Retour des Indes — 24 heures de train

Ce texte est la suite direct de celui-ci.

Nous arrivons devant la Old Delhi Railway Station. Un long bâtiment de pierre rouges et blanches aux allures de fort Moghol… Des tours crénelées encadrent une horloge géante, et une foule se presse à l’entrée… L’innarrêtable, l’infatigable marée humaine, en vigueur partout, tout le temps, dans chaque recoin du pays, derrière chaque statue, sous chaque tapis… La foule en Inde, c’est comme le brouillard à Londres ou le sable à Ouarzazate: pittoresque, atmosphérique, omniprésent. La nuit transpire, l’ambiance lourde et tendue, toute remplie d’hommes qui grouillent et s’agitent, exactement comme avant un orage, une émeute ou un attentat…

Dès le hall d’entrée, je sens que ça va être compliqué, cette histoire… Un certain désordre règne au guichet. Tout le monde crie en brandissant son billet, ça cohute, ça s’entremêle, je ne vois plus mes pieds, j’enjambe de justesse un vieillard enroulé dans une couverture qui dort sur le carrelage… Les panneaux au-dessus de ma tête affichent les trains et leurs quais respectifs selon leurs envies, j’ai l’impression. Mon frère et moi nous frayons un chemin vers le guichet. Les Indiens ont une façon très particulière de faire la queue: ils sont collés les uns aux autres, chaque espace libre entre deux personnes est considéré comme une place disponible et sera instantanément remplie par un resquilleur. Dans un pays d’un milliard et demi de personnes, l’espace est un luxe, et l’individualité aussi. Vous devez impérativement tracer votre route à travers la vie, remonter le courant de la foule tel un saumon, au risque de disparaître immédiatement dans une masse humaine indifférenciée.

Je tape sur l’épaule d’un maigrichon orné d’une splendide coupe au bol qui vient de passer devant moi, je l’engueule un peu, il me jette un regard vide et une sourire neutre, l’air de dire « ah oui c’est vrai », et reprend sa place devant moi… Putain. Je l’attrape, je lui fais comprendre par gestes que j’étais là, juste devant, et que lui, il était ici, juste derrière. OK, Sir ? Toujours la même expression béate au visage, il hoche la tête sur le coté (cet angoissant hochement de tête indien qui veut tout et rien dire en même temps, ça rend fou à la longue), et se range derrière moi. Il obtempère avec exactement la même indifférence avec laquelle il avait ignoré ma première requête. Et tout ça, là, ça résume l’ambiance quotidienne à Delhi. Tout trempe dans une inertie pas méchante et totalement je-m’en-foutiste, un bain tiède d’indolence qui parfois s’entrecoupe d’agitation électrique et spontanée. On a l’impression d’être face à des PNJ dans un jeu-vidéo: les gens sont serviables et obtempèrent facilement si on leur demande, mais sinon, ils vous sont complètement indifférents, vous bousculent, ignorent votre espace personnel, ou passent devant vous en vous regardant, un peu intrigués parce que vous avez les yeux bleus et un faciès blafard. Ils ont aussi tendance à vous raconter toute leur vie, exactement comme dans un RPG où quand vous parlez à un inconnu dans la rue il vous explique que ses neuf poules ont disparu et déclenche une quête secondaire…

Evidemment, ces vingt secondes de pourparlers ont suffit à ce que la file d’attente se reconfigure entièrement, chacun s’infiltrant dans tous les interstices disponibles entre les rambardes. Nous finissons par arriver au comptoir, et Léo tend nos réservations à un cheminot à casquette avec un air de Droopy. Il nous indique le quai, mais apparemment, le train sera a little bit late… Bon. Nous sortons de la mélasse de corps, et nous nous dirigeons vers les embarcadères. On descend un grand escalier qui débouche vers l’extérieur, et là le choc: le quai est entièrement jonché d’Indiens, assis, couchés, debout, certains sont en famille, ont amené de grands tapis sur lesquels ils sont installés, d’autres sont emmitouflés sous des couvertures… C’est le camp de réfugiés, la Jungle de Calais, la Cour des Miracles. Des escouades de flics patrouillent, grandes matraques blanches à la main et fusils en bandoulière. Des mendiants au visage masqués par les capuches de leurs guenilles léchouillent des moignons plus ou moins tuméfiés. Des stands de vendeurs ambulants hèlent la foule et proposent boissons étranges et snacks aux noms indéchiffrables. J’attrape un paquet de noix épicées en échange d’un billet de 20 roupies en lambeaux. Un vieux Sadhu nu médite, assis en tailleur, imperturbable. Un chien dans un vraiment sale état se gratte une infinité de puces. On le croirait sorti de Resident Evil. Le quai est interminable, nous sautillons entre les corps, épuisés, alourdis par nos sacs et la chaleur. Fun fact: toutes les annonces sont ponctuées par un jingle, mais pas celui de la SNCF, si familier, non non. C’est le « tada ! » du démarrage de Windows 3.1. Celui-là exactement:

Je passerai volontairement sur le fait que tout le matériel informatique de la Indian Railways Company tourne sous un OS presque trentenaire. Ce jingle victorieux et tout à fait désuet, comme si on allumait en boucle des ordinateurs de bureau en 1992, résonne toutes les 30 secondes, pour annoncer un retard ou une embrouille quelconque, générant une ambiance surréaliste: un « tada ! » en boucle, quand vous avez à vos pieds un vieillard sénile et cul-de-jatte, que tout autour de vous respire la défaite et le typhus, c’est vraiment pas possible.

22h10, notre train est introuvable, tout le monde a l’air de s’en foutre, nous courons d’un quai à l’autre, en remontant par les escaliers éclairés de néons glacés façon base militaire, et nous finissons par trouver un contrôleur suffisamment loquace pour nous apprendre que ce putain de train est retardé d’au moins deux heures. « Electric incident, sir. Ve are deeply sorry. » Evidemment. Nous décidons donc de sortir les paquets de pan massala, et de chiquer pour passer le temps. Assis par terre, nous mâchonnons en silence, en subissant les « tada ! » réguliers entrecoupés de messages saturés en hindi. C’est complètement sordide, je suis perdu en terre inconnue, au fond d’une gare pleine de pouilleux, à attendre un train hypothétique… Heureusement, le pan monte au gré de mes ruminations, et mes angoisses s’effilochent… Je me détends, dans une espèce de lucidité fatiguée, comme l’effet d’un gros spliff à 4 heure du matin. De petits graviers oranges se ramollissent derrière mes gencives, puis forment une pâte qui diffuse un parfum hyper-chimique, émulant celui des petites graines que l’on vous tend dans une coupelle à la fin d’un repas dans un restaurant indien à Paris. Le tabac, la noix de bétel, et bien d’autres saloperies répandent leurs psycho-stimulants à travers ma langue et mon palais… En 10 minutes, c’est comme si j’avais fumé un paquet entier de Gauloises. On sent aussi très bien la chaux qui rentre dans le processus de préparation: détartrage hardcore de la dentition. C’est bien sûr dégueulasse, mais je suis totalement défoncé. Je regarde Léo: il est dans le même état que moi, il écume, il mousse, ses dents et ses gencives sont écarlates, ça coule à la commissure de ses lèvres… Bientôt s’étale autour de nous un demi-cercle de crachats rouges, comme autour des bancs à Paris après le passage d’une caillera.

Le temps passe. Toute la gare semble plongée dans une torpeur d’apocalypse, tout le monde dort par terre. Je suis allongé sur le sol, mon sac en guise d’oreiller. Je sors mon billet. Dessus y’a écrit « Sleeper Class ». Léo m’explique qu’il y a six ou sept classes disponibles lorsque l’on voyage en train, recouvrant un vaste spectre s’étalant du wagon à bestiaux au Darjeeling Unlimited, à peu près. « Sleeper Class », c’est la 4ème, celle que la classe moyenne indienne prend régulièrement.

Lui a déjà testé la « Unreserved », la plus basse: un wagonnet de fer aux banquettes de bois, sans vitres aux fenêtres, où tout le monte peut monter, et où chaque espace disponible, sièges, portes-bagages, couloir, sol, est occupé par un Indien assis, couché, accroupi, plié. On voyage toute la nuit comprimé comme dans un RER B au milieu d’une foule d’intouchables et de miséreux stoïques et résignés.

Dans la « Sleeper », les sièges sont rembourrés, on a des couchettes, des fenêtres qui ferment, et une place attribuée. Par contre, pas de cabine privative, et pas d’air climatisé (le « AC » est très important pour les Indiens, et c’est même utilisé comme argument commercial: un restaurant affichera fièrement sur sa devanture « AC 24/7 » par exemple). Léo m’assure que c’est tout à fait confortable.

A 2 heures du matin, une locomotive bleue au design très vintage pointe enfin le bout de son nez. Pendant que j’émerge de mon semi-coma courbaturé, tout le joli petit monde installé tout autour de moi commence à s’exciter. Je réalise soudain que cette horde de loqueteux va m’accompagner pendant tout mon périple, et que ça risque de sacrément ressembler à Transperceneige… Après décryptage de nos billets (poinçonnés à la main) courses et bousculades diverses, on finit par trouver notre wagon, et nos places. Et la « Sleeper Class » c’est… comment dire… C’est comme ça:

Le train a déjà plusieurs jours de voyages dans les pattes, il débarque du Kashmir, et par conséquent la salle est déjà bien ambiancée, ça sent le phoque, la sueur et le curry. Léo et moi récupérons chacun une banquette en hauteur, lui coté cabine, moi coté couloir. Mood: moitié lit à étages régressif, moitié déportation. La rame est plongée dans une semi-pénombre, mais on peut entendre tout autour de nous ronflements, rots, borborygmes, éternuements, excrétions, respirations voilées, clapotis organiques et membraneux…

Mon sac servira d’oreiller, glissé sous ma tête après l’avoir cadenassé aux barreaux. Mes bottes posées juste à coté, mon chapeau sur mon nez, je m’apprête à m’endormir façon cow-boy quand soudain les lumières s’allument. Un groom de seize ans grand max fait son entrée, un putain de groom tout droit sorti d’un film de Wes Anderson, avec un calot, des gants et un uniforme bleu-gris, tout raide et guindé, zélé et consciencieux… Il pousse un chariot rempli de couvertures. Il s’arrête à mon niveau, me demande l’air un peu gêné mon passeport et mon billet, et son visage s’illumine lorsqu’il voit que je suis français, ça l’impressionne visiblement. Il s’empresse de me tendre des draps, un oreiller et des couvertures siglés « Indian Railways », bien propres et bien pliés, et c’est totalement dérisoire vu que notre wagon ressemble à un marécage, et je suis pris d’une monstrueuse bouffée d’empathie envers ce petit groom tiré à quatre épingles, ce lobby boy du Grand Budapest Hotel qui s’efforce de proposer le meilleur service possible aux clients qui s’en foutent et qui se contentent de lâcher des caisses sauce curry à son passage, sans même faire l’effort de se réveiller… je lui souhaite un bon courage, il repart, les lumières s’éteignent, le train démarre dans un long hululement et je plonge dans une somnolence un peu glauque, bercé par les cahots des wagons qui lambinent à 50km/h…

J’émerge vers 8 heures du matin à cause du soleil, et du Tchaï Wallah, le porteur de thé, qui vadrouille à travers le wagon avec un gros bidon d’acier rempli de thé brulant saturé de lait, de sucre et d’épices. Il beugle « tchaï wallaaah ! » en tapant sur son bidon avec sa louche, et il a une pile de gobelets en carton fixée dans son dos comme une antenne. Il s’arrête devant moi, me regarde, je le regarde, il fait « Tchaï wallah ! » d’un ton bien trop primesautier pour la situation, je hoche la tête mollement et il me sert. Le tchaï indien, c’est l’invention du millénaire. C’est une tasse de caramel chaud rempli de cannelle et de cardamone, un fuel surgorgé de sucre et de théine qui permet de survivre aux épreuves diverses auxquelles le voyageur en Inde est invariablement soumis. J’envoie une botte à travers la rame qui atterrit sur la gueule de Léo qui se réveille en m’insultant, autour de nous, tout le monde émerge, et je m’aperçois que je ne me suis toujours pas habitué à l’odeur de 150 indiens qui vivent, mangent et dorment dans cette boite de conserve depuis au moins 72h…

Juste en-dessous de nous, une famille au complet est installée: papa indien, maman indien et leurs enfants. Ils sont déjà bien réveillés. Les gosses me fixent, se cachent quand je les regarde, font leurs timides… Les parents me jettent des regards en coin plus discrets. Malgré la mondialisation, malgré le tourisme de masse, les Indiens regardent toujours les blonds aux yeux bleus comme des bêtes curieuses. Léo m’explique qu’ils crèvent d’envie de me parler, de me poser des questions, de me demander si je suis marié et si j’ai des enfants (les premières choses qu’on demande à quelqu’un en Inde)… Mon frère, très brun et bronzé, suscite moins l’intérêt, il est pas exotique du tout ici…

Finalement, c’est le daron qui se lance. « Vhat are you doing in India, Sir ? » … On discute un peu, on échange… Ils vont tout au fond de l’Uttar Pradesh, à Azamgarh, voir la grand-mère qui est malade. Le père est médecin. L’Uttar Pradesh, ou « You Pi » comme on dit, c’est la région la plus peuplée, la plus misérable, et la plus réactionnaire d’Inde, on la traverse entièrement pour aller de Delhi à Bénarès. Beaucoup de U.P.’s viennent à Delhi pour travailler, où ils sont considérés comme des provinciaux arriérés et mal dégrossis. La mère, très chaleureuse, sort d’un grand sac un plateau en métal sculpté, y verse des pâtisseries faites maison jusqu’à le recouvrir entièrement, et nous le tend… « Travel is going to be long, you need to keep your strength my friend ! »… Toute la famille est bien décidée à faire en sorte que notre voyage se passe pour le mieux. On se gave pendant que les deux gosses jouent à cache-cache avec mes yeux en riant. Léo me conjure de ne pas finir le plateau, sinon on se fera immédiatement resservir, et on en sortira jamais…

Le temps passe. Le temps passe beaucoup en Inde, et sans trop de conviction. Le train se traîne, tremble, sursaute, bringuebale, s’épuise, il peut tomber en pièces détachées à tout moment. Je comate en rêvassant devant la fenêtre, tripotant les joints pourris et rongés de rouille où s’encastre la vitre de Plexiglas baissée au maximum. Devant moi défilent des paysages sublimes ou dévastés, sur un fond de savane un peu desséchée. Parfois, on s’arrête dans un bled, et des enfants nous font des signes. La journée finit par se dérouler toute entière, ponctuée par des distributions de tchaï ou de dhal aux lentilles jaunes. Par un homme-balai aussi, qui passe régulièrement pour nettoyer le couloir, vu que tout le monde jette ses détritus par terre. La nuit tombe. Avec Léo on décide d’aller se balader un peu dans les wagons.

Nous progressons dans les travées, dont les cotés font comme des murs de corps humains, des bras, des jambes, des têtes pendouillent… J’entends au loin une radio qui répand de la musique traditionnelle. Nous arrivons à l’attelage, l’espace entre deux wagons, avec un accordéon en caoutchouc comme dans les bus parisiens, et des plaques en acier au sol qui s’encastrent au gré des virages. Soudain surpris par un filet de liquide jaunâtre qui rampe en zig-zag vers mes pieds, je m’aperçois qu’un petit garçon est accroupi devant nous, et fait pipi au milieu du train comme ça, tranquille. Vu son air concentré, j’ai même l’impression qu’il nous prépare le tikka massala pour aller avec. Nous sommes pourtant juste devant les toilettes… J’entrouvre la porte au loquet cassé qui oscille en grinçant, je passe ma tête et je comprends mieux l’extrémisme politique de notre petit camarade: des chiottes à la turque entièrement tapissée de fluides et de matières diverses… une scène de crime dont l’odeur me fait instantanément regretter avec nostalgie celle de mon wagon (où 150 Indiens baignent dans leur jus je rappelle). Il y avait bien une chasse d’eau accrochée au plafond, mais celle-ci trempe désormais au fond d’un seau garni d’une soupe noirâtre. En fait, c’est comme si un homme extrêmement malade digestivement venait d’éclater dans la pièce. Léonard se tord de rire devant mon visage crispé. Je pars prendre l’air. Les portes des wagons sont ouvertes et donnent directement sur le vide, je m’assois sur le rebord, et je fais balancer mes jambes pendant quelques minutes, savourant le paysage nocturne et l’air frais sur mon visage.

Nous atteignons finalement Bénarès vers 2 heures du matin, après un jour complet de périple… Je saute sur le quai et réalise que la Varanasi Railway Station est elle aussi remplie de gens en plus ou moins bon état. L’atmosphère est différente cependant: moins polluée, mais aussi plus folle, plus mystique… Léo m’ouvre la voie vers la sortie, où est censé nous attendre un mec qui nous conduira à notre hôtel. Je m’empresse de le suivre, dans un mélange d’appréhension pour l’inconnu qui m’attend et de soulagement d’avoir enfin quitté cette maudite boîte de conserve…

J’apprendrai par la suite que sept jours plus tard, le même train, à la même heure, déraillera au beau milieu de la nuit, faisant 146 morts et des centaines de blessés. La plus grosse catastrophe ferroviaire de l’Histoire du pays. Le karma.

La suite dans Retour des Indes — Crémations à Bénarès.