Premier métro

Hazukashi
Hazukashi
May 1, 2014 · 6 min read

Il est 5h40 du matin. Cela fait plus d’une demi heure que j’attends le premier métro. J’ai largement dessoulé, et je n’ai plus droit qu’à des douleurs abdominales en guise d’ivresse. Je grimpe dans la rame et je me plonge dans la masse humaine grisâtre d’un jour de semaine, une masse qui prend le premier métro pour aller au travail.

Les visages sont hagards, graves, ou angoissés. Assis sur un strapontin sale, je jette un coup d’oeil autour de moi. L’éclairage blafard, le temps, la pollution, le manque de sommeil et une hygiène de vie dégradée donnent aux passager un air profondément inhumain. Vivre à Paris diminue de deux ans l’espérance de vie, en moyenne. Leurs sales gueules sont bouffies, difformes, et semblent même gonfler encore plus au fur et à mesure que je les contemple. Des êtres roses, glabres, suants, gluants, tortillants, recouvert d’un tas de chiffons… Des épouvantails dont émergent des morceaux de viande tentaculaire… Des animaux d’une race inconnue, des hybrides obscènes… Des gouttes de sueur perlent le long de mon nez. La chaleur gorgée de crasse est étouffante… Deux salariés sur trois se disent usés par leur trajet domicile-travail… Ceux que je côtoie sont en train de quitter leur purgatoire banlieusard pour plonger dans l’enfer parisien.

Un jeune babtou est assis en face de moi. Blond, yeux clairs. Jogging, cheveux très courts, chaîne en argent autour du cou, t-shirt Ünkut, baskets flashy. Le loser de banlieue générique, vaguement avili par des années de cultue Skyrock et de mauvais shit. Il a pourtant l’air profondément bon, son regard ne trahit que l’inquiétude, la sensibilité, la compassion et une lourde fatigue.

Lorsque l’on est une victime, on apprend très vite à lire les intentions des autres. On devient un expert du body-language, on est capable de juger quelqu’un rien qu’à sa gueule, son regard ou ses tics. C’est une question de survie. On a tous les sens aux aguets, et l’on sonde les âmes à la vitesse de la lumière, pour déceler toute menace potentielle. La méchanceté ou la bonté des gens se lit sur leurs ganaches, dès qu’on a un peu de sensibilité. On perçoit en un instant l’éventail complexe de toutes les nuances de la communication non-verbale humaine. Pour nier cet état de fait, il faut être un sociologue, un homme qui regarde la réalité comme une vache regarde passer les trains…

J’ai élaboré une théorie, une petite intuition, comme ça, que j’ai appelé “théorie de Dorian Gray”. Je pense que, comme le tableau du livre, toutes les saloperies que l’on fait se répercutent sur notre gueule. Chaque acte pervers se paye et laisse des traces sur l’esprit, qui travaillera le corps en conséquence. Avec le temps, les visages deviennent viciés, des parodies d’eux-mêmes. Il suffit de regarder les trognes de Keith Richards ou de Jack Lang pour deviner qu’ils ont dû commettre bien des exactions au cours de leur existence. Rien à voir avec la beauté, attention. On peut être très laid, et exprimer la bonté en un regard. Les yeux sont certes le miroir de l’âme, et le visage est le cadre qui l’enserre. On se rend pas compte à quel point une tronche et des yeux peuvent exprimer de choses… Enfin, je digresse…

Deux sièges plus loin, un mec comate. Un punk-à-chien. Sans chien. Il se bave dessus, rote, souffle…rebave. Il est ivre mort. Il sombre, dérive vers l’avant, il s’approche de plus en plus du sol, il glisse du strapontin, il se raccroche à la rambarde d’une main faible. Sa main glisse, elle ne sent plus rien, complètement sédatée… Ça y est ! Il est totalement affalé par terre. Gueule contre le sol, bouche ouverte. Personne ne bouge. Son réveil sera dur.

Le métro s’arrête. Le long du mur s’étalent des affiches proposant systématiquement le même rêve, livré clefs en main : une chaîne en or, une caisse, une piscine, et une pute. Ils regardent tous goulûment, les passagers. C’est ça leur horizon. Eux, y’a qu’à la toute fin qu’ils comprendront. Quand ils écarquilleront les yeux, avant de se vider de leur dernier souffle, sur leur lit de mort. Là, ils verront qu’il n’y a rien derrière le rideau de la vie, et qu’ils se seront fait baiser jusqu’au bout, en courant derrière un bonheur médiocre et inatteignable. Parce qu’ils n’auront pas pu faire d’autres choix. Parce qu’ils n’auront pas su faire d’autres choix. Parce qu’ils n’auront pas réussi à s’inventer leurs propres choix. On a longtemps critiqué les idéaux et les aspirations petites-bourgeoises à l’ancienne. Les aspirations actuelles sont encore plus méprisables. Tout le monde cherche plus ou moins à devenir Booba.

En sortant, je regarde tous ces gens, et je sais qu’une chose les motive, les pousse à se lever le matin : l’Espoir. Espoir en quoi ? Espoir en tout, évidemment ! Ils veulent tout, de la thune, des femmes, et la paix dans le monde ! Aller au Paradis ou aux Seychelles pour les vacances d’hiver, changer le monde ou devenir présentateur télé… C’est la plus infecte des escroqueries, vraiment. Le prêt ignoble, le crédit pourri auquel tout le monde souscrit depuis 2000 ans ! Le grand moteur de la Civilisation judéo-chrétienne ! Avec des intérêts à 50, 200, 1000 % ! Car l’Espoir va toujours de pair avec la déception la plus triste et la plus banale. Ils veulent tout, ces égos bouffis, mais ils oublient que leur pouvoir sur le monde et sur eux-mêmes est infime, qu’ils sont ballottés au gré du vent, par des forces qui les dépassent, qu’ils ne font aucun choix vraiment libre… Tragique condition…

Direction la sortie. Je file dans les couloirs du métro parisien, silencieux et discret. J’évite soigneusement de toucher les gens, de les bousculer, ou de perturber leur trajectoire. J’essaie de laisser le moins de traces possible. Mentalité japonaise.

Arrivé dehors, j’ai la malchance de croiser le regard d’une caillera qui traînasse. Il commence à avancer vers moi. Casquette en faux Louis Vuitton, la démarche sûre et affirmée de celui qui n’a rien à craindre, qui n’a jamais eu rien à craindre. Il me toise, et sans dire un mot, mime l’acte de fumer avec sa main en me faisant un signe de tête. Il me fixe de ses yeux jaunâtres et inexpressifs. Je lui réponds que non, désolé, je n’ai pas de cigarette, que je ne fume pas. Il me rétorque “Vazi arrete de mito la wesh !” Tout ça s’annonce plutôt mal. Je lui répète d’un ton angoissé l’affirmation précédente. Il renifle, me rote à la gueule, puis finit par me laisser passer.

J’arrive enfin devant chez moi, exténué. La porte d’entrée pue la pisse. Je monte les escaliers et cours me rouler en boule au fond de mon lit, pour sangloter en paix, in utero. Encore l’un de ces soirs où la Vie est un peu plus transparente que les autres soirs. On sort de la Caverne et on accède, nu, à ce moment de clarté où l’on sent pertinemment que tout ça n’est qu’une mauvaise blague racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, un long fleuve de merde où tout est conçu pour vous faire boire la tasse, et qui ne s’arrête qu’au pied de votre tombe.

On essaie alors de s’endormir vite en pensant à des choses rassurantes, des routines, ce à quoi l’on pensait enfant pour ne pas faire de cauchemars, pour conjurer l’obscurité de la chambre, et pour tout oublier jusqu’au lendemain matin.

La plupart des gens que je rencontre me disent « Han, mais tu te prends trop la tête ! »… Je hais cette époque et ceux qui la font, putain.

Encore de la lecture ? Pourquoi ne pas essayer Mimétisme Sauvage ou Pression Sociale ?


Originally published at hazukashi.fr on May 1, 2014.

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Hazukashi

Travaille en open-space. Ecrit sur les notions de parler aux filles et se faire bolosser au collège.