de la veille qu’elle peut réciter par cœur grâce au même segment qui repasse en boucle et prise dans le même bouchon de circulation tous les matins, Gentille en a assez de vivre tous ces drames au quotidien.

— Le vrai drame étant de vivre avec elle-même soirs et matins.

Après un habituel trajet d’insultes aux automobilistes qui tentent de la dépasser par la droite pour gagner une mini cooper de distance, Gentille se gare dans une petite rue près de la station Lionel-Groux et débarque de son corbillard déjà morte de sa journée qui ne faisait malheureusement que commencer. Elle repense à cet étrange blizzard et sourit légèrement constatant l’absurdité de ce qui venait de se passer. Elle aurait normalement cherché sur google une explication logique à ce phénomène météo, mais pas aujourd’hui. Une explication scientifique n’aurait rien changé.

En marchant vers le métro, elle se laisse distraire par les charmes de la petite Bourgogne. Pour la première fois, Gentille remarque le nombre impressionnant d’antiquaires sur la rue Notre-Dame. Elle observe par la fenêtre les causeuses victoriennes et la multitude d’objets décoratifs Rococo. Elle qui n’avait jamais affectionné les brocantes, s’intéresse soudainement à l’histoire de chacun de ces objets. Réalisant qu’elle n’avait jamais porté attention à ce qui l’entourait à tous les jours depuis ces quatre dernières années, Gentille se sent plus légère. Elle observe attentivement les piétons solitaires et pressés écoutant leur musique, le regard fixé sur leur téléphone portable. Ils n’ont probablement jamais remarqué la beauté de cette rue animée et colorée. Les nombreux bars et cafés, la verdure du parc des Meubliers et de la diversité culturelle qui apportent une touche unique à ce quartier.

L’interminable marche vers le métro Lionel-Groulx qui se veut chaque jour une étape de plus à franchir afin d’arriver au boulot semble maintenant un parcours sensoriel à découvrir.

Gentille franchit le seuil de la porte du métro la menant au centre-ville de son pire cauchemar. Malgré le retard qu’elle a accumulé en raison de cette tempête sur la route, elle se sent moins pressé que les autres jours ouvrables. Son anxiété quotidienne semble laisser place subtilement à un désengagement. Les portes du wagon dans lequel elle vient de pénétrer se referment. Le coeur un peu plus léger, Gentille observe les passagers qui semblent tous préoccupés par quelque chose qu’elle ignore, mais elle n’avait pas besoin de savoir de quoi il s’agit. Elle ressent de la compassion pour ceux-ci. Il ne reste plus que quatre stations à franchir avant d’arriver au cimetière des jeunes femmes de carrière quand soudain, la voix familière de la porte-parole des mauvaises nouvelles STM s’exclame beaucoup trop fort à son goût :

— Attention Attention ! Une panne de train nous force à interrompre le service pour une durée indéterminée, sur la ligne orange entre les stations Côte-Vertu et Berri-Uqam, d’autres messages suivront…

Normalement Gentille aurait imploré les dieux que le service reprenne rapidement, mais pas aujourd’hui. La routine et le contrôle du temps qui pour certains se veulent rassurant sont pour Gentille une source de remise en question et d’insatisfaction. La durée indéterminée de cette panne de train met plutôt un terme à ses angoisses temporelles. Même prise dans ce wagon bondé de travailleurs et d’étudiants soupirants très forts suite à cette annonce, l’air semble plus pur et moins sale que celui qu’elle a l’habitude de respirer dans son grand domaine de la Rive-Sud de Montréal. Gentille observe avec plus d’attention qu’à l’habitude les passagers autour d’elle ayant leur propre histoire. Ils sont tous là, ici présents au même endroit, au même moment et vivent la même expérience, aussi banale soit elle et sans se préoccuper les uns des autres.

— Quel moment de lucidité je viens d’avoir se dit Gentille.

— Je crois avoir apprécié le moment présent pour la première fois depuis le début de ma courte existence. Elle se replonge dans ses observations ludiques sans trop savoir ou cela la mènera. Quelques minutes passent avant qu’elle soit interrompu par un homme dans la cinquantaine s’approchant d’elle. Il porte un long manteau gris feutré, un modeste pantalon de jogging, des espadrilles usées de marque inconnue et une mallette de cuir brun qui ne ressemble en rien à un sac de sport. Il lui fait signe de la main afin qu’elle s’approche un peu. Gentille se lève de son siège et s’approche candidement de l’homme en question. Celui-ci lui chuchote à l’oreille :

— Tu n’es pas tes pensées Gotamina… et comme s’il n’avait jamais rien dit sans même attendre la réaction ou une simple réplique de courtoisie de la part de la jeune femme intriguée, l’homme se plonge dans la lecture du roman qu’il tient entre ses mains. Essayant de comprendre ce qu’il voulait dire, Gentille se demande si celui-ci peut lire ses pensées.

— Mais qui suis-je si je ne suis pas me pensées ? L’homme qui ne semble pas se préoccuper de sa présence murmure sans même lever les yeux comme s’il n’avait eu droit qu’à une seule réplique, qu’à un seul regard :

— Tu n’as pas à écouter ni tes pensées ni celles des autres. Deviens humblement l’auteur des pages de ton existence… c’est à toi de choisir d’en faire un Bestseller ou encore une histoire médiocre qui sera vite oubliée. Ces paroles semblent sorties d’un cours particulier d’estime de soi ou de psychologie 101 pour les mals aimés, mais Gentille se questionne tout de même sur l’incidence de celles-ci. Après tout, elle se sent un peu esclave de ses pensées qu’elle peut rarement contrôler. Intriguée par les sages paroles de l’homme, elle s’approche de lui pour lui demander son prénom, mais celui-ci l’ignore et franchit le seuil de la porte du wagon voisin. En tentant de le rejoindre, une force d’attraction qu’elle croit tout d’abord imaginaire l’empêche de bouger. Comme s’il s’agissait des gardiens de sa conscience ou des limites de son jugement, les passagers qui n’avaient jusqu’à présent donné aucun signe de vie tentent de l’empêcher de suivre l’homme en question. Ils tirent sur son manteau de plumes et s’agrippent à son grand sac à main en lui disant de lâcher prise.

L’homme aux conseils tout droit sorti des ouvrages d’Eckart Tolle n’est plus qu’un étrange souvenir qu’elle tentera de retrouver à sa sortie du métro. En retournant à son siège, une vieille dame qui semble porter un fardeau de misère sur ses épaules prend doucement le bras de Gentille et lui murmure

— Rien n’existe à part l’instant présent. Une file indienne de passagers se forme devant Gentille et à tour de rôle, ils semblent tous éprouver la satisfaction tangible d’avoir partagé avec elle des conseils parfois incompréhensifs et parfois complètement absurdes sur les schèmes de la pensée. Et ce, jusqu’à ce qu’on annonce la reprise du service du métro pour 10h10. Suivant cette annonce, chacun des passagers reprennent leur siège. Exactement les mêmes places, les mêmes occupations et les mêmes expressions faciales que lorsque Gentille les avait observés pour la première fois. Devant cette situation invraisemblable, Gentille songe à ce qui avait bien pu arriver ce matin pour en arriver là.

— Quelqu’un a-t-il mit une dose excessive d’Ativans dans mon smoothie ? La barista du Starbuck avait-elle voulu se foutre de moi en ajoutant de l’absinthe à mon espresso ? Il avait pourtant bon goût !

Prisonnière d’un wagon de métro où momentanément des inconnus semblent tous concernés par sa piètre existence, la jeune femme qui se détache de plus de ses sentiments anxieux et malheureux ne se questionne pas davantage. Elle accepte ce qui vient de se passer et en apprécie même la pertinence. Elle vient de comprendre l’essence même de la résilience face à une situation hors de son contrôle. Elle observe par la fenêtre de son wagon l’homme tenant sa mallette de cuir brun de l’autre côté et réussit à lire le tire du livre qu’il tient entre ses mains : L’illumination. Gentille ignore ce qu’est l’illumination, mais elle trouve que ça sonne doux à ses oreilles. Plus rien d’autre ne compte à présent que suivre l’homme dès sa sortie du métro. Elle se demande aussi ce que sa mallette peut bien contenir. Son contenu a sans doute une certaine valeur, mais elle a aussi l’intuition qu’il s’agit de quelque chose de très précieux, quelque chose d’aussi important que l’histoire de sa vie.

Elle se dit qu’il n’y a certes pas matière à réaliser un box office avec l’histoire de sa vie, il s’agirait même plutôt du contenu d’un film de série B. Ce qui se trouve dans cette mallette la tracasse encore plus que son retard éminent au travail et les reproches de sa patronne qui suivront dans quelques instants. Peu importe la raison pour laquelle cet homme avait décidé de faire irruption dans la vie de Gentille, quelque chose de peu rationnel est en train de se produire dans ce wagon immobile depuis déjà une bonne demi-heure ou seulement cinq minutes. Gentille ne savait plus trop depuis combien de temps le métro s’était arrêté. Le temps lui semble si peu temporel.

On annonce que le service est rétabli sur la ligne orange.

Le potentiel scénariste de la vie de Gentille disparaît dans la foule à la sortie de la station Square-Victoria. De retour à la réalité, là où le temps est contrôlé, Gentille marche d’un pas nonchalant dans le long tunnel de métro la menant vers son bureau. La sortie qu’elle a l’habitude de prendre chaque matin est annoncée fermée pour l’été en raison de travaux de réfection des conduites de ventilation. Elle sort du côté de la rue McGill plutôt que Beaver Hall. Perdue dans ses pensées, elle ne se rend pas compte qu’elle marche dans le sens opposé de son lieu de travail. N’étant pas reconnue pour son sens de l’orientation elle a pris plusieurs minutes pour se rendre compte qu’elle se dirige au VieuxPort plutôt qu’au centre-ville. Elle s’arrête juste en face d’un vieil entrepôt de la rue Queen avant de faire demi-tour et d’apercevoir au septième étage, un groupe de jeunes adultes s’échauffer les muscles complètement nus dans un local vide.

Elle pense avoir une hallucination, mais le soleil du matin illumine la grande pièce ouverte et on peut très bien voir que les gens ne portent pas l’ombre d’un vêtement. Gentille étant très pudique de nature ne comprend ce qui influence quelqu’un à adhérer aux valeurs du naturisme. Elle réfléchit et se dit que si l’évolution de l’homme a fait en sorte que nous devons nous vêtir, c’est sans doutes une question de protection et d’hygiène, mais également une façon de cesser de se comparer ou de se laisser distraire par les atouts ou les défauts des autres… Sur ces sages paroles elle regarde l’heure sur son téléphone portable et se rend compte qu’elle arrivera au moins une heure en retard au travail ce qui ne semble pas la déranger plus qu’il ne le faut.

En relevant la tête afin de retrouver son chemin, celui qui semble le leader du groupe la salue par la fenêtre et lui fait signe de monter. La première chose qui lui vient à l’esprit est bien sûr de prendre la fuite, mais son jugement professionnel et l’angoisse quotidienne ayant pris la poudre d’escampette, elle décide de s’approcher du barbu à poil, qui tout compte fait, lui inspire confiance malgré la distance les séparant. Comme si le temps s’était arrêté ou bien qu’elle avait lâché prise étant déjà suffisamment en retard pour se faire remarquer dans tous les cas, Gentille pénètre dans l’immeuble et escalade les sept étages menant au local d’expression corporelle.

Aux premières loges d’une série de six salutations au soleil assez explicites, le regard de Gentille qui n’a pas adressé la parole à personne encore croise en silence le celui du moine, le leader du groupe. D’un seul regard et sous des airs détachés du reste du monde, l’Ascète immobile et assit les jambes croisées sur le sol semble témoigner de la sympathie voire une grande compassion pour Gentille. Il n’a nul besoin d’user de la parole pour exprimer sa gratitude envers la jeune femme. Sans se montrer trop insistant, il semble tenir à ce qu’elle joigne son cours spirituel 101 afin de l’aider à chasser les mauvais esprits de sa pensée. Ce sont les premières paroles qu’il lui adressa.

Gentille avait entendu dire que la méditation et le yoga pouvaient l’aider à trouver l’équanimité et à relativiser ses petits drames quotidiens, mais elle avait toujours été sceptique de la résultante de cette pratique. Elle en a maintenant la certitude en constatant la sérénité du moine se trouvant devant elle. Elle réalise également qu’elle a toujours souhaité s’émanciper des petites voix indésirables, de ses pensées qui cohabitent avec sa vraie nature. Ces petites voix qui sont en fait une fausse impression d’elle même qui la rend irritée, fatiguée et démotivée pourraient être enfin chassées de son esprit. La persuasion passive de l’homme ainsi que sa sérénité ne laissent pas d’autre choix à Gentille que de donner une chance aux enseignements du bouddhisme pour calmer ses pensées névrotiques en série.

Elle tentera de réaligner ses Chakras.

Le groupe déjà échauffé effectue une routine de son choix tandis que le moine se tient toujours assis en indien à contempler tous et chacun se donnant en spectacle dans toute leur splendeur. En prenant soin d’enlever son manteau et ses bottes Gentille rejoint le groupe, mais il n’est pas question qu’elle retire ses vêtements. Elle qui ne connaissait rien au yoga observe son voisin et l’imite. Bien accroupie à quatre pattes sur le sol, le dos arqué, la paume des mains tentant de pénétrer le sol, elle effectue quelques reprises d’une position de yoga qui lui rappelle son chat lorsqu’il aperçoit le chien de son voisin près de son terrain. Le front bien appuyé au sol après deux répétitions, Gentille croit reconnaître entre ses jambes un visage familier. Elle se retourne discrètement et aperçoit sans le long manteau gris feutré ni la mallette brune, l’homme qu’elle avait tenté de suivre sans succès. La tête vers le bas, les bras frôlant le sol et le dos bien cambré, il croise aussi le regard de Gentille, mais ne semble pas étonné de sa présence. Il déroule son dos graduellement pour remonter sa tête au dessus de ses épaules et s’approche du moine qui les observent également. Le reste de la classe fait de même jusqu’à ce que tous les regards se posent sur elle. Ce moment semble durer une éternité, mais puisque le temps n’a plus d’importance elle attend passivement la suite.

— Bon retour Gotamina ! Nous t’attendons depuis maintenant 4116 ans

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