8 mars| Comment mes parents m’ont biberonnée au féminisme

Ils n'ont jamais lu un bouquin de sociologie ou de féminisme. Ils sont issus d'un milieu modeste, Ils ont grandi à la campagne. Ils n'ont pas fait de très longues études.

Pourtant mes parents sont profondément féministes.

J'ai eu la chance d'être élevée par des parents qui m'ont biberonnée aux valeurs du féminisme.

Je me suis un jour, demandée : Mais quelle bonne mouche a bien pu les piquer ? Comment se sont-ils extirpés des injonctions d'une société patriarcale où le sexisme est normalisé et intériorisé ?

Et puis, je me suis rappelée que Karl Marx et Engels étaient tous les deux issus de familles très riches, avaient grandi dans un environnement où l'accumulation de propriétés privées, l'exploitation des pauvres étaient perçues comme des choses normales. Cela ne les a pas empêché de militer pour l'abolition des privilèges des riches, d'être aux côtés des mouvements ouvriers, et de théoriser le communisme pour une société égalitaire.

Souvent, quelques individus décident de s'extirper des injonctions socialement admises de leur société, lorsque leur bon sens les amène à réaliser que ces injonctions sont injustes et produisent des souffrances. Même si ces souffrances ne les touchent pas directement.

Mes parents ont toujours eu la même considération, les mêmes attentes, les mêmes exigences, le même amour envers leurs filles et fils.

Nous avions les mêmes responsabilités, droits et libertés. 
Je n'avais pas le droit de sortir tard le soir, mon frère non plus n'avait pas ce droit là.

À la maison, les tâches domestiques étaient réparties entre filles et garçons de façon égale.

Je me rappelle de ce jour où une femme venue nous rendre visite, vit mon frère dans le jardin, en train de laver ses vêtements de foot et s'écrira :
«Ka tchèmsèni bla a'kaka finiko, aw tè sira Allah gnè !?» Autrement dit, «Laisser un garçon laver lui-même ses vêtements ? Vous n'avez donc pas peur de Dieu !? »

Cette scène tristement drôle montre à quel point le sexisme est bien ancré dans les mentalités sous nos cieux, et quand on décide de s'en éloigner, on est à la limite perçu comme un extraterrestre. 
J'imagine la même scène avec moi à la place de mon frère : Elle aurait certainement trouvé cela formidable que je lave mes propres vêtements, et m'aurait probablement encouragé à bien frotter.

J'ai grandi en mangeant les repas cuisinés par ma mère et mon père. 
J'ai grandi en voyant mon père et ma mère partir au marché ensemble faire les courses, acheter légumes, viande et condiments pour la semaine.

J'ai eu les étoiles dans les yeux quand je suis tombée sur ce vieux livre appartenant à mon père à travers lequel, il voulut apprendre comment laver, changer, porter un nourrisson, avant que je ne naisse. Parce qu'il avait une philosophie toute simple : Un enfant se fait à deux, on s'en occupe à deux. 
Je crois sincèrement que d'une part il y'a les géniteurs et d'autre part les papas. Les deux ne sont pas interchangeables. Dans notre société, Il y'a beaucoup de géniteurs mais peu de papas. Les géniteurs ont eu des enfants avec leurs épouses mais ils ont toujours été distants, absents laissant à leur épouse la charge de s'occuper de leurs enfants.

J'ai grandi en voyant mes parents s'épauler mutuellement, s'aimer, s'entraider d'égal à égal.

J'ai grandi aux côtés de parents, qui m'ont toujours poussée à étudier, à être ambitieuse, courageuse, indépendante, et à refuser la dépendance à un homme.

J'ai compris avec le temps que c'étaient des non-conformistes qui ont préféré traiter avec la même dignité, éduquer de la même façon leurs filles et fils dans une société où les filles sont au service de leurs frères, plus globalement de tous les individus de sexe masculin de leur famille, comme pour les préparer quelque part à être au service de l'étranger puis fiancé qui deviendra leur époux.

Être parent, c'est une opportunité de changer positivement le monde, on a en charge la construction morale et philosophique d'un petit être humain ou de plusieurs êtres humains.
 
Si vous voulons des sociétés libérées des affres du patriarcat, des violences et discriminations envers les femmes, il faudra briser l'éducation sexiste véhiculée depuis des lustres qui enchaînent beaucoup de femmes dans des schémas de stoïcisme, d'acceptation d'être reléguées au second plan. 
Cette éducation sexiste qui cantonne les filles et garçons dans des rôles distincts, qui poussent les garçons à dominer leurs partenaires. 
Les violences sexuelles, conjugales, discriminations , et inégalités subies par les femmes ne sont que le prolongement naturel de cette domination pérennisée par la socialisation.

Je rêve du jour où on n'aura plus besoin de dire : "c'est la première femme à avoir occupé ce poste " parce que la masculinisation des postes au sein de la société aura cessé
Je rêve du jour où on aura plus besoin d'une journée comme le 8 Mars, qui, loin d'être une fête, est un jour pour rappeler /revendiquer les droits et libertés qui ne sont pas encore acquis.

Halimatou Soucko