Retour des Indes — Crémations à Bénarès

Ce texte est la suite de de celui-ci.

Le guide Lonely Planet de l’Inde du Nord introduit sobrement Bénarès comme étant « un véritable kaléidoscope de la condition humaine »… Ah ça, c’est sûr que c’est un sacré kaléidoscope… J’en aurai vu des couleurs, et des étoiles…

En sortant de la gare de Varanasi-Cantt, nous sommes accueillis par la foule, comme à Delhi, c’est la jungle, mais nous trouvons vite le guide censé nous conduire jusqu’à notre hôtel, la “Bahdra Kali Guest House”. Un petit homme détendu, qui arrive vers nous les mains dans les poches. Les Indiens ont tous le même look, que j’ai aussi adopté: chemise rentrée dans un pantalon léger, mocassins. Après un rapide échange de politesses, nous nous mettons en route.

La nuit est épaisse et remplie de brouhaha. Nous marchons en file indienne, derrière le guide. Tout autour, la rue brasse un chaos vibrant: des lumières partout, une marée hétéroclite de marchands, clodos, passants, vaches, rickshaws pétaradants, dromadaires harnachés, voitures retapées, un éléphant couvert de peintures, des chèvres…

On croirait une cinématique de jeu vidéo, dans une scène de Call of Duty… J’avance, au pas, derrière le PNJ qui fait avancer l’histoire, et des évènements scriptés se déclenchent sous nos yeux. On se fait bousculer, éviter de justesse par des scooters zig-zagant péniblement entre les êtres et les choses, alpaguer par des négociants divers, des mendiants tout en bandelettes et moignons… Je manque de perdre Léonard dans un mouvement de foule, l’attrape par le col, essaie de ne pas perdre le guide des yeux, qui s’enfonce dans la masse humaine comme dans un maquis, imperturbable.

Nous quittons la voie principale pour nous engager dans un dédale de ruelles minuscules et glauques parsemées d’escaliers, de guérites, de recoins obscurs… Comme dans un cauchemar, l’architecture alambiquée change et se mélange, oscillant entre un style colonial rongé de lianes, la Casbah d’Alger et un décor des Mille et Une Nuits. Nous avons été téléportés 400 ans en arrière, le bruit de la circulation n’est plus qu’une vague clameur au loin, il n’y a quasiment plus d’éclairage électrique. La lampe torche de mon téléphone, seule trace de technologie, semble anachronique.

Dans la pénombre, nous esquivons une vache famélique, couchée au beau milieu d’un passage à peine plus large qu’elle, et aboutissons dans un cul-de-sac. Tout au fond, éclairé de lumière rouges, un mur orné d’une fresque représentant Kâli la Destructrice, sanguinolente, langue tirée, ceinturée de têtes coupées, signe l’entrée de notre hôtel, juste à droite de la peinture… Chouette comité d’accueil.

A l’intérieur, l’habituel placard à chaussures (on se déchausse partout en Inde) un petit hall, deux chaises, un guichet, un ventilateur au plafond, et une natte à même le sol, sur laquelle est allongé un des gérants. Il lit le Times of India. Il nous salue, se lève péniblement, et nous tend un énorme grimoire, le registre dans lequel nous devons nous inscrire, pendant que nous nous déchaussons. Au stylo bic, nous inscrivons sur une minuscule ligne, noms, naissance, adresse, numéros de passeport, dates de visa, il manque juste le groupe sanguin… De toute façon nos écritures sont illisibles…

Il nous conduit à nos chambres. L’hôtel est miteux, moite, et plein de moustiques, mais après le train, c’est un soulagement d’avoir un vrai lit et des draps propres. Nous sortons sur le toit, où l’on nous sert un tchaï. Assis sur des fauteuils hors d’âge, nous fumons une cigarette en contemplant la vue magique: c’est un paysage de Prince of Persia, on a envie de sauter de toits en toits, de courir le long des coursives, balcons et colonnades, de partir explorer la ville. A nos pieds, le Gange s’étire, luisant, mystérieux, fascinant. Au loin, un vieux temple s’y enfonce, façon Tour de Pise, et donne au paysage un aspect de ruine engloutie. Le dépaysement est total, on a le sentiment de se faire absorber par la nuit et de rentrer dans une nouvelle de Rudyard Kipling. Léo est très excité de respirer l’air de cette ville, et me propose qu’on aille faire une virée nocturne sur les ghats, les quais en forme de marches qui permettent d’accéder au fleuve sacré.

Je suis moyen-chaud. Ce petit aperçu m’a suffit, et je ne rêve que d’un lit après 24 heures de train indien. Je me laisse vaguement convaincre, et nous retournons à l’accueil pour prévenir le maître d’hôtel. Ce dernier nous regarde avec l’air interloqué, nous explique que nous n’avons rien à faire dehors la nuit, que tout est fermé, que c’est dangereux. Léo, déçu, abdique. Je grimpe me laver d’une douche froide située directement dans des toilettes à la turque, pour un gain de place et de temps, je suppose, avant de m’effondrer sur les draps desquels émane une vague odeur de moisi.

Le lendemain, 7h55, nous descendons. Le maître d’hôtel nous accueille avec le Times of India du jour, nous met la première page sous le nez. On y lit: “Varanasi: two Frenchmen gone missing last night”… Il arbore un air grave. “You see, sir, you have no business to do at night…” Léo semble enfin convaincu de sa témérité, moi j’ai envie d’un café.

Dans la rue, nous trouvons une auberge de backpackers proposant le couvert, on s’installe, et devant un tchaï et un bol de muesli cimenteux je jette un coup d’oeil dehors: 8h10, 30 degrés, et déjà le bordel. La rue minuscule est remplie, parsemée de bouses de vaches, ça klaxonne, ça crie, ça meugle. C’est une ville où les gueules de bois sont à proscrire.

Une fois notre pitance avalée, nous explorons le dédale de ruelles, direction les ghats. C’est noir de monde, l’impression de foule et d’étouffement est impossible à décrire. Les seuls espaces libres sont dus à des vélos-rickshaws slalomant péniblement, ou à des vaches couchées que les Indiens évitent précautionneusement. Mes bottes sont couvertes de bouse, et l’odeur générale oscille entre le marais, la basse-cour, et le curcuma. On finit par s’habituer à cette marée humaine fiévreuse, à se laisser porter par ce flux permanent et bigarré de marchands, de bêtes ou d’éclopés. Comme en cas de canicule, il ne faut surtout pas lutter. Tartiné de crème solaire, je dégouline, et ma sueur se mêle à celle des mille indigènes au mètre carré qui m’entourent.

Il y a des vaches partout. Bénarès, une des sept villes sacrées de l’hindouisme, est le refuge idéal pour ces animaux bénis, fournisseurs de lait, donc de vie. En Inde, si vous ne digérez ni le lactose, ni les épices, vous êtes mort. Tout aliment est recouvert de crème et de curry. La gastronomie du Nord du pays est une cuisine normande qui pique beaucoup.

Léo m’explique que toute la ville tourne autour du business de la mort: expirer à Bénarès permet de quitter le cycle des réincarnation, d’atteindre la moksha, la libération. Mourants et éclopés arrivent donc de tout le sous-continent pour y lâcher leur dernier soupir, des vendeurs de bois de cèdre servant à dresser des bûchers funéraires sont organisés en véritables guildes, et l’atmosphère respire la folie mystique médiévale et la charogne.

Nous croisons des types en blanc, masqués, qui balancent de la chaux sur les murs et le sol, éclaboussant parfois un manant endormi. Je me risque à leur demander le pourquoi de cette pratique insolite, et l’on me répond sobrement: “Cholera, sir.” On se croirait dans Mort à Venise, lors de l’épidémie de peste… Bon. De toute manière, hygiéniquement parlant, j’ai lâché l’affaire depuis longtemps.

Soudain, une ouverture brutale au bout d’une rue: le Gange. L’air libre, enfin. Des marches descendent vers l’eau: les ghats, qui parsèment la ville, et permettent aux croyants d’aller faire leurs ablutions. Nous longeons les quais sous le soleil de plomb, le décor est royal. Partout, des murs peints, de petits autels à d’obscures divinités reposent ça et là, recouverts de fleurs ou de lait, les dalles du sol, les murs, les bâtiments hindous, moghols, victoriens, bouddhistes, s’entremêlent, survolées par des mouettes rieuses, des pécheurs remontent leurs barques, une colonie d’enfants brahmanes vêtus de toges blanches marche en file indienne, nous venons de débarquer dans une cité perdue d’héroïc-fantasy. Au fond des alcôves, certaines statuettes divines n’ont plus de forme, à force d’être polies par les caresses des passants, et recouvertes d’une matière orange poisseuse indéterminée. Les autels les plus saisissants sont les lingams: une bite de pierre dressée au milieu d’un vagin sculpté, le tout recouvert de lait et de fleurs, créant une petite fontaine du meilleur goût. Ces petits autels représentent l’union entre Shiva et Shakti, et symbolisent la vie et la fertilité. Ça a le mérite d’être clair. Le Gange est si large, et le ciel si pollué, que la rive d’en face est à peine discernable, perdue dans la brume.

Nous ne tardons pas à nous faire des amis. Plusieurs types se présentent successivement à nous, racontent leur vie, nous posent des questions, puis nous proposent de nous faire visiter le coin moyennant quelques roupies. Nous les envoyons balader gentiment, ils n’insistent pas, ils ont simplement l’air un peu déçu, tout teinté du fatalisme local. Nous préférons nous débrouiller par nous-même, et Léo connaît le coin. Nous débarquons devant un temple jaïn, qui m’interpelle de par sa forme de mandîr hindou un peu spécifique et recouvert de bas-reliefs très détaillés, et nous décidons d’y entrer.

Le jaïnisme est une religion singulière. Vieille de six millénaires, c’est un mélange d’hindouisme et de bouddhisme, avec sa mythologie propre, totalement WTF (certaines représentations du Paradis le situent sur un bateau volant à hélices, façon Super Mario Bros. 3, avec une tête de lion à la proue et des pattes en guise de rames sortant des écoutilles), et prône une non-violence radicale. Nous devons, en plus de nos chaussures, laisser à l’entrée ceintures, sacs et portefeuilles, car le cuir y est interdit, eut égard des animaux et de la Vie en général. A l’intérieur, surcharge sensorielle immédiate: le plafond, les murs, les colonnes, tout est recouvert de miniatures sculptées, de petites figurines peintes, dans leurs petits décors en bas-reliefs, comme une gigantesque partie de Warhammer… Au fond de la pièce, une table semble servir d’atelier de fortune, sur laquelle un homme est penché, occupé à quelque obscur labeur…. En nous entendant arriver il se retourne et se lève pour accueillir, et je suis immédiatement interpellé par le fait qu’un, il porte un masque anti-germes, et que deux, il soit tout nu.

Bhadrabahu, il s’appelle, et c’est le prêtre du temple. Rondouillard, cheveux en bataille, large sourire aux lèvres, yeux hallucinés, une petite cordelette orange en bandoulière comme unique vêtement… Un Hobbit naturiste défoncé à l’herbe à pipe. Il nous accueille chaleureusement et en français, s’il vous plaît. On fait le tour de la salle, il nous raconte les mythes Jaïns, et en passant devant la table, je vois des pinceaux, des figurines, de quoi sculpter… Ce mec passe réellement ses journées à fumer des joints en peignant des Warhammer, avant de les disposer sur les murs et les colonnes du temple. Le masque anti-bactéries est en réalité un petit voile, qui lui sert à éviter d’avaler par accident des moustiques, mouches ou autres formes de vie. Lorsque nous sortons, il s’arme d’un petit plumeau et balaie devant lui à chaque pas, pour éviter d’écraser les insectes. Un tel absolutisme dans l’anti-spécisme me fascine, sa vie d’une manière générale me fascine, et je me demande pourquoi je gaspille mon énergie dans des open-spaces climatisés alors que je pourrais sculpter des dioramas les couilles à l’air en tirant sur des cônes remplis d’herbe.

On lui dit au revoir, on lâche un billet pour la paroisse, je remets mes bottes, ma ceinture, mon portefeuille, mon chapeau, tous mes objets en animaux morts, et on continue notre promenade champêtre, tout en songeant à la taille de notre dette karmique. En revenant sur les ghats, on se fait aborder par un Intouchable âgé d’une soixantaine d’années, petit, mince et moustachu, couvert de suie, arborant un large sourire édenté. Il s’appelle Prabhu, et je lui tends une cigarette. Il tient tout le commerce de bois de cèdre de ce quartier. Tous les métiers liés à la mort, considérés comme impurs, sont effectués par des Intouchables, et certains d’entre eux sont très riches. Paradoxalement, un Brahmane prêtre assigné à un temple au fin fond du pays vivra dans le dénuement le plus total. Ce qui ne change rien au fait que lorsque l’ombre d’un Intouchable effleure un Brahmane, ce dernier doit immédiatement aller se laver, afin de se purifier de toute cette saleté…

Prabhu nous montre comment on assemble un bucher funéraire, pour lesquels les familles de défunts se ruinent. Sur les quais, tout le monde s’active autour de promontoires en pierre pour préparer les crémations de ce soir, dégageant les cendres d’hier, empilant les bûches en un macabre Jenga… En le quittant, il nous propose de passer ce soir, pour assister au spectacle…

Après déjeuner, on s’assoit au bord du Gange, en plein cagnard, pour faire une pause. Le fleuve est un sujet de blagues récurrent pour Léo et moi, entre sa saleté, son épaisseur opaque et suspecte, les ordures qu’il charrie, et les Indiens qui viennent s’y baigner, voire s’y laver, avec leur gel douche… On finit par faire des paris, je perd, et j’enlève mes chaussures…

Il est grand temps pour moi de laver mon karma, au moins jusqu’aux mollets. Je remonte mes jambes de pantalon et descends les marches et… je suis dans le Gange. J’éprouve une sensation similaire à ces sortes de massages pour hipsters où ce sont de petits poissons qui vous nettoient les pieds. Sûrement la déesse Ganga qui absous les péchés de ma voute plantaire. L’eau est un peu fraîche au début, mais vous savez ce que c’est, une fois qu’on y est elle est bonne.

Je décide cependant de remonter lorsque Léo m’explique avec délice que les restes des bûchers funéraires sont vidés directement dans le fleuve, et qu’au même moment j’aperçois un pied à demi calciné qui flotte à quelques mètres de moi…

Un peu plus loin, je remarque un groupe de types à moitié nus, couverts de poudre blanche, qui zonent auprès d’un arbre… On s’approche… Ce sont des sadhus. Des hindous ayant renoncé à toute vie matérielle, travail, femme, enfants, toit, et vivant de mendicité, ce qui leur assure à leur mort de ne pas avoir à se réincarner. Bénarès, son caractère sacré, son ambiance mystique, est la ville idéale pour eux.

En avançant, je m’aperçoit qu’un des ascètes est accoudé, bras croisés, sur une sorte de petite balançoire accrochée à une branche de l’arbre, et pendouillant à hauteur d’épaule. L’homme se tient à cloche-pied, statique, dodelinant de la tête, en transe. Léo m’explique que certains sadhus font des voeux, par exemple se tenir dans une position pour une durée indéterminée. Cela doit faire plusieurs années que celui-là se maintient sur une jambe, immobile, nourri régulièrement par des dévots. Je réalise qu’autour de nous règne une puanteur surprenante même pour Bénarès, et je baisse mon regard: la jambe du sadhu n’est plus qu’un pilier grisâtre, pourrissant et boursouflé, mélange de corne, de bubons et de replis de peau, planté au milieu d’une mare de pisse et d’excréments… Je comprends mieux son air absent, il doit avoir des fourmis dans ce qui lui reste de jambe… J’essaie vaguement d’imaginer ce que peut donner une existence consacrée à se faire dessus en prenant une pose de flamand rose en se putréfiant petit à petit, puis m’éloigne avant d’être totalement envahi par le vertige.

Je discute un peu avec l’un d’entre eux, moins perché que les autres. Il a de faux airs de fakir dans Les Cigares du Pharaons, efflanqué et barbu, l’oeil fou (décidément banal à Bénarès) mais intelligent, très doux, vêtu d’un unique pagne safran, ce qui est déjà pas mal comparé à mes précédentes rencontres. La poudre blanche dont il est intégralement recouvert, c’est de la cendre. De la cendre humaine récoltée sur les restes d’un précédent bûcher funéraire… On parle de la moksha, du saṃsāra, du nirvāṇa, des castes… Lui-même est un Intouchable, qui est devenu sadhu pour échapper à sa caste, troquant une misère contre une autre… On peut le voir comme un hacker du circuit des réincarnations: en abandonnant tout, il n’aura pas besoin de se taper mille vies de souffrances, tout une longue et pénible ascension vers la pureté en commençant tout en bas de l’échelle… Au bout d’une demi-heure de palabres, il me jauge, et m’affirme que je suis une « vieille âme », posant un regard blasé sur le monde de par ses nombreuses incarnations, mais avec encore beaucoup de rage et de passion en moi, beaucoup de démons qui freinent le développement d’une sagesse pourtant bien présente… Le chemin n’est pas terminé, apparemment, j’ai du pas mal redoubler, à l’école du nirvāṇa… Léo lui, est une jeune âme, il vient d’arriver, fou et enthousiaste, il découvre le monde avec des yeux émerveillés, sans jugements, sans peurs, sans méfiance, avide d’expériences… Plusieurs centaines de vies nous séparent, lui et moi. Lorsque j’explique au sadhu mon « métier » dans le web, il prend un air amusé, et avec un sourire rétorque « funny, I could have sworn that you were a professor, or a writer … », son regard d’acier me transperce, et sa phrase résonne bizarrement en moi. Être professeur est mon rêve déçu, et ma personnalité universitaire et cléricale le paye chaque jour au purgatoire de l’open-space… Je ne suis pas à ma place dans cette vie. Le nirvāṇa n’est pas pour tout de suite… Nous saluons le sadhu, Léo amusé, moi extrêmement songeur…

Je réalise soudain que, lors de mes réguliers moments d’angoisse, j’ai toujours un moment de rupture, de lâcher-prise total, d’abandon de moi, d’annihilation de mon ego, un moment où je me dis “fuck it”, et où je me retrouve symboliquement nu, sale, couvert de cendres, où je réalise finalement que je n’en ai rien à foutre, qu’en étant rien, qu’en avançant à poil, la peau à vif, on devient invulnérable… J’en ai déjà parlé ailleurs, mais à ce moment précis, je réalise qu’il y en moi un sadhu, que cet état mental de sadhu, de punk-à-chien diplômé qui se moque du regard des autres, m’a souvent permis de tenir le coup lorsque la vie se transforme en souricière et que tout le monde est à vos trousses…

Après avoir rapidement diné d’un dhal de lentilles dans une gargotte insalubre, et un passage à l’hôtel pour poser des affaires, nous nous remettons en route. Ce soir, nous assisterons à une crémation, c’est dit. La nuit est tombée. Sur les ghats, des animations et des cérémonies se succèdent pour Diwali, le nouvel an hindou. Des centaines de barques illuminées de bougies grenouillent au bord de l’eau… Au-dessus d’elles, des lampions s’envolent… A terre, des danseurs, jongleurs, et saltimbanques divers exécutent un spectacle son et lumières savamment chorégraphié… C’est un théâtre d’ombres chinoises, bercé par les percussions liquides des tablas, c’est la dissolution de tous les repères connus, un condensé de saturnales romaines et de carnaval médiéval… Nous restons sidérés, émerveillés devant cette fébrile féérie, ce rituel moite, pendant de longues minutes. Il y a quelque chose de sauvage dans l’air… En attendant l’heure des cérémonies crématoires, nous partons nous perdre dans le labyrinthe des ruelles. Nous passons les heures en écumant les échoppes et les étals, négociant babioles et breloques, goûtant produits exotiques et digestivement risqués, et peu à peu, la nuit s’assombrit, les ruelles aussi, les gens également… Les Blancs partent se coucher peu à peu, et bientôt nous sommes les seuls Occidentaux, arpentant des pavés mal éclairés, sous les regards suspects… Je me sens de moins en moins à place, de moins en moins à l’aise, signe que nous approchons de notre but… Léo m’avoue ne pas être très sûr de ce qu’on fout là… Nous approchons d’un ghat difficile d’accès, une petite crique fermée où se déroulent les cérémonies… Des individus louches autour de nous essaient de nous vendre de l’herbe, nous disent qu’on a rien à foutre là, se proposent de nous escorter moyennant roupies… On les ignore.

On finit par déboucher sur une sorte de balcon très étrange, un rempart de château oriental surgi du chaos urbanistique, en hauteur, comme le bord d’une falaise constituée de maisons, avec une petite tour au dôme en forme de goutte, donnant directement sur la crique. Nous n’avons aucune visibilité pour l’instant, mais une odeur de viande grillée entêtante ne laisse aucun doute quant à ce qu’il s’y trame. A notre gauche, des fumerolles émanent d’un terre-plein rectangulaire, de la taille d’un petit terrain vague. On s’approche. Le sol est couvert de cendres, de vestiges de bûches, et je distingue très nettement un crâne grisâtre émergeant des scories… La fumée prend aux yeux et obstrue les voies respiratoires, ce qui ne semble nullement gêner les trois Intouchables qui zonent sur le lieu, attendant l’extinction des feux pour passer le balai. L’un d’entre eux chique du pan, et crache régulièrement un mollard rouge sur le funeste brasier. Il nous explique qu’on vient de brûler trois brahmanes, et qu’on l’a fait ici, sur les hauteurs, parce qu’ils sont de haute caste. A coté de moi, une chèvre passe, fouine dans les cendres, et fait caca juste devant le crâne à demi-enfoui. L’Intouchable nous réclame de l’argent, pour son cours de sociologie, et parce que nous ne sommes que vaguement tolérés ici. Je lui lâche 100 roupies pour avoir la paix, et nous retournons vers le muret.

Là, tapis derrière ce parapet en ruine, comme deux enfants, nous sommes aux premières loges, et lorsque nous avançons nos têtes pour apercevoir ce qu’il se trame en-dessous de nous, nous nous retrouvons nez à nez avec une carcasse humaine enflammée, bouche ouverte, visage figé dans un cri, des flammes jaillissant de son ventre… La fumée noire qui s’élève de ses entrailles nous arrive en plein dans la gueule… Il y en a une dizaine d’autres, toutes drapées de safran et recouvertes de fleurs. Nous avons une vue plongeante sur toute la crique, illuminée, invisible de l’extérieur sauf par le fleuve, parsemée de buchers autour desquels communient de petits groupes, les familles des défunts. L’ambiance n’est pas morbide, plutôt joyeuse: les familles sont contentes que mamie soit brulée à Varanasi, elle ne se réincarnera pas en chèvre. Je pense à la fin du Retour du Jedi, lorsque Luke brûle le corps de son père pendant que les gens font la fête sur Endor…

Une fois la surprise passée, nous regardons les feux, méditatifs et silencieux. Tétanisé, je contemple les corps, visibles sous toutes leurs coutures, se désagréger… Je me souviendrai encore longtemps de cette main qui se dessèche dans le feu et des os du visage qui apparaissent peu à peu alors que la peau fond… Le vieillard juste en-dessous de nous a le torse complètement écartelé, ses entrailles font des bulles…

Organiser une crémation à Bénarès coûte très cher, les budgets sont calculés au cordeau, et les buchers de cèdre font à peine la taille du cadavre. Les pieds et la tête dépassent donc, et, ne se consumant pas au même rythme que le reste, finissent par se détacher, tomber au sol, pour être immédiatement emportés par un chien errant…

Des brahmanes passent entre les bûchers, annonant des choses que je ne comprends pas, pendant que les âmes s’envolent. Une grand-mère édentée, dont le linceul est parti en fumée, a les seins qui font d’étranges cloques. Je suis incapable de détacher mon regard, bloqué dans mon voyeurisme morbide, en proie à des réflexions mystiques mêlées de bouffées d’anxiété. Une crémation dure trois heures et demi, pour 360 kgs de bois, ce qui laisse pas mal de temps pour réfléchir à sa propre mortalité…

J’observe le déroulement des rituels… un membre de la famille, vêtu de blanc, se baigne dans le Gange, puis fait cinq fois le tour du bucher, torche à la main, avant de l’allumer. Pendant la crémation, parfois, il redresse un bras ou une jambe, pour la remettre bien dans le feu… Une fois le corps entièrement consumé, on jette un peu d’eau sacrée sur les cendres restantes, et les croque-morts soulèvent les bûches par un effet de levier, balançant tout dans le Gange, dans un grand plouf… Des sadhus arrivent alors, nus, s’accroupissent, et se frottent le corps, les visage et les cheveux de cendres…

Nous retournons à l’hôtel en passant par les quais, la pleine lune se réverbère sur les clapotis du fleuve. On ne dit rien. On est sonnés, rassasiés de transgression, de curiosité malsaine. Léo et moi avons les vêtements, les cheveux et le visage plein de cendres humaines, et une perturbante odeur de barbecue nous accompagnera jusqu’à notre lit…

Alors que je suis en train de digérer tout ce que j’ai vu, Léo reçoit un push du Times of India: afin de lutter contre les fraudes et l’argent sale, le président Narendra Modhi vient d’annoncer que les billets de 500 et 1000 roupies ne vaudront plus rien à partir de ce soir minuit. Nos portefeuilles ne contiennent que des billets de 500 et 1000 roupies. 86% de la monnaie indienne est composée de billets de 500 et 1000 roupies.

Il est 23h50 et nous n’avons plus d’argent. Plus personne n’a d’argent dans le pays. Demain ça va être l’émeute. On se met à courir…

La suite dans Retour des Indes — Crise d’angoisse à Jaipur…