L’ambiance du dimanche soir

Les Romains de la Décadence — Thomas Couture

Hmmmgrmmbl… réveil desséché, visage congestionné et vapeurs d’infâmes jägerbombs. Un dimanche midi post-moderne. Julien m’appelle un peu exalté. Un “artiste électro” comme on peut lire sur Wikipédia. Un noctambule aux cheveux longs et au look normcore admirablement travaillé. Il a toujours des plans, des places sur des listes ouvrant les portes de tous les clubs, hangars, rooftops, pelouses, catacombes, parkings, lieux éphémères, égouts de la ville. Tous les territoires perdus du prétendu underground parisien. Je dois absolument venir askip, sur les quais, vers les Invalides, il y a une soirée qui dure depuis vendredi soir, et il y joue ce dimanche à 14h30, j’aurais une place en backstage et je ne serais pas déçu m’assure-t-il avec une voix mauvaise. Je maugrée un vague oui et je raccroche.

Eprouvé par la tentation, je renonce à ma journée détox thé vert/gainage en soupirant, mes désirs d’avenirs encore une fois remisés au placard…

En arrivant Pont Alexandre III, sous un soleil de plomb me voici nez-à-nez avec un vrai dimanche après-midi du VIIIème arrondissement. Un dimanche gonflé de touristes, d’étudiants en droit ou en ESC, de gueules de Jean Sarkozy, de polos, de Familles Pour Tous et leurs fillettes en serre-tête… Et juste en-dessous il y a le Showcase. Enfin ce qu’il en reste, vu que cette affreuse discothèque a férmé il y a quelques mois. En descendant les escaliers vers les quais, je m’aperçois que l’entrée du club, d’habitude proprette et remplie de connards en chemise Ralph Lau’ est devenu un fumoir à ciel ouvert entouré de grilles, et plus je m’approche plus je réalise que les occupants détonnent avec le reste du décor… De loin, cela ressemble à une horde de néo-barbares échappés de Mad Max… Je suis à l’adresse fournie par Julien, je suis bien à la Péripate, qui semble-t-il occupe à présent les lieux plus ou moins légalement. Rien que le nom, j’aurais du me méfier.

J’avance vers le videur, un Noir quinquagénaire massif, un mammouth laineux à dos argenté en bombers magré la chaleur, avec de gros gants en cuir d’assassin, qui m’accueille avec une surprenante bonhommie… “C’est ta première fois à la Péripate ?” il me fait. J’acquiesce poliment. “Amuse-toi bien…” conclue-t-il avec un sourire indulgent… Et ben.

Je passe la grille et me fraie une route à travers une foule d’êtres en sueur et à demi-nus, vers l’entrée. A ma gauche, deux trentenaires sans chaussures, vêtus uniquement de jeans et d’une paire de bretelle (chacun), s’embrassent en buvant chacun leur tour dans un verre d’eau à mon avis rempli de Méthylène-Dioxy-Méthyl-Amphétamine. D’ailleurs, vu le regard vaudouïsé des zombies teknivaliers qui m’entourent, elle a l’air bien corsée la MD, dans le coin… Il est 15 heures, on est dimanche, et le petit monde enfermé derrière ces grilles n’a clairement pas fini son samedi soir. Ils baignent dans leur jus, sous les moulures, sous les dorures, sous les colonnades, en contraste total, nichés au coeur de ce style très français à la fois extrêmement rigoureux et très démonstratif du XIXème siècle, ce cocktail de Versailles et de moteur à vapeur, de Grèce Antique et d’angelots étincelants façon Vatican, ce condensé d’Occident dans toute sa démesure et terrible splendeur…

Ce pont construit pour l’Exposition Universelle de 1900 en l’honneur du Tsar de Russie, possède un frère jumeau à Saint-Pétersbourg, sur la Neva, dans cette ville francophile au sein d’un pays francophile… Si un jour je devais faire visiter Paris à des Russes, ils seraient très surpris je pense, lorsque devant le Pont Alexandre III, les Invalides ou l’Opéra, je leur avouerai que me sentir en décalage avec cette civilisation, pas plus qu’eux, que tous ces édifices pleins de flonflons ont été bâtis par des gens que je ne pourrais plus comprendre, pas plus que je ne comprends les zouaves drogués autour de moi… Tiens, voilà, c’est ça, en fait : j’erre, perdu quelque part, à mi-chemin entre les angelots du pont Alexandre III et les damnés de la Péripate…

Julien m’avait dit que la dernière soirée avait eu lieu dans un squat à la Chapelle, en plein chez les Soudanais… J’imagine leurs gueules en voyant des Uber s’arrêter devant un immeuble a priori désaffecté pour que des hordes de gens en sous-vêtements s’en échappent. J’atteins enfin la porte et m’enfonce dans la pénombre, en évitant de justesse une jeune femme en Undiz traçant vers la lumière tête baissée et un verre dans chaque main… C’est bien le Showcase, ou ce qu’il en reste: d’immenses voûtes de pierres de taille, un bar au milieu, et puis une fosse, et tout autour, une foule de primitifs que je distingue mal car j’ai encore mes Moscot à clips solaires sur le nez. Fond sonore électronique boumboumesque un brin challengeant pour ma gueule de bois. Cette sale boîte prétentieuse semble avoir retrouvé sa vocation première de hangar à bâteaux désaffecté, et ce n’est pas plus mal. Je retrouve Julien (arborant un bombers Metro Goldwyn Mayer avec le lion qui rugit dans le dos) qui me présente à quelques-uns des organisateurs de cette formidable bacchannale, puis je plonge dans la fosse, me mélange aux corps dans la pénombre et prend conscience que j’ai atteri dans un putain de purgatoire… Il règne une chaleur moite et toxique, 40 degrés celsius au bas mot, j’ai l’impression de pouvoir choper toutes les MST de la ville rien qu’en respirant… Cette atmosphère, c’est comme lorsqu’on visite l’Afrique ou le Vietnam, et qu’on sait bien que si on se fait la moindre petite coupure au doigt ou au pied on est baisé… C’est un Tartare démentiel, une terre sauvage aux confins de la raison, il y a des petites brunes en mini-short et en Van’s, topless, qui défient le monde du haut de leurs tétons… des quinquagénaires nudistes à la sexualité ambigue, chauves et à la peau fripée par les séances d’UV… un blond à mandibules carrées, les cheveux plaqués en arrière, de petites lunettes de soleil rondes, t-shirt blanc immaculé fraîchement repassé rentré dans un pantalon beige taille haute, dégaine de tueur à gages Est-allemand, m’envoie un sourire carnassier… une meuf sculpturale, au crâne rasé, tatouée de partout, vêtue d’un porte-jarretelles, d’un piercing à chaque mamelon, de cuissardes en cuir et d’un collier de chien clouté, et j’avoue être un peu déçu lorsque je découvre que la petite chaine qui lui tient lieu de laisse mène tout droit à un colosse de deux mètres aux pectoraux bombés qui la suit de près… un type très enfantin, aux airs de lycéen, glabre, tout nu sauf pour sa cape en cuir, hyper-malaisant, promène son petit sexe en laisse (décidément)… Tous là depuis vendredi soir… C’est une ambiance de fin du monde, c’est le bunker d’Hitler en 1945, un clip de Marylin Manson grandeur nature, le Circus Circus dans Las Vegas Parano, la Chute de Rome, la Horde d’Or de Genghis Khan tout ce qu’on veut… Un ramassis de cinglés volontaires, de mecs là par hasard, de psychotiques lâchés dans la nature… Tout le monde suinte la drogue dure et la décadence. Vaste majorité de babtous, surtout chez les filles… Beaucoup d’hommes en harnais de cuir. Quelques renois et rebeux racailleux, en jogging et cheveux longs façon PNL, pas du tout dans le mood mais ravis de l’aubaine et de ce spectacle qui s’offre à eux, arborent des sourires satisfaits.

Je m’aperçois que je suis tout raide, avec mon air très digne et hautain d’Anglais en pleine troisième guerre des Zoulous, le cou tendu, menton haut, il me manque juste un monocle… Comme je fais un peu tâche dans ce décorum d’apocalypse, je retire ma chemise Oxford bien repassée et la fourre dans mon sac. J’ai besoin d’un sas de décompression, je suis cerné par des gens enfermés dans cette taule depuis 48 heures, 80% d’entre eux toujours pas redescendus, et je fonce au bar ingurgiter une pinte d’un trait. J’y fais la rencontre de deux trentenaires déshabillés un peu ventrus, Paul et Xavier, qui se câlinent, très sympathiques, mais qui le seraient encore plus si je ne sentais pas à intervalles réguliers leurs pénis effleurer ma cuisse au gré des mouvements de foule pendant que je cherche mon portefeuille. Quelle vie !

Un jägerbomb et une dernière pinte cul-sec pour faire passer et je retourne dans la fosse, retrouve Julien, et commence enfin a me synchroniser aux vibrations des lieux. La gueule de bois m’offre l’indifférence nécessaire pour prendre mes marques.. je me détends, m’accoutume à la chaleur vaporeuse, me laisse envahir par la sueur, apprécie ma montée fort peu subtile d’alcools germaniques, myorelaxation progressive, et finis par faire des bulles dans cette grosse mare, je barbote… C’est mon paradoxe personnel préféré: porter chaussures bâteau, et se sentir comme un poisson dans l’eau au milieu de ces cénobites tout droit surgis d’Hellraiser. Irrémédiablement attiré par les bas-fonds, les cloaques, les zones parallèles et interlopes, hors du temps et de l’espace… Besoin impérieux de se réfugier au chaud, dans le noir, parmi les hiérophantes de la déglingue, comme un chien se fout le nez dans les couilles pour mieux dormir…

Et j’éprouve malgré tout une sorte de malaise lancinant face à la faune qui m’entoure, incapable de savoir si je contemple l’égoût d’une Rome mourante ou un flot de vie dyonisiaque balisé par les voûtes de calcaire taillé… Tous ces gens défoncés jusqu’au bout de leurs limites, ce masochisme européen post-XXème siècle qu’on retrouve habituellement dilué un peu partout dans les différentes strates de la société, ici chimiquement pur… Cette propension à régresser jusqu’au singe sans jugement, ce penchant millénaire vers l’animal, vers la souillure et l’effondrement bien officialisés, qu’on aie plus qu’à se repaître du spectacle sous les hourras dans une fascination pour la fin des choses…

Amer constat de cet affaiblissment généralisé des ressources humaines qui pousse tous les gens que je connais à se vautrer dans une pulsion de mort pressante, workaholics qui rentrent chez eux à 23h pour regarder une série de merde en streaming, drogués du week-end, gueule de bois dès le mercredi matin, dépressifs, mecs qui ont arrêté leurs études pour ne plus jamais sortir de leur chambre, meufs ravagées déglinguées paumées qui gueulent sur leur date bourrées dans la rue… Ils ressemblent à ces zombies qui travaillent au cinquantième sous-sol des hangars d’Amazon, avec une I.A. dans l’oreillette qui leur dit où aller chercher les paquets (ils peuvent régler la vitesse des ordres reçus, pour avoir une plus grosse prime…), une petite voix dans leur cerveau pour qu’ils n’aient jamais à penser… tous essaient de s’oublier, de se mentir, de se falsifier la vie, comme des chiens qui jouent avec leur queue, tous se suicident à petit feu pour conjurer leurs inexpugnables angoisses de mort, pour oublier qu’ils sont sur le chemin de rien du tout… A chaque génération sa soif de charnier, la mienne a décidé que c’était open-bar…

Un des collègues dégénéré de Julien débarque et nous hurle qu’il a des champignons, des hawaïens, qu’il a reçu par la poste… Il sort un sachet de petites choses fongoïdes séchées et bleuâtres, et m’en tends trois que je commence à mâchonner sans conviction. Lui-même est sous une sorte de mélange de LSD et d’ecstasy… Julien me force à baisser mon bras tendu alors que je commence à prendre des photos pour mes stories Insta… C’est comme au Berghain ici, no camera allowed. Les gens ne sont pas ici pour faire les malins, ni pour qu’on se foute de leur gueule, l’assurance de l’anonymat garantit la bonne ambiance.

Et quoi qu’on en dise, il y a effectivement à la Péripate une bonne ambiance, qui ne fait que renforcer mes doutes existentiels… Toutes sortes de corps, de sexualités, de tranches d’âge, de classes sociales, et personne pour vous juger. Tout le monde vit sa vie, danse dans son coin, la nudité entraîne un sentiment d’aménité et de bienveillance générale. Les hommes sont moins agressifs lorsqu’ils sont la bite à l’air et entourés de seins. On sent que contrairement aux bars qui dégoulinent de violence rentrée chaque vendredi soir, ici, le moindre début d’embrouille sera comprimé immédiatement par une vingtaines de personnes faisant bloc d’un seul être pour dégager les agressifs. La Péripate est sûrement le seul endroit de Paris en 2018 où une femme peut se promener les seins à l’air sans éprouver ni gène, ni honte, ni peur… Les LGBT sont en général très à cheval sur la notion de consentement. On ne se parle pas mal, on ne s’agresse pas, on ne force pas, on n’oblige pas. Cette fosse est en réalité cent fois plus civilisée qu’un open-space ou un métro.

Je sors vaper. De l’autre coté des grilles, c’est la vie normale qui continue, des couples proprets se baladent, des touristes héberlués passent devant nous en se demandant pourquoi ce repère d’aliénés n’est pas indiqué dans leur guide, des enfants à coupe au bol et chaussure de bâteau ont les yeux écarquillés tandis que les parents accélèrent le pas, et je réalise, torse nu, en sueur, rouge d’alcool et de danse, que je suis définitivement passé de l’autre coté, mon dimanche normal naufragé dans la Black Lodge. En papillonant je discute avec un couple de lesbiennes, un couple de gays, un mec en combinaison de latex intégrale ne laissant voir que ses yeux, et avec une fermeture éclair pour la bouche (le mec sera de nouveau architecte dès lundi matin)…

Julien est dehors aussi, en train de parler avec le videur, je les rejoins et on discute un peu… Hervé le videur nous dit que jusqu’aux 90’s, le topless ou la nudité étaient acceptées dans les clubs parisiens, mais que l’arrivée du hip-hop a tout changé, en rendant cool le fait d’être misogyne, homophobe, religieux, violent et patriarcal… Il suffit de regarder n’importe quel documentaire sur le Palace ou les Bains-Douches pour le voir, ou alors la différencen entre un clip d’Indochine et un clip de NTM. Que maintenant, pour retrouver cette ambiance typique des années 70–80, faut aller à Berlin, ce que font tous les babtous d’ici m’assure-t-il. C’est vrai que lors de mes quelques passages en ex-RDA, je m’étais fait la remarque que l’atmosphère était plutôt détendue dans les bars et clubs de Neukölnn…

Je réponds à Hervé que je suis bien d’accord, que la pudibonderie des années 2010 est une abjecte dystopie, que ça parle de blasphème, d’harcèlement, de viol, d’interdits alimentaires, tout le temps, partout, alors qu’on devrait tous être en string en train de terraformer Mars…

Comment on est arrivé là ? J’ai pas été élevé comme ça, moi… Quand je pense que j’ai passé tous les étés de mon enfance sur des plages normandes entouré de MILF’s bronzant seins nus. Des amies de ma mère, quinquagénaires soixante-huitardes qui massaient ostensiblement leurs mamelons à grands coups de crème solaire au monoï SPF20 UVA/UVB . Si à la longue, ces mois balnéaires saturés de cougars ont fini par tout à fait pervertir ma libido, ils m’ont aussi appris une chose fondamentale: le corps n’est ni sale, ni honteux, quel que soit sa forme ou son âge.

Je suis un Occidental du Nord dans toute sa subtilité, moi, doux comme un mouton, introverti policé et raffiné, un brin taciturne, jamais un mot plus haut que l’autre, toujours oui monsieur, pardonnez-moi madame, mais bien sûr je vous en prie… Le genre de mec qui s’excuse lorsqu’on lui marche sur le pied, par réflexe… Et je pense que le degré de développement d’une civilisation se mesure au pourcentage de corps que ses citoyens peuvent dénuder tout en maintenant une conversation polie. La maîtrise de ses pulsions, le contrôle de soi-même et de ses émotions, voilà la différence fondamentale entre la paix constructive et la guerre permanente, entre le Civilisé et le Barbare.

En Scandinavie et en Allemagne, à Berlin par exemple comme je disais, où la Frei Korpe Kultur, et le Gesund sont implantés depuis plusieurs siècles, être nu n’a jamais choqué personne, n’a jamais humilié personné, n’a jamais violé personne, et n’a jamais empêché personne de disserter sereinement sur Kierkegaard. En Finlande, la première fois que vous déjeunez chez votre belle-famille, après le dessert et le digeo, c’est tout le monde au sauna, tous nus, comment allez-vous beau-papa ?

Être gêné, choqué ou s’esclaffer devant une bite, des fesses, une chatte ou des seins signifie qu’on a huit ans d’âge mental. Qu’on est resté un grand enfant, en somme.

Et être gêné, choqué ou s’esclaffer devant des mains, des cheveux, des chevilles ou un visage signifie qu’on est un dangeureux sociopathe nécessitant internement sans consentement + camisole chimique.

Il y a quelque chose qui me chagrine un peu, dans ce retour du religieux qui semble émerveiller tout le monde: nous avions mis 1000 ans d’avancées technique et spirituelle dans la gueule de tout le monde, et il suffit de deux générations pour replonger dans le Moyen-Âge le plus sordide, le plus inquisiteur, le plus Al-Andalous. Instinctivement, dans ma tête, les mots “ferveur” ou “théologie” ou “pudeur” ou “respect” évoquent des images des peste noire, de dents gâtées, de malnutrition, de gens brûlant vifs attachés à des poteaux sous les hourras de la foule, des choses comme ça.

Le concept de « pudeur » d’ailleurs est à ce propos le concept le plus frelaté du monde, qui sous-entend à chaque fois qu’on l’emploie qu’il ne faut pas en dire trop, pas en montrer trop, qu’il faut se tenir à carreau et bien fermer sa gueule, qu’il faut raser les murs, cacher son visage et ses seins et ses orteils sous peine de se manger un coup dans la bouche, et qu’on l’aura bien cherché et que ce sera bien mérité. C’est un concept pour gardien de camp, et ceux qui y souscrivent sont des esclaves ou des matons.

Une société devient moyen-âgeuse dès lors qu’une personne peut se sentir mal à l’aise de montrer son corps, quelle qu’en soit la raison et qu’elle qu’en soit la partie. Tout le reste n’est que du bavardage de curé rentré disserteur de sexes des anges.

Ma grand-mère pouvait se baigner nue dans la mare de son village en Normandie. Ma mère pouvait bronzer topless à la plage dans les 70’s. En 2018, mes copines portent toutes des maillots une-pièce et font des détours en rentrant chez elle le soir pour ne pas se faire traiter de sale pute. CQFD.

Bref, je déblatère tout ça tout rouge à Julien et Hervé qui me regardent en clignant des yeux comme si c’étaient eux qui avaient avalé tous ces champignons qui lentement pétaradent dans mon estomac. Julien a soudain une idée et me traine à l’intérieur, au fond du club, où une porte habituellement marquée “privé” arbore maintenant une feuille de papier où l’on peut lire “BACKROOM” suivi de “BAISER”… Je l’ai inspiré avec mes envolées sur la pudeur…

Je prends une grande inspiration tandis qu’il ouvre la porte d’acier, qui se referme derrière nous avec un vlam ! lourd et définitif. Nous sommes accueilli par Flat Beat de Mr. Oizo craché très fort par des enceintes posées sur des fûts de bière, et une vingtaine de mecs en train de danser devant le DJ. Lumière rouge sombre, et tout autour du dancefloor improvisé, des lits et canapés. Sol très poisseux, mais odeur surprenamment neutre, moi qui m’étais préparé psychologiquement à une fragrance façon intérieur de prépuce, je suis presque déçu…

En mode Al Pacino dans le Cruising de Friedkin, on se mêle à la faune… Un petit mec sautille et tremblote à coté de nous, visiblement sous dose massive d’ecstasy depuis plusieurs heures. On croirait qu’il a planté une fourchette dans une prise, il convulse, en rupture d’anévrysme permanente, il s’agrippe à la manche de Julien, nous regarde sans nous voir, l’air de lutter intensément contre lui-même. Il porte un maillot du PSG et un pantalon cargo au rabais, dégueulasse, sûrement Inesis ou Domyos, qu’il a descendu jusqu’au genoux… Il gesticule la bite à l’air, à la fraîche, sans s’en rendre compte, il avance comme un portable en vibreur qui se déplace tout seul sur une table…

Juste derrière moi, sur un canapé contre un mur, un mec est assis, l’air stoïque, pendant qu’un autre le suce comme si c’était la dernière pipe de sa vie. Le type ne bronche pas, c’est le sucé le plus méditatif jamais aperçu de ce côté-ci du Gange… Un peu plus loin, deux garçons qui une minute auparavant s’embrassaient se branlent mutuellement. Un mec perché dit à Julien qu’il est très beau garçon, et le galoche… Julien m’attrape par l’épaule et lui dit avec un ton plein de fierté “Nan mais tu sais, on va se marier dans un mois !” en me caressant les cheveux… Je ne réagis même pas, tout accaparé que je suis par la vision des deux garçons d’à coté qui sont maintenant à poil en train de s’enculer debout, sans trompettes ni flonflons, et ils n’y vont pas de main morte… Dimanche 16 heures… Bon c’est toujours moins chiant qu’un repas de famille. Un mec qui a fini de baiser cherche ses chaussettes tout piteux, en s’aidant de la lampe torche de son téléphone, avec sa demi-molle qui oscille… Là encore, pas de pression, personne ne nous emmerde. Un pote de Julien nous propose d’aller en backstage rouler des joints, et nous nous exfiltrons.

On passe derrière la scène, où dansent, gigotent, comatent, discutent quelques élus, juste derrière le didjé, puis on se traîne dans le dédale de couloirs des parties privées du Showcase, pour arriver dans une salle exigüe et insonorisée, avec poufs et table basse et canapés, aussi défoncés que leurs occupants. La table est remplie de gobelets, cendriers, vodkas, jus, bières, pochons débordant de produits verts, blancs, roses…Au fond, comme un roi sur son trône, tout drapé de fluo, un homme assis massif au faciès très particulier, préside à sa cour de hipsters: c’est Tekilatex. Autour de nous, garçons et filles, tous plus ou moins dénudés, avec des trognes du onzième arrondissement, parlent très fort. “Wesh Teki !” balance Julien, apparemment familier du personnage. On s’asseoit à coté de lui et on échange quelques mots… Je suis surpris par sa bonhomie et son accessibilité… Il reprend ensuite la discussion qu’il avait avec un long mec chevelu, et je les écoute débattre avec emphase du Trône de Fer (les livres) et de sa filiation avec les Rois Maudits de Maurice Druon…

Des gens, partent, arrivent, les bruits assourdis de la fête qui nous parviennent créent une ambiance d’isolement à la fois intimiste et pesante, façon film de Gaspar Noé. On entend d’ailleurs la mélodie menaçante de Freak par LFO, ce qui rend assez tumultueuse ma montée champignonnière. Les murs ondulent au rythme des beats et je n’ai plus aucun notion du temps. Une fille assise à coté de moi se retourne pour me faire face, et commence à me parler… Je lui réponds, un peu surpris, car d’habitude, mon air à la fois ouvert et gentil n’est pas du tout kiffé dans les milieux parisiens, où il faut plutôt être fermé et méprisant avec les inconnus… Un jour j’en parlerai de ma haine pour tous ces sales types vides et prétentieux, hautains comme des Ducs, s’étalant dans la beauferie la plus crasse tout en la drapant d’élitisme … Un Parisien, c’est rien de plus qu’un mélange entre une fin de race versaillaise et un cassoce de province.

Mais elle, est tout à fait à l’opposé, très ouverte, et dans ses manières, dans ses gestes, c’est plein de douceur… Brune avec cette raie au milieu très lissée qu’on voit partout en ce moment, un slim taille haute noir Weekday qui lui remonte jusqu’au nombril, des Van’s Old Skool noires et rien du tout en haut, à part un collier noir, Black Opium d’YSL et un bronzage mat et ambré… Elle termine un master 2 en psychologie, et je lui explique que je peux faire un excellent sujet d’études sur les connexions neuronales aléatoires et atypiques générées par la prises de psychédéliques, ce qui la fait rire, et je m’étonne de mon aisance verbale (d’habitude, je suis un peu décontenancé par les jolies filles qui m’abordent les seins à l’air)… Originaire de Nîmes (mais elle n’a pas d’accent), on parle de la Camargue, du Sud, des flamants roses, des Arènes, on rigole sur Georges Frêche, on débat des charmes des villes provençales, Sète, Avignon, des différences entre le Nord germanique et le Sud latin, des toits en ardoises et des toits en tuiles, des particularités de la France carrefour entre l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie… Elle est amoureuse de la région, et moi qui la connais mal, je l’écoute captivé… Je lui sors mon grand numéro en prenant des airs d’Edouard Baer ou de Gaspard Proust…

Camille (j’ai pensé à lui demander son prénom à un moment) transpire l’empathie et la bonté, et c’est rare. Paris cultive la dureté, mélange de cour décadente et de cour des miracles, de Barry Lyndon et d’Orange Mécanique… Cela fait tellement longtemps que je n’ai pas eu une discussion un peu profonde et intime avec une meuf… Elle me change de toutes ces autres pour lesquelles les garçons ne sont que des clowns, des distractions volatiles et frivoles… Avec ce mélange de passivité et d’outrecuidance de celles qui ne font rien, à part décerner bons points ou dédain selon leur humeur… Allez, fais moi rire, je t’accorde un peu de mon temps précieux, et n’oublie pas qu’a la première lassitude, il y a 50 crevards sur Tinder prêts à n’importe quoi pour ne serait-ce que suçoter un de mes orteils…

Dans cette société de masques grimaçants où les gens n’ont plus besoin les uns des autres, les filles ne recherchent que des clowns, et les garçons que des salopes. L’idéal masculin est Kev Adams, l’idéal féminin Nikita Belluci.

Combien d’amies ai-je vu débarquer innocentes de leur province pour devenir dix ans plus tard de vraies patronnes de bar, rombières qui parlent fort, vulgaires, à qui on tient les cheveux quand elles se vident dans le caniveau, à la londonienne… L’égo décuplé par les likes et les swipes et les matchs, l’esprit pressurisé par les “Mademoiselle !” et les “Grôsse pûte !”, et le coeur définitivement desséché. Courtisanes poudrées emperruquées au visage blême et abimé par le maquillage au plomb et les maladies vénériennes, et à l’intelligence sociale surdéveloppée… Cette ville est un compacteur, un broyeur d’âmes qui transforme les jeunes filles en mères maquerelles stériles et blasées.

Comprenez-donc l’étonnement qui me saisit au fur et à mesure que nous parlons, et que j’assiste au déploiement très floral de sa personnalité, toute en subtiles corolles… Je m’aperçois qu’on a complètement oublié le reste de la pièce, qui d’ailleurs s’est vidée. Tellement occupés à échanger sur les mérites comparés de la psychanalyse et des thérapies cognitivo-comportementales (c’était juste après une digression sur Les Royaumes du Nord de Philip Pullman je crois)… On s’en fout, il reste plein de vodka, et nous convenons d’un simple échange de regards que nous n’avons aucune envie de rejoindre les autres dans la fosse.

Mais qu’est-ce qu’elle fout là cette fille d’ailleurs… au fond de cet abysse, ce Sheol surréaliste et sans issue… J’ai envie de l’enlever à ce purgatoire pour babtou perdu. Mon sale sang de chrétien se réveille, mon psy m’a dit un jour que je pouvais pas sauver tout le monde… Devoir descendre jusqu’au dernier cercle de l’enfer pour trouver une femme, comme Orphée, est-ce vraiment sérieux ?

Nos discussions d’ivrognes sont soudain grossièrement interrompues par nos bouches qui décident de faire leurs vies en se jetant l’une sur l’autre. Je lui propose de nous enfuir, hochement de tête vigoureux de sa part, et elle enfile son soutien-gorge (je n’arrive pas à voir la marque), le regrafe, puis passe un chemisier col claudine Sandro qu’elle boutonne ensuite avec application. Faut vraiment que j’arrête de tomber à moitié (complètement) amoureux de chaque fille gentille avec moi… Je la prend par la main, on traverse la scène, la fosse, le fumoir, et ce n’est qu’une fois qu’on est bien dehors, sortis des Enfers, sur le quai, que je me retourne pour la regarder, je connais ma mythologie.

Dans le taxi, nous sommes silencieux et je pense à tout ce temps pas passé avec elle, tout ce temps à ne pas me balader, à ne pas regarder de films, à ne pas faire d’idioties sous les draps… On rencontre toujours les gens trop tard. Devant son porche, on s’embrasse, elle pose ses yeux verts sur moi, je vois mon existence reconfirmée, on le refait, puis je m’en vais. Je prie fenêtre ouverte pour ne pas souiller l’intérieur cuir de l’Uber, puis m’effondre dans mon lit tout habillé en évitant de me dire qu’on est déjà lundi.