Survivre à la Coupe du Monde grâce à l’alcool trafiqué, au LSD et au catholicisme.

Vendredi soir. J’écluse des pintes dans un des rares pubs qui ne diffuse pas de match de foot. J’ai trouvé ma terre promise au fond d’une petite ruelle glauque longeant les contreforts Nord de Montmartre, quelque part vers la rue Lamarck. Un pub minuscule, n’existant pratiquement pas. Banquettes de cuir, vieux bois, atmosphère confinée, vitraux teintés, le confort anglais. Pas grand-monde, l’idéal pour me morfondre un peu façon Gainsbourg. J’entends quand même derrière moi débattre sur les derniers matchs. Je passe mes nerfs sur une Guiness bien foutrale, j’ai de la crème plein les moustaches, quand un Anglais m’alpague: “Hey mate, don’t you like football ?”

C’est le modèle d’Anglais longiligne et rock n’roll, pas garçon boucher tondu et rougeaud (l’autre modèle d’Anglais). Brun, cheveux mi-long bouclés, bottes en cuir et jean serré: on est plus proche de Robert Plant que de Mike Tidall. Il sourit. Il doit avoir 30 ans, pas l’air méchant et visage de hobbit, des tournures d’Ed Sheeran un peu. Je lui réponds par un rictus, avec un accent céfran à couper au couteau, que je déteste les sports d’équipe, que je déteste l’esprit collectif, que je suis un individu libre, que j’aime le surf moi, parce qu’on est tout seul face à la mer comme Calogero et le Colonel Kilgore dans Apocalypse Now,

que je cherche désespérément à fuir ce mois de juin terrifiant et qu’il pourrait faire un peu l’effort de parler la langue des autochtones, merde.

Il me répond qu’il est “désowlay”, qu’il pensait que j’étais un compatriote, que j’ai l’air insulaire, et qu’il n’y a que des english-speaking people qui fréquentent ce gastos… Ben tiens. Il est pas le premier à me le dire, c’est vrai. Mon dos raide, mon regard hautain, mon humour glacial, mon teint rosé, ma gueule celte, ma distance empruntée font qu’on me la sort souvent celle-là. Me manque juste le monocle. A chaque fois qu’on me compare à un sujet de la couronne, je repense à la phrase de Céline, “les Anglais, c’est drôle quand même comme dégaine, c’est mi-curé, mi-garçonnet.” Ca me fout toujours un seum impossible. Je lui répond qu’ I am from Normandy, and as England is an ex Norman colony, it is not me that look like the British, it’s the British that look like me… Gouaille de titi-parigot façon Renaud, ça marche bien en général, ils trouvent ça typique… J’aime bien surjouer mon rôle de Français…

Il éclate de rire, ça a brisé la glace, c’est limite s’il me tape pas dans le dos. On discute un peu… c’est un Mancunien qui vit ici depuis deux ans, qui déteste les Londoniens, et qui manage des groupes de rock à Paris. Il a cette arrogance un peu stupide anglo-saxonne qui me rappelle que les Anglais, j’aurai toujours tendance à les préférer lorsqu’on coupe les doigts de leurs archers. Deux secondes plus tard je réalise que j’ai passé ma vie à écouter Led Zeppelin, Oasis et les Stones, et les Beatles et Black Sabbath, et David Bowie et The Cure et The Smiths et The Police et Queen et The Kinks, et Joy Division… et mon cerveau se retrouve à faire un grand écart dialectique digne d’un intellectuel de gauche contemplant avec attendrissement un intégriste islamique.

Alors que mon âme s’éparpille dans ses habituelles contradictions, on parle de la conquête normande, Hastings, 1066, de Guillaume le Bâtard, qui retourne une situation désespérée, qui saisit à deux mains son destin royal, le premier self-made man de l’Histoire, on parle de l’influence du français sur la langue de Shakespeare (30% du vocabulaire !), on évoque les devises nationales qui sont en français, Dieu et Mon Droit, Honni Soit Qui Mal y Pense et je lui explique l’éternel débat entre langue évocative et langue descriptive. L’Allemand est une langue philosophique, l’Anglais une langue épique, et le Français une langue diplomatique. Chaque langue européenne a son utilité, façonnée aléatoirement par le temps, les usages et les problématiques liées à chaque peuple.

L’anglais est fait pour chanter et le français n’a pas assez d’accents toniques pour le rock n’ roll. Par contre, il est assez arcanique, et a assez de règles obscures et même gratuitement compliquées, pour faire un excellent outil de littérature. Avec le français, tout en consonnes et en sonorités nasales et étouffées, impossible d’être musical, c’est tout en “frr” en “crr” en “strr”… le “r” français se prononce à l’allemande, bien guttural au fond de la gorge contrairement au “r” anglais qui ne se prononce même pas, tout souple comme un coussin moelleux…

Ces genres de parlers ça modifie la tronche des gens à force… Le Français de base a un gros pif à nasiller comme ça sur des générations (les Japonais nous appellent bien les Longs-Nez), à annoner des “on”, “oin”, “an”, “ain”,“euh”… toutes ces sonorités produites intégralement par les narines et qui n’existent qu’en français, langue monocorde faite pour marmonner des trucs comme un intrigant à Versailles, comme un paysan à moustaches sur son tracteur… Mais ce dialecte apporte suffisamment de vocabulaire argotique, et de tournures compliquées pour tordre la langue et en faire ce que vous voudrez.

Des mots celtes, des mots germains, des mots basques, des mots nordiques, des mots italiens, 36 patois différents, rajoutez à ça les anglicismes débiles et les insultes de blédard, la dégénérescence du latin en action, et cette langue devient parfaite pour trouver des termes amusants, puissamment chargés, qui sonnent bizarre, c’est riche et touffu, ça permet de vraiment travailler ses phrases. Vous arrivez à imaginer, vous, un américain qui écrirait comme Céline ou comme Proust ? Pourquoi croyez-vous que la France domine le game des prix Nobels de littérature depuis le début ?

Les anglais sont eux fait pour la musique, avec leur langue trop pleine de voyelles, toute en weuwawah ils aiment les grandes sagas chantées, les belles histoires, l’amour, l’émotion. Ils ont inventé la comédie musicale et sont les seuls à kiffer d’ailleurs. Ils remplissent Broadway, et nous on a Garou. Bien plus d’enfants possédant l’oreille absolue naissent en Angleterre comparé à la France, ils sont naturellement musicaux, en comparaison des tonalités plates françaises (encore plus y naissent en Chine, avec leur langue entièrement tonale. Par contre ils font de la musique de merde, comme quoi. Où alors on a pas assez d’oreille, on est pas assez éduqués pour apprécier à leur juste valeur les bandes originales de restaurants chinois, j’en sais rien).

Les Français, avec leur langue de comploteurs, ils dissèquent froidement la réalité, comme des fourmis avec leurs mandibules. Ils sont obsédés par la sociologie, par l’agencement d’une société perçue comme aussi chaotique que leur langue, remplie de règles idiotes. Tout roman Français, même excellent, a forcément une composante politique, voire sociale. Truc impensable en Anglo-Saxonie, où la politique n’a que rarement sa place dans les livres ou les films ou l’art en général.

On passe au whisky et Eoin (c’est comme ça qu’il s’appelle le Rosbif, ça se dit “Owen”, mais je préfère dire “éouain”, je lui ai demandé de m’épeler), m’écoute et cherche à me faire l’apologie du français en balançant les banalités d’usage: langue de l’amour, langue romantique, langue d’élite et je ne sais quelles autres fadaises sorties d’une pub pour du cognac en promotion..

Je commence à être bien allumé, ça tombe bien ce soir j’ai vraiment envie de m’en coller une éclatante, le genre où tu rentres à huit heures du matin en plein jour en croisant des gens qui font leur jogging au lieu de se mettre des races, et j’entends des cris dehors, sûrement un but français, pas moyen d’échapper à cette infecte discipline, sentiment de persécution, j’ai envie de me réfugier dans la cave, à l’abri de ces bombardements de clameurs patriotiques stupides pour pouvoir vider quelques fûts de Murphy’s trankchille, qu’on me foute la paix, je décide de prendre sur moi, j’ai une image à maintenir, freine tes ardeurs mec, le gros Gallois derrière le comptoir a pas du tout l’air d’accord avec tes ambitions… Je reprends le contrôle et m’ébroue un peu, mon chaos intérieur passe inaperçu, business as usual.

Le bar commence à se remplir, je m’aperçois que ça ne parle qu’anglais, tout autour de moi. Des Irlandais, des Australiens, des Ecossais, c’est tout le Commonwealth qui est venu s’échouer ici. Les filles parlent fort, ont pas mal de viande sous la peau, et me font un peu peur. Il y a toute une étude à faire sur l’agressivité sexuelle des anglaises en mini-jupes fluo. J’ai passé plusieurs mois dans quelques villes d’Albion, à chaque soirée j’étais traumatisé. Tenir les cheveux d’une boulotte qui vomit seins nus sous la pluie par 5 degrés, ça forge la jeunesse…

Je déblatère dans un anglais de plus en plus lyrique, et avec un accent s’enfonçant petit à petit dans des tonalités de type Jean Dujardin et avec moults parenthèses, contradictions, sauts de paragraphes, chaos discursif total… Le vocabulaire augmente, mais l’accent s’empâte irrésistiblement… Eoin me dit que je m’emporte, que je ne peux pas juger comme ça, à l’emporte pièce, qu’il faut être plus modéré dans la vie. Flegmatique, le bougre. Il aurait du comprendre en voyant ma descente que la modération c’était pas franchement mon truc. Les gens manquent de passion aujourd’hui c’est décourageant. Heureusement, un bibendum écossais me trouve rigolo, un géant chauve et roux, élevé au haggis, il me dit que j’ai des guts, qu’il aime bien les mad dogs dans mon genre, il me trouve un coté scottish… Je lui répond sans m’interrompre qu’ everybody has a scottish side once drunk. Il éclate d’un rire ogresque, me broie contre ses man boobs… C’est une manie le hug chez ces cons…

Je m’extrais péniblement de ses aisselles, j’essuie sa sueur qui noie mon visage, et je m’aperçois au fil de la tise que mon vrai peuple se trouve là, parmi ces rouquins stiff upper lip… Dire que j’aurais pu naître en Angleterre, à 100 bornes près… Mais non, il aura fallu que j’existe au milieu de ce sous-peuple bâtard ni du Sud ni du Nord. Le Français de base, c’est une peau blanche qui prend des coups de soleil, des cheveux châtain et des yeux noisette, la banalité la plus affligeante, une gueule de Breton quoi. Ni germanique ni latin, ni scandinave ni méditerranéen, ni rien du tout. Hautain et glacé comme un germain, désorganisé et bruyant comme un latin, alcoolo-mélancolique comme un celte, n’importe quoi, vraiment.

Vibration dans ma poche. Un message Whatsapp de Baptiste Desmarais qui me demande ce que je fous, et me propose de le rejoindre quelque part dans le Quartier Latin. Il veut absolument me faire découvrir un bar., “Chez J.C.”. Baptiste Desmarais. Un géant moitié Versaillais moitié indien moitié londonien rencontré à la fac. Porte des t-shirts “Rotting Christ”, “Impaled Nazarean” ou “Gorgoroth” et des chaussures de bateau. Parle arabe avec un accent syrien et anglais avec un accent cockney. Issu de la caste des Kshatrya par sa mère, fils de guerriers, comme moi. Un individu improbable, un genre d’avatar qui aurait un blason à fleurs de lys dans une main, le trident de Shiva dans l’autre.

J’entérine sa proposition. Tant que je peux échapper à l’infâme liesse des supporters ivres partout dans la ville, ça me va. La nuit avance, les anglaises deviennent de plus en plus entreprenantes, je paie ma tournée, je dis adieu à mes petits camarades de bac à sable qui m’étouffent de hugs, une anglaise me roule une grosse pelle en me broyant contre son 95D et je m’enfuis en uberisant le marché des transports parisiens.

Je débarque pas loin d’Odéon, retrouve Baptiste, on s’embrasse, on marche, il me dit que le bar est pas loin, que ça va être une sacrée expérience. Bon.

On se retrouve dans une petite ruelle, devant ce qui semble être un bar fermé depuis des lustres, aucune enseigne, à part une petite ardoise avec marqué “Chez J.C.” à la craie, une peinture de couleur indéfinie qui s’écaille de partout, de lourds panneaux de bois plaqués aux fenêtres… On est face à une grosse porte façon club du Marais, bien noire et massive, prête à se refermer derrière nous, qu’on entende plus jamais parler de nos existences.

On toque, on nous observe 5 secondes derrière un oeilleton, puis l’entrée nous est acquise. C’est une unique pièce, grande comme un studio, version club anglais (décidément) décadent, sombre, confinée, capitonnée, un cabinet de curiosités du XIXème siècle, un grand miroir piqueté de vert-de-gris derrière le bar, des dizaines de bouteilles poussiéreuses, des objets absurdes, fascinants, inquiétants, grotesques, pathétiques. Les fenêtres sont toutes obstruées.

Sept ou huit visages sont tournés vers nous: tous les invités nous scrutent, interdits. Baptiste se tourne vers le patron derrière son comptoir, et bredouille qu’il est déjà venu il y a quelques semaines. Le patron, le fameux J.C. un gros type renfrogné d’une cinquantaine d’années, sourit au bout d’un moment et nous dit bienvenue, avec un air d’indulgence comme si on avait fait une bêtise…

J’observe la faune: moyenne d’âge 40 ans, au bas mot, et encore c’est parce qu’il y a deux meufs de 25 ans qui dansent au milieu, ivres et lascives, devant un vieux dégueulasse vautré dans un fauteuil qui les regarde avec un ignoble rictus. L’une d’elle a un look lolita gothique, collier ras-de-cou, frange noire, bombers, slim noir, on dirait Natalie Portman dans Léon, mais en légale. L’autre a l’air d’une étudiante en communication visuelle sans doute persuadée d’avoir une sensibilité artistique. Au bout du bar, une cougar ex-fan des 80’s parle fort avec un type sans âge en tombant des bières. C’est la Cour des Miracles, un club sélect et privé, mais réservé uniquement à l’élite des pochetrons en fin de cycle… L’avantage, c’est qu’ici non plus il n’y a aucun écran de télévision, la Coupe du Monde n’a jamais eu lieu, je nage en plein révisionisme sportif et ça me va parfaitement. On se pose au bar avec Baptiste, et on commande un verre à J.C. Ce dernier, nous conseille le “punch de J.P.”, qu’apperemment tout le monde picole ici, et sort une bouteille de Volvic remplie d’un liquide verdâtre… C’est deux fois moins cher que le reste, va pour le punch de J.C…. On trinque, le truc à un goût de punition de jeu à boire, et on discute un peu… J.C. nous raconte vite sa vie en détail, ses aventures, ses problèmes avec sa mère malade, on dirait un tenancier de PMU, le genre qui boit ses produits, d’ailleurs il tape dans sa liqueur infernale tout en parlant, il nous ressert, va monter le son, du rock progressif 70’s tout à fait psychédélique, il fait sa vie, en roue libre… Avec Baptiste, ça discute littérature, philosophie, Ernst Jünger, black metal, Hunter S. Thompson… les garçons se racontent rarement leurs vies, même quand ils ne se sont pas vus depuis longtemps. On y vient quand même après quelques verres.

On finit par se rapprocher de la cougar et de son pote, histoire de socialiser un peu… Le mec ressemble à Simon Libérati, architecte de profession qu’il m’assure, il est totalement allumé, les yeux fous, le cheveu gris et gras plaqué en arrière à la Bukowski, trogne poivrée et haleine alcoolo-tabagique. Il est parfait. La cougar est attachée de presse, et ressemble à une femme fatale, avec regard ténébreux, vapoteuse en forme de fume-cigarette et voix rauque… Cet endroit est hors du temps et de l’espace, un speakeasy de la Prohibition, impression d’être dans un film noir, quelque part sur le Sunset Boulevard…

Je laisse Baptiste se faire dorloter par la cougar plutôt au taquet, pour aller fumer avec Simon Libératoc, et j’en profite pour emmener avec moi les deux lolitas succubes, histoire de faire plus ample connaissance…

Dehors la nuit est calme, les sectateurs de Jean-Pierre Papin sont couchés et je respire. Simon titube et bafouille, il n’arrive plus à rien ce qui me laisse toute l’opportunité d’écouter les deux nigaudes exprimer ce mélange de narcissisme et de stupidité si courant de nos jours. Je suis soudain saisi d’angoisse tellement tout ça est houellebecquien… Finir à 45 ans, grisonnant et rougeaud, à annôner des inepties à de jeunes idiotes dans un bar glauque à 4h30 du matin, c’est donc ça qui m’attend ? Que peut-il bien se passer dans une vie pour en arriver là ? Lassitude de la déchéance du monde de la nuit, de tous ces rêves brisés noyés dans la tise… Je retourne à l’intérieur m’asperger de punch et récupère Baptiste qui sort des toilettes avec la cougar en reniflant…

Le temps passe et je sombre progressivement dans une détresse diffuse, déprimé par les vieux et par la lolita gothique qui accueille chaque tentative d’humour par une indifférence glaçante, sa bêtise rendant ses rejets encore plus indigestes, le tout dilué dans cet affreux punch qui m’oblige à m’agripper au bar pour ne pas me vautrer…

A 6h30, tout le monde dégage, Simon Libéranul part travailler, ce qui me laisse pensif quant à la vie que peuvent mener les quadragénaires. La cougar câline Baptiste, ils se galochent, et elle va se coucher en slalomant. Les deux pétasses ont pris un uber, c’est fini, J.C. a sorti un gros panneau de bois pour se barricader dans son antre et plus jamais revoir le jour, tout le monde dehors faut pas rester ici messieurs dames… On se retrouve en plein jour avec Baptiste qui sort un flacon de LSD car c’est un homme plein de ressources et d’idées brillantes. J’en dépose une goutte sur le bout de ma langue et nous décidons sur un coup de tête d’aller à Saint-Sulpice, devant l’église, pour cuver tout ça dans la fontaine sur le parvis.

On titube dans le Quartier Latin, semblables à Johnny Depp et Benicio Del Toro dans Las Vegas Parano, très excités par les lumières de l’aube dans le ciel, qui irisent les nuages en camaïeux rosâtres et bleus, et donnent l’impression d’un plafond de chambre d’enfant non-genré… C’est donc dans un état d’esprit très Mariage Pour Tous qu’on s’aperçoit que l’église est ouverte… C’est l’heure des laudes. On décide de s’administrer un purgatif express et psychédélique de nos âmes souillées par cette soirée.

En entrant dans le bâtiment, j’éprouve ce mélange de sentiments qui me saisit à chaque fois que je mets les pieds dans la maison de Dieu: un peu intimidé, un peu mélancolique, un peu à l’abri, un peu étranger. Les églises sont des tombeaux, lorsqu’on y entre, on meurt dans le monde, et il ne peut plus rien vous arriver. A coté de l’entrée, une table propose les sempiternels prospectus misérables à base de “trouver la joie”, “valeurs de partage”, “marcher ensemble” et “porter l’espérance”… Toute cette ambiance qui pue la défaite avec le bénitier rempli d’eau toute croupie comme si on avait mollardé dedans.

L’office n’est pas encore commencé, et il n’y a que quelques personnes assises sur les bancs. Que des vieux. Tous seuls. On se disperse avec Baptiste pour faire le tour du propriétaire…Il y a plein de petites chapelles le long de la nef, remplies d’icônes, de symboles que je ne comprends pas, de dorures, de moulures, des mètres entiers de hauteur sous plafond, des colones, du marbre… Je n’avais jamais mis les pieds ici en trente ans de vie parisienne et voilà que je découvre soudain une mini-basilique Saint-Pierre… Je sautille de chapelle en chapelle, fasciné par les lumières de l’aube traversant les vitraux colorés pour venir danser sur ma peau. Ma légère montée lysergique dilue un peu le décor, les statues se déforment, les plafonds tanguent, les colonnes prennent des tournures non-euclidiennes…

Dans une de ces grosses alcôves, deux vieux sont en train de prier dans un silence total, devant le saint-sacrement. La vision de ces vieux solitaires, s’accrochant à la seule chose qui les relie encore à leur compagne défunte, la compagne d’une vie, m’étouffe. En traversant la nef, mon regard halluciné se pose sur la poignée d’octogénaires désemparés esseulés éparpillés parmi les bancs, et je suis désemparé par cette épouvantable ambiance de fin de race… Un peu plus loin derrière moi, Baptiste, la tête levée, bras ballants, fixe stupidement une statue de saint en marmonnant des trucs… Entre les momies déconnectées vénérant un Dieu mort et une jeunesse saturée de toxines barbotant dans un délire chimique, c’est le Kali Yuga, c’est la fin des choses, y’a plus qu’a se vautrer dans la soue et à se repaître.

Bon, au moins on est au frais. Dehors, c’est déjà presque la canicule. Je termine mon tour, mon innénarrable chemin de croix post-moderne et atteris devant une Vierge à l’enfant devant laquelle je brûle un cierge avant de m’asseoir. Là, ivre, défoncé, délirant, à l’extrême limite de mon corps et de mon esprit, j’essaie désespérément de percevoir ce que la vaste majorité de la population humaine éprouve dans un lieu de culte. J’ai jamais réussi à comprendre les croyants…

Assis sur mon banc, je contemple la vierge entourée d’un halo, et l’orgue qui a commencé à jouer depuis quelques minutes se transforme dans mes oreilles en une symphonie mystique et extravagante… Les fioritures baroques et les colonnades et les encensoirs qui pendouillent se distordent et évoluent à leur gré, tournicotent, rapetissent, s’enroulent, dégoulinent, vibrent comme la surface d’un étang au rythme de la musique… C’est le moment propice, c’est là, c’est maintenant que je pourrais me sentir relié à tous les gens du monde comme un putain de punk-à-chien dans un teknival mayennais. Que je pourrais enfin comprendre cette impression d’infini des croyants lorsqu’ils se retrouvent devant une statue en plâtre. Que je pourrais enfin savoir ce que c’est que d’être religieux, d’y croire vraiment, d’entendre un truc dans sa tête qui te dit que tout va bien se passer maintenant…

Mais la seule chose à laquelle je pense, c’est que des gens qui sont capables de vénérer un quidam Juif cloué sur une croix finiront tôt ou tard déifier Cyril Hanouna et Kev Adams. C’est comme à la fin de Soumission, malgré tous mes efforts, je ne perçois que des agrégats d’atomes dans ces idoles, de simples particules élémentaires. Même sous acide, je reste et demeure un terroriste de salon sans foi ni loi.

Je me relève. Baptiste a disparu, introuvable. Je sors sur le parvis, aucune trace non plus. Il a été enlevé par les anges, c’est la parousie, ça y est. Je reste con cinq minutes devant la fontaine, avant de rentrer chez moi un peu penaud sans trop savoir pourquoi. Le soleil est déjà haut, et dans la rue, les marchés sont très animés.