La comptabilité en triple capital : le fondement des entreprises résilientes

Le capital et les actifs: comment les préserver?

Avez-vous déjà vécu cette scène où les comptes d’une entreprise ne racontent pas sa vraie histoire, ne montre pas son vrai visage? Imaginez les comptables défendant le mythe de la terre plate tandis que Galilée essaie d’expliquer que la terre est ronde… C’est un changement de paradigme que nous vous proposons d’explorer à travers une nouvelle lecture des chiffres, et donc une nouvelle façon de penser et de faire des affaires.

Pourquoi?
 
Partout où nous regardons, l’impact énorme de notre système économique actuel sur l’environnement est évident. Du changement climatique à la dégradation de la biodiversité, de la pollution des océans à la déforestation … la liste est longue et cet article n’a pas l’intention d’énumérer les périls auxquels nous sommes confrontés (pour en savoir plus : voir les lectures indiquées en fin d’article).
 Pour résumer, la crise que nous traversons est multiforme et sans précédent. Nous rencontrons simultanément d’énormes défis écologiques et sociaux (chômage structurel, croissance des inégalités et de la pauvreté).

Ces problèmes soulèvent l’urgence d’imaginer et de mettre en œuvre de nouveaux modèles économiques qui permettent à chacun de bien vivre dans nos limites écologiques. Cet article explore le rôle-clé que la comptabilité peut jouer dans une transition vers des modèles économiques à la fois efficaces et durables sur le plan social et environnemental. Deux questions majeures nous occupent : « comment pouvons-nous compter ce qui compte vraiment? » et en conséquence « comment pouvons-nous nous assurer que nous préservons et développons ce qui compte vraiment? ». La comptabilité peut apporter des clés de lecture à ces problématiques.

Jusqu’à présent, les règles comptables se sont concentrées sur la dimension financière des entreprises, tout en ignorant les dimensions sociales et environnementales. Cela signifie qu’une entreprise qui dégage un profit financier de son activité tout en détruisant les relations sociales et / ou l’environnement peut être considérée comme une entreprise à succès. Cette entreprise va attirer facilement des investissements et se développer. Les règles comptables actuelles traduise ce raisonnement : elles mettent l’accent mis sur les actifs financiers (par ex. la valeur des machines, des bâtiments) et ignorent la dépendance aux actifs naturels (par ex. la biodiversité, la qualité de l’eau) et sociaux (par ex. les compétences, les relations inter-personnelles locales). Il est absolument crucial de rendre visibles ces relations entre l’activité économique et les actifs naturels et sociaux, et pour cela, la comptabilité des entreprises doit faire évoluer ses règles. C’est ce que propose le cadre comptable de la comptabilité en triple capital (Triple Capital Accounting, TCA ).

De quoi s’agit-il?
 
Cette comptabilité en triple capital relève de la comptabilité environnementale, étudiée pendant des décennies par des universitaires de renom tels que le professeur français Jacques Richard et le docteur allemand Stefan Schaltegger.
 L’un des concepts clés dans la méthode est d’appliquer le principe de préservation du capital financier au capital naturel et social, deux actifs autant stratégiques que les actifs financiers. En effet, le capitalisme — et les comptables — exigent que le capital financier soit préservé, avant d’établir que l’entreprise a réalisé un profit et avant de payer des dividendes. La même exigence est posée pour les 2 autres capitaux. Nous appliquons donc les concepts d’amortissement et d’investissement pour donner une image plus juste du bilan de l’entreprise.

La comptabilité en triple capital ajoute des lignes supplémentaires au bilan pour compter la dépréciation du capital naturel et social. Un postulat fort de la méthode est que les trois types de capitaux ne sont pas interchangeables, vous ne pouvez pas (ou à peine) remplacer le capital naturel ou social par un capital financier. Par exemple, si nous cultivons des pommes, mais il n’y a plus d’abeilles, nous aurons du mal à assurer la production (une région de Chine a tout de même réussi à mécaniser la pollinisation!). Autre exemple : si votre plan consiste à vendre un nouveau service numérique, mais dans un contexte de compétences informatiques insuffisantes et/ou de relations sociales dégradées, vous ne pourrez pas réussir malgré des investissements financiers.

Dans ce type de comptabilité il ne s’agit pas d’attribuer une valeur à la nature, ni aux dommages causés, ni à internaliser les impacts négatifs provoqués pat la production, il s’agit de financer le coût du maintien des écosystèmes.

S’il existe bien aujourd’hui une norme universellement partagée, c’est celle de la comptabilité. Grâce à divers accords commerciaux, des normes comptables homogènes se sont imposées partout dans le monde depuis le XVIème siècle. Le pouvoir de la comptabilité dans la mise en forme des modèles économiques est énorme et cette discipline est donc un choix politique!
 Un défi majeur est de pouvoir modifier ces normes internationales en créant et en diffusant un nouveau cadre. Cela impliquera de faire évoluer des organisations telles que l’International Accounting Standards Board (IASB).

Comment ?
 
Partons d’un exemple pour comprendre le principe.

Imaginons une entreprise (E) qui produit des légumes et qui veut tenir compte du capital naturel dans sa comptabilité. L’activité économique de E repose sur l’usage d’un écosystème bien défini qui comprend un sol vivant, la pollinisation, etc.
 La notion de capital n’existe pas d’elle-même, mais elle est socialement définie. Par conséquent, afin d’intégrer le capital naturel à sa comptabilité, E doit rassembler une table ronde de différents types d’acteurs afin de définir ensemble ce qu’est le capital naturel et comment sa maintenance doit être mesurée et mise en œuvre. Il faudrait mobiliser en particulier les agences de l’eau (impactées par la qualité de l’eau), les chasseurs (bénéficiaires d’une certaine biodiversité), les riverains (bénéficiaires de beaux paysages), les ONG (qui mesurent et défendent la biodiversité), les scientifiques, et d’autres encore. 
 La valeur comptable du capital (financière ou non) est basée sur le coût de la préservation de ce capital, sur une période donnée. Par exemple, si E engage 6000€ de dépenses pour mettre en place des pratiques qui maintiennent ou restaurent l’écosystème sur lequel repose sa production, cette valeur sera incorporée dans sa comptabilité. Ce coût de maintenance du capital naturel est considéré comme un investissement plutôt que comme un coût.
 Comme l’expliquent J. Richard et V. Rambaud :
 “Ce modèle comptable modifie également la valeur ajoutée et le concept des bénéfices. Comme les coûts de maintenance ne sont plus des dépenses, ils sont intégrés dans la valeur ajoutée: ainsi, le maintien d’un type de capital ne réduit plus la valeur ajoutée. Ensuite, le profit correspond à une véritable mesure de dégradation pour tous les types de capitaux utilisés et la capacité de l’entreprise à lutter contre cette dégradation. Ce nouveau type de comptabilité modifie la conceptualisation de la valeur ajoutée et du profit “.
 Dans ce cadre, une entreprise ne peut être rentable que si elle préserve ses trois capitaux.

En conclusion :
 Si vous rêvez d’une entreprise soutenable et performante, appliquez ce principe de la permaculture, qui consiste à « prendre soin de la nature et des hommes », redessinez votre modèle économique dans un monde de limites (physiques, sociales).

Nul besoin d’attendre la révolution des normes comptables internationales pour commencer dès aujourd’hui à compter ce qui compte vraiment.

Quelques sources:

Anthropocen?

https://en.wikipedia.org/wiki/Anthropocene http://www.anthropocene.info/great-acceleration.php

http://journals.sagepub.com/doi/abs/10.1177/2053019614564785

Beyond the limits and The Limits to Growth, un best-of de Dennis Meadows

https://www.amazon.fr/Limits-Growth-30-year-Update/dp/1844071448/ref=sr_1_3?s=english-books&ie=UTF8&qid=1494000497&sr=1-3&keywords=dennis+meadows

Is US economic growth over? Faltering innovation confronts the six headwinds

http://www.cepr.org/sites/default/files/policy_insights/PolicyInsight63.pdf

Permaculture principles, or how to design a sustainable and prosperous system

https://permacultureprinciples.com/principles/

Autres dossiers techniques comptables :

https://basepub.dauphine.fr/handle/123456789/14276

http://www.sustainablebrands.com/digital_learning/slideshow/new_metrics/multiple_capital_accounting_new_paradigm_measurement_reportin