The house that Jack built, ou la vie d’artiste

Lars Von Trier est un homme qui va mal. En proie à des épisodes dépressifs majeurs, le plus souvent très alcoolisés, à des prises de poids surprenantes, à des phobies invalidantes (il est incapable monter dans un avion), à des tirades publiques vaseuses… Il est l’incarnation d’un certain miracle scandinave.

Il est ce qui arrive aux Vikings lorsqu’ils ne peuvent pas prendre de Drakkars pour venir s’échouer à Cherbourg.

Au cours des années 2010, j’ai visionné sa “Trilogie de la Dépression”: le triptypque Antichrist/Melancholia/Nymphomaniac. A chaque fois en me demandant quel plaisir malsain je pouvais bien chercher en m’infligeant ça… Après Melancholia, j’ai eu le sentiment d’être Michel Houellebecq, après Nymphomaniac, j’ai été dégoûté de sexe et des femmes, et après Antichrist, je me suis dit tout du long: “mec, me montre pas ça, va voir un psy…”

Ce triptyque non-artistique, ce symptôme déversé sur une dizaine d’heures, cet étalage gênant de mal-être absolument pas sublimé résume pourtant parfaitement la mythologie et l’inconscient européenns, son nihilisme, sa brutalité intrinsèque. Bien plus que tous les Seigneurs des Anneaux du monde, il dit l’Occident. C’est en ça que Von Trier, quoi qu’il fasse, est intéressant.

J’étais donc moyen-chaud pour me taper The House That Jack Built, et subir 2h20 de torture absurde et complaisante. Et j’en suis ressorti surexcité, surstimulé artistiquement, anxieux, hystérique, bouleversé.

Avec ce film, Von Trier a refait de l’Art. Il a construit quelque chose de riche, touffu, avec dix idées de mise en scène par plan, des références partout, un montage halluciné, des couleurs, du stop-motion à la craie, Glenn Gould qui marmonne, du funk, des nazis, l’Enfer de Dante, la peinture de la Rennaissance, un cours d’architecture gothique…

Je ne sais pas sous quel traitement médicamenteux les autorités danoises ont placé Lars Von Trier, mais j’ai envie de leur écrire une lettre de remerciements. Au lieu de nous balancer brut de pomme toutes les saloperies qui lui courent au fond du crâne, il a enfin réussi à mettre ses angoisses en perspective, à les ordonner, leur ajouter de l’humour et de la légerté, à en faire une oeuvre.

Loin d’être un banal slasher, The House That Jack Built n’a même aucun rapport avec un film d’horreur: c’est une comédie mâtinée de réflexion métaphysique sur la condition de l’artiste et son rapport à la morale.

Jack est un artiste, et c’est Lars Von Trier. Et comme tous les artistes, Jack va devoir choisir entre deux lifestyles radicalement différents: vivre ou créer. Cette tension permanente entre le désir de construire une vie normale, et les abysses pulsionnels de la création artistique, chaque artiste la connait. Vie rangée ou vie de bohême ? Le pavillon avec femme, enfants, et Renault Mégane, ou la chambre de bonne, l’alcoolisme et la vie de rockstar ?

Ce choix va s’imposer à lui. C’est une banale histoire de cric (jack en anglais) qui va lancer par hasard sa carrière, c’est ce cric qui va la bâtir. La Maison que ce cric a construit. Ce cric, c’est la scène primitive, l’accident existentiel, le traumatisme initial qu’éprouve un jour tout artiste et qui lui fait se dire “c’est ça que je dois faire”…

Tout le long du film, Jack sera tiraillé entre deux désirs: construire la maison de ses rêves, et tuer des gens pour en faire des œuvres d’art. Jack va réaliser au premier degré ce que tous les artistes font symboliquement: sacrifier les gens autour d’eux pour s’accomplir esthétiquement.

Dans les deux scènes les plus difficiles du métrage, Jack va tuer une amante, et une famille. Et pendant qu’il s’épanouit en seral-killer à temps plein, son projet de maison stagne lamentablement. Pour son art, Jack va brûler l’amour, le famille, et le foyer. Il va s’enfoncer dans la folie, la marginalité et la solitude, un grand rictus plaqué sur le visage.

Tout au long de son dialogue avec Virgile, Jack va s’évertuer à nous convaincre que la mort, la putréfaction et la destruction font partie intégrante de l’Art, et en sont même ses parties les plus importantes. A grands renforts de tableaux de natures mortes, de scènes de chasse, de processus de vinification, il nous montrera que l’Occidental aime faire émerger le Beau du sordide, au grand dam de ce pauvre Virgile qui ne voit dans l’Art qu’une expression de l’Amour chrétien.

Autant vous dire que je me suis senti particulièrement concerné par le personnage de Jack, ce Patrick Bateman de province, cet American Psycho Gilet Jaune, houellebecquien à mort. Et ce n’est pas simplement parce que c’est un babtou fragile, maniaque du nettoyage, avec une fascination un peu creepy pour les nazis. S’épuiser à faire un travail “sérieux”, avec un vrai salaire, à essayer de tomber amoureux, à entretenir la flamme d’un couple, à faire un prêt pour devenir propriétaire, à souscrire à une assurance-vie, à tenter de construire quelque chose, tout en s’échinant chaque nuit, chaque matin, chaque pause-déjeuner, à tenter de s’exprimer artistiquement, chaque minute de ma vie entièrement dévolue à cette obsession idiote, handicapante, invalidante, empêchant à jamais d’avoir une vie normale… Tout ça pour un résultat misérable, dérisoire, grotesque, avalé par l’abîme du Temps en à peine quelques années… Un tropisme d’Européen nihiliste dévoré par ses pulsions autodestructrices, parfaitement résumé par l’introduction de Trainspotting.

Les deux films sont d’ailleurs tout à fait comparables, par leur traitement javelisé à l’humour cynique et féroce, par leur bande-son funky et guillerette accolée à des scènes macabres. Mais contrairement à Renton, Jack ne choisira pas la vie.

Dans son essai sur H.P. Lovecraft, Michel Houellebecq nous propose le constat suivant:

“ Howard Phillips Lovecraft constitue un exemple pour tous ceux qui souhaitent apprendre à rater leur vie, et éventuellement, à réussir leur oeuvre. Encore que, sur ce dernier point, le résultat ne soit pas garanti. “

Jack a totalement raté sa vie, mais il a-t-il réussi son oeuvre ? Même pas. Il suffit de comparer ses maquettes de maisons, inventives, poétiques, travaillées, subtiles, et les grotesques photos qu’il prend de ses meurtres, ou le petit garçon taxidermisé qui ressemble juste à une décoration d’Halloween made in China. Lors du dernier acte, alors qu’un Jack lyrique fanfaronne en vantant les qualités esthétiques de ses meurtres, Virgile lui rétorque:

“C’est bien tout ça, Jack. Mais où en es ta maison ?”

Et là, c’est la panique, Jack va réaliser que la voie qu’il a choisi est irrémédiable, sans issue ni retour en arrière. Et il va construire maladroitement une petite cabane avec ses cadavres, pour sauver les meubles. Et Virgile constatera:

“C’est une bien jolie maison, Jack. Tout à fait inutilisable.”

Cette sentence résume tout le propos du film. Jack a tout perdu, tout raté, mais il assume, et suit Virgile jusqu’en Enfer. Et pourquoi il assume ? Parce que David Bowie.

La bande-son (Fame de David Bowie) funky et décalée traduit parfaitement l’état d’esprit frénétique et euphorique dans lequel on peut se trouver lorsque l’on a tout abandonné pour faire de l’art. Cette excitation malsaine, cette jouissance créatrice et destructrice tout en même temps. Ce plaisir festif qu’il y a à sacrifier sa vie et sa santé mentale pour construire une oeuvre que l’on sait dérisoire, et surement pas très utile à l’humanité. Ce sentiment confus que plus vous faites de la merde, plus Allah vous facilite. Plus le ciel vous crie bismillah. Les moments de folie et de perdition pures sont toujours les plus féconds. Même moi, minable blogueur, je n’arrive à créer qu’au fond de ces gouffres existentiels, enfermé dans une vie de moine, ou noyé dans des soirées interlopes. Combien de relations ai-je fait foirer ? Combien d’amitiés négligées, de carrières manquées ? Tout ça pour quoi ? Quelques vues ? Trois commentaires ? Quelle déchéance, et quelle volupté dans cette déchéance…

Je suis écartelé entre la voie de la conscience un peu médiocre de Virgile et le nietzschéisme puéril de Jack. Et on sait tous que c’est Jack qui a raison, raison de nettoyer tout à fond, de vérifier tout trois fois, raison de poursuivre son oeuvre, jusqu’au dernier cercle de l’Enfer, comme Hunter S. Thompson roulant à fond la caisse dans le désert, bourré de mescaline, de cocaïne et d’éther, jusqu’à Las Vegas, pour accomplir son Destin.

“Life should not be a journey to the grave with the intention of arriving safely in a pretty and well preserved body, but rather to skid in broadside in a cloud of smoke, thoroughly used up, totally worn out, and loudly proclaiming “Wow! What a Ride!” “ — Hunter S. Thompson