Jésus-Christ est asiatique

Pourquoi les Occidentaux ont eu un jour eu l’envie incongrue de sortir de leur zone de confort et de partir faire les zouaves aux quatre coins du monde et des étoiles ? Pourquoi chez eux le dépassement de soi, l’accomplissement de l’individu à la pleine mesure de son potentiel et la volonté de changer le monde revêtent-ils une telle importance ? Pourquoi cette tension permanente poussant à l’action ? Pourquoi ont-ils amassé tellement de points dans cette gigantesque partie de Civilization ?

C’est tout simplement parce que Jésus-Christ est le plus asiatique des prophètes Abrahamiques. Voilà. Ça ne coûte pas plus cher de rappeler des évidences. En débarquant dans la pampa palestinienne, les yeux exorbités, clamant à tue-tête qu’il est le Fils de Dieu, le Christ abolit la séparation étanche entre l’Humain et le Divin établie auparavant par le strict monothéisme Juif et les différents polythéismes.

Involontairement, il fera en sorte que les Chrétiens cessent de vénérer une entité abstraite et infinie pour vénérer un Homme. Si Jésus est représenté sur les icônes en faisant le V de la victoire avec ses doigts, c’est pour symboliser le fait qu’il est à la fois pleinement Dieu ET pleinement Homme, il s’est incarné dans la chair et ce faisant l’anoblit.

Il revalorise l’Homme, lui rappelle qu’il a un peu de divin en lui, et qu’il lui suffit de se sortir les doigts pour ne plus être intégralement soumis au Cosmos, et de pouvoir s’en extirper. Djeezus va involontairement poser les bases qui permettront l’avènement de la pensée cartésienne, faisant du christianisme la religion de la sortie de la religion.

Et avec ce move eschatologique, il se rapproche subtilement des spiritualités asiatiques. Bouddha, Lao-Tseu, Confucius, sont avant tout des Hommes, et considérés comme tels dans l’imaginaire extrême-oriental.

C’est tout l’intérêt de ces religions: ce sont en réalités des philosophies ritualisées, des codes de vie donnant à l’Homme la mesure de lui-même, en en prenant certains comme exemple à suivre. Même les traditions mystiques anciennes des Chinois, Coréens ou Japonais (avec lesquels se sont mélangés ces courants courants de pensée) sont basées sur la vénération des ancêtres de sa famille. Cette conception met en valeur l’action juste insérée dans une tradition cosmique. Par ses actions, un humain peut s’approcher de Confucius ou de Jésus, mais restera toujours radicalement séparé de Yahvé ou de Zeus.

Mais alors, pourquoi, si le creuset civilisationnel asiatique permet d’énormes avancées techniques (poudre, papier, boussole, imprimerie, premier état centralisé, première administration, etc.), il n’a pas eu droit à ce zbeul monumental fait de remises en causes ontologiques et de types partant à la conquête du monde (en fait la Chine y a droit, à la conquête du monde, mais avec 500 ans de retard) ?

La conception cyclique du monde, frérot. La meilleure manière de se garder de toute velléité de changement. Influencées par l’hindouisme, toutes les spiritualités asiatiques ont une conception saisonnière du monde, où chaque moment de la vie fait partie d’un cycle destiné à être répété, où l’Homme est englouti dans un abîme temporel non-linéaire immense et absurde.

Les durées y sont vertigineuses: dans l’hindouisme et le bouddhisme, le calendrier est basé sur le kalpa, une unité de mesure équivalent à une journée dans l’existence de Brahma, le Dieu Créateur et premier principe de la Sainte Trinité Hindoue. Un kalpa, c’est 4,31 milliards d’années. Et ça, c’est juste la journée, hein. Après vient la nuit, où Brahma est en sommeil, qui fait elle aussi 4,31 milliards d’années pendant lesquelles notre monde est détruit puis recréé. C’est la naimitikka pralaya, ou dissolution occasionnelle. Everyday I’m shuffling.

Brahma a un lifestyle assez sain, son espérance de vie est d’un siècle (en kalpas, hein, je ne compte plus qu’en kalpas moi de toute façon), soit 311 040 milliards d’années (tiens c’est marrant, c’est aussi la durée de vie moyenne d’un système solaire, curieuse coïncidence, de rien pour l’insomnie), soit un mahakalpa, au terme desquelles l’univers, toutes les dimensions et tous les plans sont absorbés par Brahma, et tout ce qui a été manifesté un jour se liquéfie dans la matière primordiale. C’est la prākṛitika pralaya, ou dissolution élémentaire. Brahma est ensuite régénéré, et tout recommence depuis le début, pour les prochains 311 040 milliards d’années.

Vous comprenez mieux pourquoi lorsque vous le croisez dans une rue de Bombay,le cul-de-jatte en guenilles de 8 ans et demi vautré dans le caniveau vous regarde avec un sourire béat qui semble dire “Tout baigne, mec…” ? Comparé à la roue du Temps, tout ça n’est qu’une infime pièce de théâtre absurde, et il le sait. Rien ne sert de courir, tout sera détruit et remodelé encore et encore.

Avec le christianisme, c’est tout le contraire. On est dans des temporalités très courtes et très pressurisantes. Le monde créé a seulement 6000 ans (à cette époque la Chine était déjà un royaume, et l’Indus un des plus grands empires pour les deux prochains millénaires), il est à la mesure de l’individu. Ce dernier peut le comprendre, s’y placer et se construire une trajectoire. Cela donne un chaos grouillant d’êtres n’y voyant pas à 5 mètres mais s’agitant frénétiquement dans l’obscurité, persuadés de détenir la lumière, se battant pour l’attraper, s’angoissant, souffrant, se démenant pour capturer un rêve d’absolu entièrement filandreux. Rustique, cruel, mais efficace. A force de bouillonnement, par la loi des probabilités, on se retrouve comme ces singes tapant au hasard sur des machines à écrire et finissant malgré eux par rédiger des chefs d’œuvres.

Cette situation est particulièrement bien illustrée par la mentalité américaine: une civilisation de vendeurs de bagnoles d’occasion en costards à carreaux totalement incultes et clueless, mais animés d’une énergie hors du commun et d’une envie disruptive de se faire une place dans le cosmos. Le ricain ne connaît rien, mais se bâtit un empire par son obsession du travail et de la vie vécue comme une flèche ascendante. Commencer en bas, finir en haut. A ce titre, il est amusant de constater que les Etats-Unis sont dans le top 10 des exportations pour pratiquement chaque fruit ou légume, même ceux n’ayant pas de lien historique, climatique ou culturel avec le continent. Pour chaque bien de consommation, un américain s’est un jour réveillé avec une vision et s’est exclamé en claquant des doigts: « Je vais devenir le roi de la pistache/limonade/soupe en sachet/whatever.” Les sociétés européennes sont en comparaison bien plus rigides et verticales, prises dans un carcan de traditions culturelles et d’héritages divers (plus pour longtemps cela dit, l’horizon des masses illettrées européennes se limitant de plus en plus à se mettre ienb pour se payer une piscine, une grosse voiture et une chaîne en or).

Et lorsque l’on ajoute à ce temps très court la vision du monde linéaire (débutant avec la Genèse et se finissant avec l’arrivée du Messie) et le goût du questionnement instaurés par le judaïsme , le mélange tourne carrément à la nitroglycérine.

Les Occidentaux se retrouvent alors coincés dans un piège métaphysique les obligeant à se bouger les fesses bien malgré eux. Nietzsche a essayé d’en sortir, d’aller avec l’Eternel Retour vers une conception cyclique et tragique du monde, et il n’a pas tenu le choc. Aucun Occidental ne peut tenir un choc psychique de cette intensité, pas même un boche.

Car dans sa tête et une fois pour toutes, le monde a une fin, on est doté d’un libre-arbitre ou du moins on est persuadé d’en avoir un, et on est sommé de réaliser son potentiel parce qu’il est d’essence divine. Ce qui est passé est passé et ne reviendra pas. C’est la recette miracle pour une angoisse existentielle permanente poussant à réinventer son univers tous les matins.

Chose qui n’avait, je pense, pas vraiment été prévue par Notre Seigneur Jésus-Christ: on peut peut-être juger d’un arbre à ses fruits (Mathieu, 7,17), mais cela ne marche que pour les arbres. Aucun Homme, aussi saint qu’il soit, ne peut prévoir quels fruits donneront ses idées, une fois plantées dans le cœur de ses congénères.


Originally published at hazukashi.fr on October 26, 2015.

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