Retour des Indes — Asphyxie à New Delhi

Devant le hall d’entrée de l’aéroport, j’attends mon jeune frère Léonard qui doit me récupérer d’un instant à l’autre. Il fait trente degrés, il est dix du mat’, et la foule qui s’agite autour de moi n’arrange pas mon jet lag. Sac de l’Armée de Terre F1 dans le dos, veste militaire allemande, chemise en lin kaki, chino camel, desert boots Clarks, Ray-Ban Clubmaster, ambiance Indiana Jones et le Trésor du Canal Saint-Martin. J’essaie de faire taire mes angoisses et ma phobie des germes qui tambourinent à la porte de mon cortex préfrontal… Je suffoque. La première chose qui marque le touriste qui atterrit à New Delhi, c’est la brume. Un brouillard épais et délétère surplombe toute la ville. Le soleil n’est plus qu’une timide tâche jaunâtre. En sortant de l’Indira Gandhi International Airport, j’ai pénétré dans un four toxique qui m’a immédiatement saisi à la gorge. Les yeux me piquent. La sensation est exactement la même que dans le fumoir d’une boîte, sauf qu’on ne peut pas s’en échapper. Léonard arrive, guilleret. Il porte un masque avec ventilateur intégré, couleur camouflage, qui lui donne un air de truand cyberpunk. On s’embrasse, on prend un Uber, et c’est parti.

Direction une « colony » du sud de Delhi, un quartier résidentiel fermé pour riches. Léo m’explique que les Indiens pratiquent la culture sur brûlis, et qu’au moment des récoltes, ils ont enfumé toute la ville, ajoutant ainsi à la pollution déjà atrocement élevée de cette mégapole surpeuplée. Cela fait maintenant une semaine que tout le monde à cessé de respirer convenablement. Je check mon appli Plume Air Report qui permet de mesurer la nocivité de l’atmosphère. Un air normal est à 50 microgrammes de particules fines par mètre cube d’air. A Paris, on passe en alerte pollution à 150 microgrammes, c’est le moment où l’on ne voit presque plus la Tour Eiffel. Le compteur est bloqué à 999. Ça promet. Demain matin en me mouchant, mes kleenex seront rouges et noirs, en mode Stendhal (ou Jeanne Mas). Mais à ce moment de ma vie, je suis encore jeune et innocent, et je demande bêtement où on peut trouver des clopes. Léo me rétorque: « Pourquoi faire ? Vivre à Delhi, c’est fumer deux paquets et demi par jour… »

Après avoir traversée les étendues plus où moins délabrées et poussiéreuses du Delhi périphérique, des grilles s’ouvrent et la voiture s’enfonce lentement dans un sympathique quartier pavillonnaire boisé aux allures coloniales. Je me laisse guider, complètement à la masse. Léo travaille depuis trois ans à l’ambassade de France, et en tant qu’expat’, il vit donc comme un millionnaire. Un bel appartement au sein d’un immeuble à balustrades couvert de lianes, avec une terrasse remplie de plantes étranges et une maid pour le ménage et la cuisine. Ambiance Indochine ou Out of Africa. Dehors, un marchand de légumes ambulant hèle les habitants, qui descendent faire leurs courses. A l’intérieur, la décoration est traditionnelle, orientale, indescriptible, une arrière boutique de souk de Bagdad. Mon frère a toujours eu l’âme d’un ethnologue du XIXème siècle, et le salon est donc rempli de trésors collectés aux quatre coins du pays. Le dépaysement est total.

Je pose mes affaires, m’installe sur des coussins bariolés, avale une tasse de thé à l’eau filtrée, et écoute Léo me briefer. Ce soir, nous partons pour Bénarès. Léo a décidé de commencer notre aventure par le dernier niveau direct, cash le nez dans la bouse de vache. Huit heures de train de nuit nous attendent. Il paraît que c’est une expérience à part entière…

Nous déjeunons rapidement, puis nous partons nous balader dans le quartier d’Hauz Khas, un petit village pour élite indienne bobo. Je m’habitue peu à peu aux gens, aux sons, aux couleurs. Hauz Khas est un sas de décompression entre l’occident et le bordel de Delhi. Je commence lentement à accuser le coup. Je suis en Inde, c’est à dire sur une planète, dans un espace non-euclidien. Le mysticisme transpire partout. Je croise deux cabinets d’astrologie. L’Inde, c’est déjà L’Asie, la vraie, et ça se sent. Impression également de ne pas être entré dans le XXIème siècle, quelque chose d’indéfinissable qui sent les années 70 ou 80. Nous traversons un grand parc, havre de paix rempli de ruines et de mausolées de souverains Moghols et je suis surpris du nombre de jeunes couples se tenant par la main, se regardant dans le blanc des yeux, assis tendrement l’un contre l’autre, très chastement, très romantiquement… C’est Coup de Foudre à Notting Hill au détour de chaque statue, derrière chaque buisson, sur chaque banc… Beaucoup de familles indiennes pratiquent encore des mariages plus ou moins arrangés, et les parcs sont les seuls endroits où les amoureux peuvent passer quelques moments ensembles en se soustrayant au regard de familles pas forcément d’accord…

Alors que je me perds dans des rêveries un peu pétées de relations amoureuses interdites entre jeunes gens de castes différentes, Léo me tire par le sac et abrège mon Bollywood intérieur: « Mec, au fait, c’est l’anniversaire de Guru Nanak aujourd’hui, faut absolument qu’on aille se recueillir au Gurudwara Bangla Sahib ! ».

Le Gurudwara Bangla Sahib. Le plus grand temple Sikh de la région. Fondé au XVème siècle par le Guru Nanak (blase le plus cool du monde), le sikhisme est un mélange d’hindouïsme et d’islam, dont les membres sont le plus souvent issus des Kshatrya, la caste des guerriers, et doivent respecter un code d’honneur assez strict. Réputés pour leur probité et leur loyauté, les Sikhs sont utilisés comme flics par les Anglais, et médiateurs commerciaux par les Indiens (ils savent se battre et sont incorruptibles).

Nous sortons du parc et attrapons un chauffeur de rickshaw, qui zone devant sa bécane richement décorée. Léo commence à négocier âprement en hindi avec lui. Pendant cinq bonnes minutes, et pour 20 roupies, soit 25 centimes d’euro. J’essaie de lui faire comprendre qu’on s’en bat un peu les couilles, mais nan, c’est une question de principe, il n’a pas à payer un tarif de touriste. C’est un local lui aussi. Ils finissent par tomber d’accord, le chauffeur hoche la tête sur le côté, et on monte, et on s’engouffre dans les rues chaotiques.

Le rickshaw fonce comme un assassin en esquivant pêle-mêle voitures, vélos, ânes, lycéennes en uniformes, vaches, mendiants amputés… Il n’y a pas de code de la route en Inde. Tout se fait au klaxon et à l’audace. Pas de clignotants, pas d’appels de phare. Le résultat est un chaos tintamarresque permanent, un embouteillage géant où chacun fait sa vie en martelant le bouton qui fait « pouète » comme un sourd. Pour traverser une rue à pied, il faut avancer tout droit, à vitesse constante, en regardant fixement à droite (ces cinglés roulent évidemment à gauche) en tendant une main vers les véhicules mad maxiens qui foncent sur vous. Et ils s’écartent tous miraculeusement devant vous en mode Mer Rouge devant Moïse. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les conducteurs indiens ont des putains de réflexes. Notre pilote fait de grandes embardées au dernier moment, double par la gauche, la droite, le milieu, évite de justesse une moto fonçant sur notre droite à un croisement, dévie à la dernière minute devant un terre-plein… Devant mes yeux, j’ai le biopic de ma vie qui défile en version longue. A un moment, un mec tout à fait random profite d’un ralentissement pour grimper avec nous, à coté du chauffeur. Ils parlent deux minutes, et puis se taisent. Nous nous regardons interloqués avec mon frère, personne ne parle et on entend plus que l’agonie du moteur, les grelots des pendentifs et autres statuettes de Ganesh accrochées un peu partout, et évidemment l’apocalypse bruitiste de la rue. Le type descend 500 mètres plus loin, en marche, tranquilou. Allez, salut mon pote.

Le chauffeur nous largue finalement en face du temple. Une forteresse de marbre blanc, assaillie par une foule bigarrée remplissant l’avenue. Sikhs enturbannés, femmes en sari, des jeunes, des vieux, des éclopés, des hindous, des bouddhistes, des musulmans, des tout ce qu’on veut… Pour l’anniversaire de Guru Nanak, c’est grosse teuf inclusive. Nous nous frayons un chemin parmi la foule. Une fois passé les hautes enceintes, c’est une ville qui s’offre à nous. Une ville de marbre. Des allées, des colonnades, des passages, des échoppes, des escaliers… Nous passons devant des cuisines, où de jeunes Sikhs font du pain ou s’activent devant d’énormes marmites dans lesquelles mijotent de mystérieux ragoûts… Chaque croyant doit passer un jour par semaine à aider bénévolement la communauté humaine. Aujourd’hui, c’est distribution gratuite de nourriture au Langar, la cantine communautaire, ce qui explique la foule de loqueteux pressées devant le Gurudwara. On peut se porter volontaire pour aider, mais je préfère accélérer vers le temple, tant pis pour mon karma…

Nous pénétrons dans un genre d’accueil à plusieurs guichets, toujours tout en marbre, où nous devons tendre nos chaussures à un bénévole, car en Inde on se déchausse avant d’entrer dans un lieu sacré. C’est comme si l’entrée du Paradis avait fusionné avec une piscine municipale et la CAF. Je m’assois sur un banc, râle un peu parce que je n’ai guère envie de marcher pieds nus à coté de milliers d’Indiens hystériques, et je tends ma paire de bottes à un géant barbu, air viril mais correct, qui les range dans un casier et me donne un ticket. Quand je les récupèrerai, elles seront comme neuves, gracieusement cirées et désodorisées…

L’on doit également couvrir sa tête. Les Sikhs portent toujours un turban, et pour les gueux qui n’en ont pas, on distribue des bandanas très kitschs qui vous font un look mi-pirate, mi-déguisement d’Esmeralda Jouéclub. Je plonge ma main dans un panier pour récupérer un très seyant couvre-chef en velours synthétique pourpre cousu de fil d’or, encore imprégné de la sueur d’un précédent dévot… Un colossal palais blanc coiffé de coupoles dorées étincelantes me fait face, surplombant un immense bassin rectangulaire plongé dans le smog: le sarovar, gigantesque piscine rectangulaire servant aux ablutions. C’est un monde entier à l’intérieur de l’Inde, qui est déjà un univers à elle seule. Mais avant d’y parvenir, une épreuve m’attend: le pédiluve. Car avant de marcher sur les tapis rouges qui s’étendent vers le Gurudwara, il faut se « nettoyer » les pieds. Une infecte soupe noire dans laquelle une douzaine d’allumés s’ébrouent joyeusement en chantant… Je comprends bien en regardant Léo que je n ‘y couperai pas, aucun moyen de filouter. Mes pieds me démangeront tout le reste de la journée.

L’intérieur du temple est un dédale de petites passerelles tournicotant autour d’une salle centrale. Les dévots pas-forcément-Sikhs avancent en file (indienne) vers je ne sais quel autel. Au centre un groupe de musiciens assis en tailleur jouent une musique traditionnelle, en transe. Derrière eux trône le Siri Guru Granth Sahib, le livre sacré des Sikhs. Tout autour, des pièces tapissées de moquette du meilleur goût sur laquelle sont assis les fidèles qui prient, chantent ou méditent. Nous trouvons une place tout devant, et nous nous agenouillons. Un prêtre chante les Shabad Kirtan, les hymnes sacrés contenus dans le manuscrit médiéval démesuré ouvert sur son autel, et tout autour, des télés suspendues retranscrivent les paroles en caractères latins et sanskrits, lettres d’or sur fond violet, afin de permettre à tout le monde chanter. Karaoké du karma. Les temples en Inde, quelques soient leur obédience, sont une parfaite représentation de ce qu’est une religion vivante: un mélange de tradition et d’high tech, des fils électriques pendent, il y a des néons roses qui grésillent, les statues sont décorées, habillées et maquillées, on est à des années-lumières des cathédrales-musées-cimetières occidentales toutes asséchées. Un temple est fait pour être utilisé, il doit être pratique et fonctionnel. Juste à ma droite, une grosse clim’ made in 1985 me souffle un air vicié à la gueule, calée entre deux colonnes du XVIème siècle. L’Inde c’est ça: une mixture de l’Europe médiévale, de la mondialisation des années 80, et d’une mégalopole asiatique futuriste, le tout marinant dans l’anarchie la plus totale.

Après quelques minutes de chant un peu emphatique mais toujours dans le respect, nous sortons pour aller voir les stands qui longent le grand bassin. Des étalages de t-shirts « Pendjabi and proud », « We are Punjabis, we break bones, not hearts », « Sikh, Singh, single, and ready to mingle » ou encore « Manly beard Sikh club », des bracelets, des gadgets, des portes-clefs… Une boutique attire mon attention, qui semble vendre des épées.

Les Sikhs initiés doivent suivre la règle des « 5 K » : ils doivent porter les cheveux longs et la barbe sans jamais les couper (Kesh), porter en permanence un peigne dans les cheveux (Kangha) et un turban, un bracelet en fer (Kawra), un slip spécifique (Kacchera), mais ils ont aussi le devoir de porter toujours sur eux une arme blanche, le plus souvent un poignard recourbé (Kirpan), mais pas forcément. Et effectivement, l’échoppe est digne de Skyrim: on a tout un attirail médiéval, de la claymore à deux mains en passant par la lance richement décorée. Et juste à coté de moi (j’en verrai par la suite régulièrement un peu partout) des Sikhs vingtenaires, polos Kaporal 5 et jeans Diesel, lunettes de soleil fluo, bracelets en caoutchouc de festivalier, arborent respectivement une hallebarde, un kriss et un fléau d’armes. Un putain de fléau d’armes, avec la chaîne et la boule à pique, posée nonchalamment sur l’épaule. J’adore ce peuple immédiatement. Voilà comment on convertit un païen! Et l’effet est toujours garanti: quand au milieu d’une foule vous tombez nez à nez sur un hurluberlu de deux mètres avec une tronche de fakir, sapé comme Christian Audigier et avec une lance acérée sur l’épaule, ça réveille. Les mecs ont un permis spécial pour ça. Un petit papier « Droit à porter une arme contondante de guerrier Ostrogoth ». Je cherche frénétiquement un guichet pour m’inscrire à leur secte, je tiens absolument à en être, à me reconvertir dans une carrière de guerrier sacré barbu douchebag, mais malheureusement on ne devient pas Sikh, on le naît…

Je me rabats donc tristement sur un bracelet en toc à 50 roupies en maudissant les religions monothéistes non-prosélytes, et nous fuyons ce cirque pour rejoindre le chaos de la ville. Les rues indiennes, c’est la surcharge permanente de tous les sens. Odeurs, bruits, couleurs, des animaux, des enfants, des mourants, des malformés, une foule permanente, les klaxons, les moteurs, l’air irrespirable, des brouettes, des véhicules militaires, des mini-autels recouverts de lait et de fleurs dans des caniveaux avec un mec en slip agenouillé devant en train de psalmodier, lorsque la nuit tombe à 18h30 pile, on est plus qu’un fantôme, entièrement désossé, parfumé au curry et à la malaria…

En attendant notre train de 22h, Léo me propose d’investir un des bars du centre de Delhi afin de tuer le temps, et vu mon degré d’hébétude, il n’a aucun mal à me convaincre. Sur la route, je remarque qu’aux pieds des murs des rues s’étalent régulièrement d’étranges éclaboussures rouges… Léo m’explique que c’est du pan masala, ou gutkha, un mélange de tabac à chiquer et d’épices, bourré d’alcaloïdes, que les Indiens mâchonnent à longueur de journée, et qui les fait inonder la ville de crachats colorés (le guthka fait également tomber les dents, attaque les gencives, est fortement cancérigène et vous donne une haleine de restaurant pakistanais)… Cela explique aussi pourquoi les Indiens fument assez peu (c’est un truc de riche). Je m’approche d’un marchand de tabac (des espèces de stands ambulants à roulette genre vendeur de hot-dogs), cherchant sans trop y croire un paquet de Dunhill, et quelque chose attire mon attention: tous les stands que j’ai croisé proposent ce qui ressemble à des capotes, des étuis carrés souples aux couleurs vives, en guirlandes, chaque vendeur à l’air d’attendre son client au travers d’un rideau de dizaines de préservatifs, ce qui leur confère tout de suite un aspect très chaleureux, il faut bien le dire… En réalité, ce sont des doses de pan masala, de toutes marques et de tous parfums. J’en achète immédiatement trois guirlandes, ça peut toujours servir.

Nous finissons par trouver un rade. Les Indiens n’ont pas une culture de l’alcool très développée, et leurs bars sont donc généralement fréquentés par des expat’ ou de jeunes riches occidentalisés qui veulent se faire voir. Par conséquent l’ambiance à l’intérieur est un mélange entre un Corcoran’s et une boîte de province. On a Bob Sinclar en fond sonore. Les jeunes autochtones ont l’air ravi et se sont fait tout beau pour l’occasion. Nous grimpons jusqu’au toit afin de nous accaparer une table et des fauteuils. La nuit est lourde, la température élevée, l’air irrespirable, je sue à grosses gouttes en enchainant les Kingfisher et en engloutissant des cheese garlic nâns que je trempe dans un dhal aux lentilles extrêmement épicé… Autour de moi, c’est Les Planches. Ça parle fort, ça prend des poses, ça drague, ça montre ses gourmettes… L’Enfer. A 21h30, je suis totalement rincé, asphyxié, sourd, ivre. Nous partons en direction de la gare. Ce sera le seul bar que je ferais en Inde, et surement mon traumatisme le plus lourd…

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