Le Meilleur Chef au Monde

Nouvelle Gastronomique à ne pas lire sous Firefox, visiblement.

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C’était la première fois que je rentrais dans une limousine, Anna non, bien sûr, comment ai-je pu un seul instant en douter. Comment ai-je pu espérer un seul instant voir Anna prise au dépourvu face au luxe — elle, la Russe, blasée quand un pékin l’accueillait en princesse, et offusquée quand ce n’était pas le cas. Ce pékin-là tenait la pancarte avec des gants en tissu blanc, elle s’est dirigée vers lui avec un détachement absolu, et moi, je me sentais déjà en pleine imposture.

- Tu avais déjà pris une limousine, toi ?
- Oui, oui, elle m’a dit en regardant le paysage défiler par la fenêtre.
- Mais quand ? Avant qu’on se connaisse ?
- Ben oui Maxime, avant qu’on se connaisse.
- Mais quand ?
 Elle m’a regardé pour évaluer si mes questions allaient continuer pendant deux heures, où s’arrêter au prochain péage.
- Pourquoi tu veux savoir ça ?
- Ben je sais pas, c’est pas courant de prendre une limousine, enfin tu es étudiante mine de rien, même si t’es une vieille étudiante, on prend pas une limousine tous les jours, c’est juste surprenant que tu sois aussi blasée de prendre une limousine, quoi. Après je m’en fous, hein. Tant mieux. Moi ça me surprend d’être dans une limousine. Oui, je suis surpris. Quand j’ai vu le gars avec ses gants, sa casquette et son panneau, j’ai fait “woah !”. Toi t’as pas bronché.
- C’est qu’une limousine.

J’ai fermé ma gueule. Au bout d’une demi-heure la limousine a quitté l’autoroute à Cannes, puis s’est engagée dans une nationale traçant vers Grasse. Le paysage était déjà super exotique, des reliefs doux, des restanques.

- C’est un mec qui t’a invité dans sa limousine.
 Anna s’est mis à sourire. J’étais éperdument amoureux d’Anna, je vous l’ai dit ?
- Oui. Un homme.
- Ah ben c’est bien. Plusieurs fois ? Un riche ?
- Deux fois. C’était un ami.
- Quand vous dites “ami”, les russes, c’est le mot le plus large du monde. Un “ami” ça peut être le gars qui va tuer votre voisin, votre mec, un ex, votre patron, le président, un cadavre sur la route, un putain de chat, ça se passe pas comme ça la langue française, hein. Je sais que t’es douée et que t’as gagné ce concours, mais tu peux pas tout foutre dans le mot “ami”. Tu peux pas y mettre dedans à la fois un vrai ami et de l’autre côté un mec qui veut te sauter ou qui t’a sautée, par exemple.
Anna a ri.
- Ouais, rigole. Et quand tu parles de moi, tu dis que je suis ton ami ?

- Non, je dis que tu es mon copain.
- TON COPAIN !
 J’ai répété “Ton copain !” à ma fenêtre comme pour la prendre en témoin.

- Ca ne te va pas “copain” ?
- Non non, ça me va, c’est parfait. C’est juste mille fois moins fort qu’ami, faut que je t’achète un dictionnaire de français, Anna, t’es en thèse de Lettre Modernes, et tu connais toujours pas les gradations entre “ami” et “copain”, c’est quand même super embêtant.

Je la faisais rire. J’aimais ces moments, quand toute sa beauté me donnait plein de prétextes pour purger ma colère permanente, et qu’elle transformait mes méchancetés en sourires. J’aurais pu tomber sur une fille qui n’aime pas me voir râler. Je pense qu’Anna adorait me voir râler, c’était exotique et solennel pour elle de voir un français râler, comme de voir un anglais boire des pintes ou un italien faire des pâtes.

- Et puis je suis de gauche, Anna. On dirait que c’est à moi de te rappeler ce que veut dire le mot, c’est le monde à l’envers. Ca n’est pas rien pour moi, de monter dans une limousine.
- Vos limousines font la taille de nos Volgas, minora Anna.
- Oh, ça fait longtemps que je n’ai plus vu de Volgas à Moscou.

- Non, elles ont été remplacées par des limousines.
- A force de confondre vos amis et vos copains, vous allez vite les retrouver, vos Volgas.

Elle m’a tiré par le col en poussant un petit grognement d’exaspération et m’a embrassé. Le goût de nos bouches neutres en contact donnait un arôme métallique à ses lèvres et sa langue.

- Je m’y ferai jamais, aux bouches neutres.
- C’est bientôt fini, me dit-elle en continuant à goûter la mienne. Moi j’aime bien.

Dans la perspective de le rencontrer pour ce repas exceptionnel, le chef Vittorio nous avait fait parvenir dans une lettre dactylographiée, à l’ancienne, les instructions à suivre pour préparer nos papilles le mieux possible à l’expérience qui nous attendait.
Un menu, un putain de menu sur dix jours, avec des ingrédients assez simples, pour accommoder notre bouche et notre estomac à la neutralité la plus parfaite.

Des mélanges de carottes et betteraves, des pâtes complètes, des pains noirs assez dégueus, certains fruits et pas d’autres, beaucoup de céleri.
Au bout de trois jours à ce régime, je me suis systématiquement réveillé avec l’impression de macérer un trousseau de clés au fond de moi. Au bout de six jours, les aliments les plus simples du régime commençait déjà à produire des vacarmes gustatifs dans ma bouche. J’avais presque peur de ce qui m’attendait là-bas. Non en fait, j’avais carrément peur.

- Y’a des gens qui économisent toute une vie pour passer le moment qu’on va passer.
- Je sais.
- T’as peur ? T’as hâte ?
- Oui j’ai hâte. Juste peur de plus pouvoir manger normalement après.
- Ouais, moi aussi.

Comme j’avais peur de ne plus pouvoir jamais toucher une fille à nouveau après avoir connu Anna. Quand nous faisions l’amour, quand on se réveillait, quand je la voyais rire, mes sentiments de bonheur étaient toujours bouffés d’une part de nostalgie par anticipation. J’étais malheureux par avance de la perdre. Une fille comme elle, soyons sérieux. J’avais décidé de mensualiser la rupture probable qui m’attendait un jour, en me lamentant à l’avance un petit peu tout le temps. En espérant que le jour où cela viendrait, le solde de tristesse serait un petit peu moins fort que si j’avais profité à fond de chaque moment passé avec elle.

- Ils disent que c’est le repas d’une vie, murmura Anna. 
- Ouais. Imagine on est déçu.
 Elle me tapa la cuisse.
- Arrête de dire des bêtises. Tu es tellement râleur que tu serais capable de pas aimer le repas pour dire de ne pas l’aimer.
- Non non. J’ai pris un crédit pour payer ma part. Un CREDIT, Anna. Cinq Mille Euro. Pour un repas. A ce prix là crois moi, je vais a-do-rer. Même si j’ai pas aimé. Je me forcerai. Ca c’est une grande qualité des français, quand on paye des trucs chers on ammortit le truc, crois-moi. Ils ont pas fini de voir mes statuts Facebook avec Vittorio Batta les copains, même s’il me sert de la merde de caniche au persil. Et avec nos bouches neutres je serais capable d’aimer ça en plus.
- Dégueu.

La Limousine montait une colline assez résidentielle, tout était déjà élégant depuis une dizaine de minutes. Cette route contribuait à la dramaturgie de la traversée, une sorte d’ascension, de piste aux étoiles, comme si les kilomètres alentours du domaine de Vittorio Batta avaient été patiemment aménagés pour valoriser la destination finale.

Puis nous sommes arrivés devant un immense portail électrique qui s’est déployé paresseusement, et a laissé le navire s’engager sur des graviers, qui, à n’en pas douter quand on connaissait le perfectionnisme du Maître, avaient été soigneusement sélectionnés un par un pour produire le son le plus cool de la terre quand on roulait dessus.

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Une subtile chorégraphie s’est mise en place une fois le portail passé. C’était l’idée que je m’étais faite du luxe, sans jamais l’avoir vraiment connu, une prise en charge douce et feutrée, discrète, minutée, à peine la limo s’était immobilisée qu’une main gantée ouvrait la portière de mon côté. A la perpendiculaire exacte du véhicule, une allée interminable bordée de cyprès et de plantes aromatiques menait au mas de Vittorio Batta, immense bâtiment en pierre provençale. Une grandeur déraisonnable, pour n’accueillir que deux personnes par séjour.

Le maître est apparu. Il n’était qu’un petit point blanc à l’horizon, tout au bout de cette allée.

Nous n’entendions que les cigales, quelques claquements métalliques de la limousine qui refroidissait, et le son de ses pas sur sur les gravillons.

Le chauffeur a ouvert le coffre pour s’emparer du sac de voyage qu’Anna avait réussi à remplir très honorablement pour ces deux jours et demie. Le maître continuait de marcher vers nous, les crissements se rapprochaient. Nous l’observions. N’importe qui dans une telle situation se serait senti très con, de marcher aussi longtemps vers des gens immobiles, mais la durée de cette traversée fut entièrement à son profit. Batta rayonnait déjà d’ascendance sur nous. Chaque seconde de marche dans cette allée le rendait beau, distingué, volontaire, et c’est lui qui profitait de ces longues secondes pour nous dévisager, yeux plissés, analysant le couple que nous formions jusqu’à la marque de nos pompes.

Au bout d’un moment j’ai pu discerner son visage qui m’était tellement familier, il arborait un sourire rêveur à notre attention, et ponctuait sa marche rectiligne et volontaire par quelques gestes faussement machinaux, corrigeant le col de sa blouse immaculée, détachant une tête de lavande pour la porter au nez, puis la manipulant dans sa main pour en dégager les arômes. Le roi venait à nous. La légende vivante de la cuisine, le plus grand chef de tous les temps après Escoffier. L’homme le plus étoilé au monde, le seul chef ayant assez bousculé les codes de la cuisine contemporaine pour que le guide Michelin crée, spécialement à son égard, la notation de cinq étoiles, qu’aucun autre être humain n’avait atteint depuis.

Il descendait de l’Olympe pour venir à nous, nous prendre par la main, et nous y emmener. Il allait cuisiner pour nous, et rien que pour nous deux.

Arrivé à notre hauteur, il a saisi les doigts d’Anna pour y effleurer ses lèvres, et m’a serré la main.
- Vittorio Batta. Je vous souhaite la bienvenue chez moi.
- Je vous remercie, Maître, c’est un honneur, avait murmuré Anna, exécutant une révérence impeccable. Anna buvait du petit lait, l’ambiance était à deux doigts de la valse de Vienne, c’était incroyable combien cette nana, que j’ai rencontré un hiver dans le métro de Moscou, en treillis, à deux doigts de casser la gueule à un poivrot, savait s’adapter aux situations sans un milligramme de fausseté.

- Merci, maître, ai-je palement imité.
- S’il vous plait. Appelez-moi Vittorio. Je vous invite à me suivre.

Et nous avons suivi Vittorio Batta dans l’allée, Anna s’appuyant à mon bras pour planter ses talons dans le gravier. Le manège recommençait, le silence et les gravillons, nos regards dans le dos du maître, ses cheveux longs et bouclés veinés d’argent, sa main dans les lavandes, il connaissait le chemin.
Le palais Batta s’apparentait finalement plus à un luxueux riad qu’à un mas, le vaste hall d’entrée laissant passer la brise et le soleil par d’immenses ouvertures au ciel. L’écho de nos pas était aplati par l’acoustique de cette immense alcôve, dont les parois étaient nacrées de carreaux de céramique.

- Ce Palazzio est le vôtre pendant tout le séjour. J’ai voulu que cela soit un endroit de repos et d’enrichissement. N’hésitez pas, quand nous n’avons pas de travail ensemble, à utiliser la piscine, ou le jacuzzi. Il y a également une bibliothèque au premier étage, mais cela ne parle que de religion, de cuisine et d’art. Je ne supporte rien d’autre.

Une paix aquatique se dégageait de l’endroit, composé de vastes pièces de détente, reliées entre elles par des couloirs étroits - certains d’entre eux exposaient des portraits de Batta, des menus de ses restaurants emblématiques, des souvenirs de ses rencontres avec des acteurs, des présidents et des papes. Il nous a guidé ensuite vers un immense patio qui avait la particularité de comporter sa propre cuisine, un plan de travail circulaire faisant face à une table et une demi-douzaine de fauteuils.

- Combien de cuisines comporte ce palais, Maître ? j’ai demandé.
 Batta a balayé la main devant lui d’un air agacé.
- Ne m’appelez pas Maître, s’il vous plait, je ne suis pas un maître, appelez moi Vittorio, s’il vous plait, pitié, plus de « Maître ». Il y a neuf cuisines ici. Je veux pouvoir cuisiner partout ici, et j’emmène les gens là où je les sens mieux, vous c’est ici, le patio.
- C’est un très bon choix. C’est un endroit magnifique.
 Batta a sorti de son bar une bouteille, trois verres, et nous versa ce qui ressemblait à de l’eau pétillante.
- Goûtez, c’est ma limonade. C’est moi qui l’ai faite.

Je m’attendais à tout sauf à ce que Batta fasse de la limonade, et qu’il nous la serve fièrement en ouverture de rencontre. Je n’avais aucun avis sur la limonade, j’avais du en boire deux fois étant gamin. Anna m’a devancé et a porté le verre à ses lèvres. Sa docilité, assez inédite, m’a excité, et j’ai hésité à lui souffler à l’oreille. Mais comme Batta nous regardait, je me suis contenté de boire une gorgée de la limonade, et je suis tombé dans les pommes.

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Les rares fois dans ma vie où j’avais pu faire un malaise m’amenant à m’évanouir (prise de sang, chute de tension, coup de chaleur), j’ai le souvenir précis de m’ être systématiquement réveillé grâce à l’aide des personnes qui m’accompagnaient, entouré, rafraîchi — bref, « pris en charge ».
 Vittorio Batta et Anna m’avaient visiblement laissé crever dans mon collapse. Je me suis réveillé menton sur le torse et bave aux lèvres, pendant que ma russe et le maître bavardaient avec entrain en descendant les limonades. J’ai mis quelques secondes à retrouver mes esprits.

- Ca va mieux ? a demandé Batta, suspendant son verre en pleine dégustation. Anna posa sa main sur mon bras.
- C’est la limonade. Vittorio était en train de me dire que cela arrivait tout le temps. Elle est bonne, et à cause de la bouche neutre, c’est «too much information» pour ton cerveau.

- Ah ? C’est pour ça que t’as pris le risque de me laisser crever dans ma bave ? Et si j’avais eu un AVC ?
 Vittorio s’est contenté d’un sourire aimable.

- Ne lui en voulez pas. Cela arrive une fois sur deux. Cela dure quelques minutes en général. S’il y avait eu raison de paniquer, vous pensez bien que je vous aurais pris en charge. Ce fauteuil était le meilleur endroit où vous évanouir. Il n’y avait rien à faire de mieux que vous attendre. Cela m’a permis de faire connaissance avec Anna, en savoir plus sur ce concours, et c’est admirable qu’ayant le français pour deuxième langue, elle ait écrit le plus beau texte de la compétition.

Anna ronronnait.

- Et vous, quel métier faites-vous, Maxime ?
Je me suis raclé la gorge pour qu’aucune perturbation ne vienne émailler ma réponse en laquelle j’avais déjà peu confiance.
- Je suis food blogueur.
- Qu’est-ce que c’est ? a demandé Batta.
J’aimerais pouvoir dire qu’un malaise avait parcouru l’assistance, mais cela serait faux — le malaise n’avait parcouru que moi, outré par la question de Batta. Anna attendait la réponse en me regardant, à croire qu’elle aussi, finalement, voulait savoir en quoi consistait mon métier.

- Hé bien j’écris sur un blog, sur internet, des reviews, des critiques, de restaurant. Mais j’essaie de faire plutôt des critiques positives, quand un restaurant ne me plait pas du tout, j’évite de le pilonner.
- Vous jugez la nourriture des restaurants sur un site internet, quoi, vous êtes critique gastronomique ?

- Non, pas tellement, j’ai répondu en grimaçant. On peut pas dire que ça soit « critique gastronomique ».
- En quoi c’est différent d’un critique gastronomique ?
- Je ne sais pas, c’est dur à dire… Le critique gastronomique, c’est à l’ancienne, il va vraiment être là, sur l’assiette, à parler pendant deux heures des sauces, du plat, moi c’est une approche plus globale, le goût bien sûr, mais l’ambiance, le concept du restau, l’esthétique des plats.

- Le dressage ?
- Oui voilà, le dressage. Un tout, quoi.
- Mais les bons critiques gastronomiques parlent de ça aussi.
- Oui mais, je sais pas, c’est différent, j’ai du mal à vous expliquer comme ça.

Anna, dans une réelle volonté de m’aider, a achevé de m’enfoncer en précisant :
- Maxime a remporté un platinum blog award il y a deux ans pour son blog. C’est une haute distinction des blogs.
Je suis devenu vermillon. Nous parlions à Vittorio Batta des platinum blog awards.
- Félicitations ! a dit Batta avec une sincérité dingue. Je suis en présence de deux personnes très douées ! C’est un vrai plaisir de vous avoir. Et j’ai conscience de l’investissement que cela peut représenter pour vous financièrement, Maxime.

- Oh, vous n’aviez pas à savoir ça, c’est mon problème. Anna est trop bavarde. J’adore la gastronomie.
- Alors justement Maxime. Que pensez-vous de la gastronomie ?
- De…de la gastronomie en général ?

- Oui, que pensez-vous de la cuisine, de l’art d’accommoder les aliments ?

J’ai bu une gorgée de limonade dans la tentative de m’évanouir à nouveau, en vain. Puis je me suis souvenu qu’en toutes circonstances inconfortables, je pouvais toujours avoir recours à mon mauvais caractère.

- Ecoutez, je trouve que la gastronomie c’est génial. La gastronomie c’est top. C’est la chose que j’aime le plus au monde avec le sexe. Ca me rend heureux de bien bouffer, c’est tout, et j’aime écrire quand je mange bien, de la même manière que j’aurais aimé tenir un blog de fesses et m’épancher pendant 30.000 signes sur les plaisirs que m’ont procuré les filles que j’ai croisé dans ma vie, mais c’est plus facile de tenir un blog cuisine, les gens aiment bien, ils sont moins jaloux, parce que bouffer dans un restaurant ne nécessite aucun talent, aucun savoir-faire, juste de l’argent. Mais ce qui m’intéresse, et c’est ce pourquoi je me suis collé un crédit sur 48 mois, avec tout le respect que je vous dois, et l’admiration que j’ai pour vous, c’est de savoir quelle est votre vision de la gastronomie. Maître.

Batta s’est contenté de sourire, a pris assise sur la table.
- Vous avez raison. Vous pensez connaitre mon parcours, ce que j’ai fait, ma carrière, mais cela été toujours raconté par des tiers — la presse, internet, ou, pire encore, mes anciens associés, dans des livres beaucoup trop chers. Or il est important, pour que vous puissiez pleinement apprécier cette expérience et ce séjour, que les choses soient très claires sur ma démarche. Je vais prendre un moment pour me présenter.

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- Je ne suis pas un maître, je vous ai repris plusieurs fois depuis votre arrivée sur ce mot. Je suis cuisinier, et si vous voulez mon sentiment le plus sincère, je suis devenu cuisinier à 50 ans. Le jour où j’ai compris qu’il n’y a rien de moins naturel que de proposer, dans un restaurant, les mêmes plats à tous les clients. Ce jour, là, j’ai vendu le Charrèche, mon restaurant 5 étoiles et mes 17 restaurants dans le monde, j’ai rendu mes étoiles, j’ai acheté ce mas, je l’ai bâti à mon image, et j’ai décidé que je n’allais plus cuisiner que pour une seule personne à la fois. Le meilleur plat au monde, c’est celui que votre mère fait pour vous lorsque vous arrivez à l’improviste. Elle aurait sûrement fait un plat différent pour votre père, un plat différent pour votre frère, et un plat différent pour votre soeur.

La cuisine n’atteint pas sa véritable essence en étant collective. Le repas est collectif, le moment du repas est collectif, les bons souvenirs familiaux viennent des repas, du partage, de l’ambiance, et des amis. Mais la cuisine en soi, l’effet littéralement chimique d’un mélange d’aliments sur vous, est une expérience personnelle. Elle dépend de votre constitution, des latitudes sous lesquelles vous avez grandi, de la structure de vos os, de vos carences physiques, de votre sexualité, de vos souvenirs d’enfance, de vos ambitions, de votre parcours personnel. Il n’y a aucun hasard dans la cuisine. Elle est le support scientifique au repas, qui lui, va dépendre des interactions, de la température de la pièce, des soucis des uns et des autres. Elle est l’ancre qui peut éviter à tout le monde de dériver.

L’être social qu’est l’être humain a souvent confondu le contenant et le contenu. Le repas — le cérémonial, et la cuisine — le sujet. Moi, je n’organise plus de repas, je fais de la cuisine. J’assemble des ingrédients pour qu’un mangeur spécifique ressente au fond de lui la plus grande émotion possible.

Alors les restaurants… On met à la carte 10, 20, 30 plats, et on demande aux gens de s’orienter vers celui qui semble le mieux leur convenir. C’est comme si un magasin de chaussure ne proposait que deux ou trois pointures. Rapprochez-vous de ce qui vous convient le mieux. Faisons au mieux. Trouvez votre bonheur dans des assemblages universels. C’est une sorte de compromis. On a domestiqué la cuisine depuis des siècles, on a domestiqué des plats, des compromis, voilà 5000 recettes par pays, c’est la tradition, qui n’est qu’une succession de compromis. Mais chaque personne a la recette de sa vie en elle. Mon métier, dans cet établissement, est de vous écouter, et de vous servir le plat qui vous correspond.

Alors voilà comment ça va se passer. Demain midi, vous Maxime. Demain soir, vous Anna. Nous parlerons ensemble. Je vous ferai répondre à un questionnaire, qui ira loin dans vos vies. Vous me parlerez de vous. Pour reprendre mon expression, vous me parlerez des latitudes sous lesquelles vous avez grandi. Et je trouverai votre cuisine, votre plat. Pourquoi ce repas coute 5000 euro ? Parce qu’au sous-sol, j’ai un garde-manger plus volumineux que celui de toutes les présidences de la républiques réunies, des milliers d’épices, des produits frais que je dégage à chaque fin de journée, de la viande, des poissons, plus d’herbes aromatiques qu’à aucun autre endroit dans le monde. Vous êtes littéralement assis au-dessus d’un réacteur nucléaire gastronomique. Et je vais vous frapper, vous, et vous, chirurgicalement.

Je vous ai imposé un régime alimentaire pendant dix jours pour neutraliser vos papilles, obtenir cette fameuse “bouche neutre”. Vous nettoyer de cette cuisine de compromis que la société vous a appris à accepter. Pour renforcer vos sens. Les affiner. Quand vous avez bu votre limonade, Maxime, les sensations, l’acuité du gout, la qualité du citron, la fraîcheur du breuvage ont été si intenses que votre cerveau n’a pas su traiter ces informations après 10 jours de jeune gustatif, et il a préféré déconnecter.

Nous sommes restés silencieux. Anna fixait son majeur, dont le vernis s’était légèrement écaillé. 
- J’ai tellement hâte.

Du patio, nous pouvions voir le soleil se coucher, et un employé de Batta, short et polo monochromatique, passer l’épuisette à la surface d’un bassin, si clair qu’il pouvait s’agir d’une piscine.
- Regardez le corps humain. Regardez comment nous sommes fichus. Cela m’a toujours sauté aux yeux, mais personne ne le réalise vraiment. Le corps humain a été littéralement conçu pour les seules activité de manger et se reproduire. Le corps humain est un système digestif, doté en sa périphérie de deux jambes pour marcher, et de deux bras pour saisir la nourriture. Le tronc n’est que le trajet entre un orifice pour introduire de la nourriture, un dispositif pour l’assimiler de la manière la plus complète possible, et un orifice d’évacuation. Je regrette qu’il n’y ait pas de religion des mangistes ! Une religion qui affirme que nous sommes sur terre pour manger, aimer, et reproduire des mangeurs ! Nous mangerions en permanence, nous serions des tubes, et nous n’aurions qu’une vie de plaisirs.

- Je signe ! Ai-je dit en riant, ayant trouvé ma transition. Maître…à ce sujet, qu’allons-nous manger ce soir ?
- Ce soir, vous jeûnez. Je suis désolé, mais vous devez jeûner. Je peux vous servir des limonades parcontre.

Alors on a bu des limonades, en regardant le soleil se coucher sur le pisciniste. Je râlais et noyais ma faim dans la limonade. Nous avons parlé encore une heure avec Batta avant qu’il ne prenne congé de nous deux. Une nana, short et polo monochromatique, est venue nous chercher et nous a accompagné jusqu’à nos appartements. Anna a déballé ses affaires en chantonnant une russerie, puis a disparu dans la salle de bains de 50 mètres carrés, pendant que je sautillais autour de chaque moulure, chaque écran tactile, chaque mosaïque de cette Suite Royale, ivre de tant de luxe.

- Quelle putain d’arnaque, 5000 euro pour JEÛNER CE SOIR. CINQ MILLE EURO. T’entends Tsarine ?
- Râle pas.

Elle est ressortie en se séchant les cheveux, enveloppée d’une serviette monochromatique. Je lui ai tiré d’un coup sec pour la balancer sur la terrasse. Elle s’est contentée de poser devant moi, mains sur les hanches.

- Qu’est-ce que t’es rousse. Regarde moi ce minou tout roux. Russe rousse. T’étais pas aussi rousse avant, t’a roussi.

Elle a poussé un petit rire.

- Non, j’ai toujours été aussi rousse comme ça.
- Et tes seins sont plus gros.

Elle les a soupesés en faisant la moue.

- T’es blasée, meuf. On est dans une suite royale, tu prends une douche comme si t’étais dans un Formule 1. Je compte passer ma nuit entière à tester chaque dispositif de luxe de cette chambre.
- Tu devrais pas. C’est ton tour demain midi. C’est ton repas.

Le fait qu’elle me le dise a fait battre mon coeur un peu plus vite.

- Il me fait flipper avec son discours. J’ai le trac de manger, c’est la première fois de ma vie. Toi t’es blasée.
- Mais NON je suis pas blasée ! pourquoi tu dis ça !
- T’es une tsarine, tu te prends pour une tsarine, tsarine, tsarine.
- Nan !
 Je l’ai renversée sur le lit, elle riait. J’aimais chaque millimètre carré de sa peau blanche.

- Moi je suis le bolchévique, couteau entre les dents, qui va conquérir la tsarine. Fais goûter ta bouche neutre de sale tsarine.
- Je vais appeler le room service pour te faire exécuter.

J’ai plongé le museau dans son cou, elle m’a enfermé entre ses cuisses, et on a dîné à la pauvre.

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Le lendemain matin, j’ai enfilé une chemise blanche, col grand ouvert, vêtu pour la guillotine, le casse-pipe, et je voyais qu’Anna hésitait terriblement entre se foutre de ma gueule et rentrer complètement dans le jeu, globalement très russe, de la femme du supplicié partant au billot.

Elle souriait en me regardant, puis me câlinait par derrière, puis se détachait en riant, puis me resserrait dans ses bras. Elle avait attaché ses cheveux sur le haut de son crâne. Elle aurait pu sembler austère si ses deux nénés tout clairs ne gigotaient pas sous mon nez. J’étais en retard, imaginez que Batta annule ?

J’étais en retard parce qu’au moment de partir, vingt minutes plus tôt, j’avais embrassé Anna, et nos bouches neutres avaient visiblement franchi un nouveau cap sensoriel, assez intense pour que nous poussions un petit cri de surprise.
 Alors qu’il y a encore deux jours ces baisers neutres m’écoeuraient, ceux-là avaient provoqué un délice tout à fait nouveau, une sorte de caresse électrique et précise, comme si des informations binaires s’étaient échangées entre nos deux cerveaux, comme si nos langues engourdies avaient gagnées en douceur et en capteurs sensoriels.

Comme deux tendres idiots de seize ans, nous sommes restés ainsi, plaqués au mur, à nous rouler des pelles à quelques centimètres de la porte entrouverte, à l’écoute des sensations de ce truc. Pendant ce baiser j’ai perçu des choses d’Anna que j’ignorais — au-delà du désir, des images précises qui débarquaient dans ma mémoire morte, des images d’ailleurs, de son enfance, des souvenirs flous, constitutifs de son être, je l’ai vue faire de la gymnastique, son costume, le pli de sa cuisse avec la hanche, jambe dressée, demi pointe, de la GRS, un ballon, un cerceau, des ordres en russe, son entraineur, une ville bâtie et verte à la fois, une cité scientifique, des gamins heureux et plein d’arbres partout.

Anna avait pris ma main pour la porter à sa culotte, j’ai voulu refermer la porte mais elle a rebondi et s’est ouverte de plus belle, alors j’ai pris Anna contre le chambranle, sa tête inconfortablement calée contre le bois de la porte, à moitié dans le couloir, en s’en moquant comme si on était un petit peu bourrés.

- Ce jeûne nous hypersexualise complètement, j’ai dit en rajustant mon col de condamné. C’est le stress, c’est la peur, comme pendant les bombardements, les gens baisent plus.
- Je ne sais pas d’où tu tiens ça, si c’est un proverbe russe ça ne m’étonne qu’à moitié.

Elle a ri. J’avais envie de me rouler par terre en bavant tellement je l’aimais. C’est extrêmement fatiguant de vouloir faire l’amour chaque seconde à la personne que l’on aime.
 J’ai dit « adieu » à Anna avec beaucoup de grandiloquence, je connais mal Chateaubriand mais je suis sûr que j’étais complètement Chateaubriand dans ma manière de traverser dignement le couloir de l’étage, et descendre dans le patio ou Batta m’attendait.

Batta, lui, était serious business. Il ne s’est pas enquis de la qualité de ma nuit et une fois que je me suis assis à table, a glissé vers moi une feuille dactylographiée.
- C’est mon questionnaire. Vous allez le remplir, ensuite je me permettrai de revenir sur quelques unes de vos réponses. Je reviens dans une demie-heure.

Puis il s’est barré.

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1. Quel est votre plus beau souvenir d’enfance ?
 2. Quelle est l’odeur ou le parfum de votre enfance ?
 3. Quel est votre morceau de musique préféré ?
 4. Que vous évoquent vos grands parents ? Qui étaient-ils ?
 5. Quelles sont vos préférences sexuelles ?
 6. Où (endroit et ville) a eu lieu votre premier rapport sexuel ?
 7. Où (endroit et ville) a eu lieu votre premier baiser ?
 8. Dans quelle(s) ville(s) avez-vous grandi ?
 9. Quelle est la plus grande douleur physique que vous ayez subi ?
10. Où (endroit et ville) sont nés vos parents ?
 11. Quel est le premier sport que vous ayez pratiqué ?
 12. Si vous deviez être seul pendant un mois, vous habilleriez-vous ? 
13. Quel est votre plat préféré ?
14. Comment souhaiteriez-vous mourir ?
15. Quel est votre meilleur souvenir sexuel ?
16. Quel parfum portez-vous ?
 17. Quel est votre premier souvenir ?
 18. Quel aliment détestez-vous ?

J’ai mis 56 minutes à répondre à ces 18 questions en essayant de m’appliquer sur mon écriture de demeuré, engourdie par des années d’ordis et de clavier. Lorsque je la pratiquais encore pendant mes études elle était déjà moche et puérile. Mais depuis ces dernières années, où elle ne ressortait plus que pour de rares occasions, ses défauts s’étaient accentués, les boucles étaient plus larges, les raccourcissements de bâtons étaient devenus des disparitions, des lettres sautaient, certaines étaient justes évoquées par un trait, tandis que d’autres, souvent les majuscules, avaient gardé une naïveté scolaire et enfantine. L’écriture manuscrite disparaissait littéralement sous mes yeux, bâtons par bâtons, lettres par lettres.

Le questionnaire était éprouvant. Tout depuis le début de ce séjour entretenait une dramaturgie assez solennelle, le long chemin vers ce mas, le jeune, l’isolation, puis ce questionnaire. J’ai du fouiller dans mon enfance en Martinique, mon retour à neuf ans à Paris, les vacances sur la côte basque, mon dépucelage en auberge de jeunesse, cette anglaise dont j’ai oublié le prénom, sa peau laiteuse, une poupée de savon, satinée, souriante, et toujours un peu ivre, le gout du whisky dans sa bouche que j’ai irrémédiablement associé à elle.

Pour ce questionnaire, j’ai du réveiller mes nerfs, couvrir du regard mes 30 dernières années, ne choisir que les fichiers qui faisaient sens. Les questions étaient terriblement impudiques, elles m’ont laissé un peu nostalgique et engourdi.

Batta ne revenait pas. Je me suis levé de ma chaise pour aller demander à une des employées du mas, en polo et short monochromatiques, qui pliait des nappes, si le maître pouvait revenir. Elle m’a répondu en italien, ce qui équivalait à ne pas me répondre.
J’ai sorti mon téléphone et me suis enquis de ce que faisait ma russe. Elle m’a envoyé une photo de ses pieds, de ses longs orteils vernis devant la piscine.

- Alors ce questionnaire ?
- Ca va. Il demande genre ton meilleur souvenir sexuel ou ton parfum préféré.
- 😳
- Ouais.
- T’as parlé de moi alors ?😍
- De ta soeur, surtout.
- Собака.
- Moi aussi tu sais.
- 😂
- Fais voir tes seins. Je m’ennuie.
 [photo]
- Y’a personne tu peux faire topless
- Nan, histoire de phototypes tu peux pas comprendre.
- Il vient de revenir. Let’s roll
- Bisous… Et SAVOURE !!! 😘😘😘

Batta m’a fait un sourire, a chaussé de petites lunettes dont je ne l’avais jamais vu affublé à la télévision ou en photo, s’est assis à table et a parcouru des yeux mes réponses au questionnaire.

- Désolé pour l’écriture, je me suis rendu compte qu’avec tous ces ordis je…
 Batta leva une main pour que je me taise.
- Je n’ai pas de souci à lire votre écriture. Vous êtes agréable à lire.
 Batta a sorti un petit crayon de sa poche avant pour annoter ça et là quelques unes de mes réponses.

- Je peux vous demander quelques précisions ?
- Euh…oui. J’ai l’impression d’avoir dit pas mal.
- Question 15, cette Lisa. Vous vous souvenez de l’odeur de sa chambre ?
- Wow.

J’ai regardé le plafond du patio, son bois tropical percé d’un large ventilateur colonial, qui hachait lentement l’air.

- C’était une chambre de cité U, ça sentait l’encens, comme 80% des chambres de cité U de l’époque. J’imagine bien, enfin je crois me souvenir, qu’elle mettait des gloss de gamine en stick, des trucs qui sentaient légèrement la fraise. Et puis une légère odeur de cigarette.
- Lorsque vous vous voyiez, vous buviez quoi ?
- Du vin. Dans des mugs parce qu’elle avait pas de verres à vin.
- Que préfériez-vous de son corps ?
- Pardon ?

Batta s’impatientait.
- Maxime, s’il vous plait, voulez-vous que nous avancions ? Que préfériez-vous de son corps, à cette Lisa ?
- Mais pensez-vous vraiment que cette information va vous permettre de réaliser un bon plat ? 
Batta haussa un sourcil.
- Vous souhaitez qu’on annule ? Je vous rembourse au prorata de votre séjour et vous partez.

J’ai du me mettre à blêmir en réfléchissant. Batta frappa du plat de la main sur la table.
- SOUHAITEZ-VOUS QUE L’ON ANNULE CE REPAS OUI OU NON ?
- Non !
- ALORS? QUELLES PARTIES DU CORPS DE CETTE… (il secouait le questionnaire) MAITRESSE PREFERIEZ-VOUS BON SANG ?!

Texto d’Anna :
- C’est lui qui vient de crier ? 😱

J’ai rangé le téléphone dans ma poche.
- J’aimais ses mains et son visage.
- Pas son corps ?
- Si, mais je préférais ses mains et son visage.
- Comment étaient ses mains ?
- Les doigts étaient fins…bronzés, de beaux ongles, assez courts.
- Vernis ?
- Pardon ?
- ETAIENT-ILS VERNIS ? Ou ne se mettait-elle pas de vernis à ongle ?
- Si…elle se mettait du vernis, je crois. Plutôt rose transparent, je ne sais pas comment cela s’appelle.
- Coquille d’oeuf. Coquille d’oeuf. C’est ça ?
- Si cela ne vous fait pas faire une omelette en résultat, oui, peut-être.
- Merci.

Il se leva et fit quelques allers-retours en scrutant mes réponses. La situation était impressionnante et ridicule à la fois. Tout cela ressemblait à du bluff . Quelle différence des détails comme la couleur d’un vernis pouvaient jouer dans la décision de son plat ? Du céleri pour “vernis coquille d’oeuf”, de la tomate pour “vernis rouge” ? Gratin dauphinois pour “pas de vernis” ?

Batta s’est appuyé au comptoir de sa cuisine ouverte et s’est mis a griffonner au dos de mon questionnaire. Puis il a tendu le papier à l’italienne monochromatique, qui a parlé dans un talkie puis, avec empressement, est rentrée dans le mas. Je n’étais pas très l’aise à l’idée que quelqu’un d’autre que Batta tienne dans ses mains les réponses à mon questionnaire.

- Ils sont allés cherché les ingrédients.
- Vous avez fait votre choix ?
- Oui, en grande partie. Avec vous cela va être facile.
- Ah ?
- Oui, vous êtes facile à lire.
- Je ne sais pas pourquoi je trouve cela vexant.
- Au contraire, réjouissez-vous, a-t-il dit en nouant un tablier. Votre expérience n’en sera que plus forte. J’en ai pour une heure et demie. Revenez moi voir ici dans une heure et demie, s’il vous plait.

Je savais qu’on ne pouvait pas voir le maître cuisiner. Sa livrée est sortie du mas vers lui, portant des cagettes remplies de produits. Au fond d’une des cagettes, un reflet long et argenté que j’avais du mal à identifier.

-8-

Vous pensiez que pour le prix du séjour, le maître allait me cuisiner une formule complète ? Dans la philosophie de Batta, les notions d’entrée ou de dessert étaient des cloisons à la créativité gastronomique.

- Cette dictature du dessert par exemple, ça n’est qu’un cache-misère pour abrutir de sucres un client passablement enthousiaste, emplir son sang de glucose pour faire basculer son cerveau dans une satisfaction provisoire. Le plat nu, seul le plat nu vaut, sans avant, sans après, sous le projecteur, sans filet. Et si vous voulez mettre de la crème anglaise dans ce plat vous en mettez.

Qu’avais-je mangé depuis notre arrivée au mas Batta ? Presque rien. Bu de la limonade. Et ce matin à 7h, servi à Anna et moi par une demoiselle monochromatique en jupe courte, une sorte de porridge neutre et poivré, premier vrai aliment en 72h, destiné à supprimer la faim pour mon expérience de midi.

Mon coeur battait fort. Le Maître était en train de finir le plat. Je n’apercevais pas l’oeuvre, cachée par le comptoir de cuisine, mais en m’autorisant à venir 5 minutes avant qu’il ne soit prêt, il me laissait admirer ses gestes, sa chorégraphie. J’étais en train de regarder le meilleur chef au monde cuisiner. Le plus grand chef de l’histoire. Des archives des très grands chefs, on les voit souvent en brigade, colériques ou calmes, manipuler de çi ou de là un dressage, goûter une sauce, mais pas embrasser le plat comme le faisait Batta, seul, absolument seul face à une seule composition d’ingrédients qu’il avait conçu, décidé et analysé pour moi.

- J’ai fini.
 Il n’a pas fait de manières pour m’amener le plat. Il ne l’a pas fait au ralenti ou dans une sorte de cérémonial ridicule, il avait un torchon sur le coude, il a posé l’assiette avec vitesse, comme s’il me servait un croque-monsieur dans une brasserie. Puis il s’est assis en face de moi.
 J’ai baissé mon regard vers le plat.
 Et ma première réaction a été la déception.

Je n’avais jamais su à quoi m’attendre, je m’attendais à tout en même temps. Tous les plats du monde dans la même assiette. Je ne pouvais qu’être déçu. J’avais oublié dans cette histoire que cela n’allait être qu’un plat, un plat déterminé, un choix précis, et unique. Je n’allais pas manger toute la cuisine du monde, j’allais manger un seul plat, une seule recette, une seule combinaison.

Et, visuellement, cette combinaison ne résonnait absolument pas en moi.
- Vous allez être tenté de pleurer, dit calmement Batta. C’est normal, il faudra vous laissez aller. Essayez juste de ne pas avaler vos larmes car elles perturberaient complètement votre bouche neutre pendant la dégustation.
- C’est de…l’anguille ?
- Là, oui. Mais est-ce vraiment important de savoir ce que vous mangez ? Je vous le dis si vous voulez, avec plaisir, je vous le dois même, tous les clients finissent par me le demander, mais je trouverais ça tellement beau qu’on ne me le demande jamais.
- Vous avez raison, mais j’aimerais bien savoir.

A gauche de l’assiette, des haricots blancs ambrés, luisant, enrobés d’aromates, parsemés de quelques gousses d’ail en chemise, sur lesquels reposait une tranche d’anguille qui semblait y avoir mijoté.
Batta a pris son inspiration, s’est servi de son stylo comme d’une baguette pour pointer les différents éléments du plat.

- C’est ma recette, elle n’a donc pas de nom, elle n’existe pas, elle n’est pas étiquetée, cloisonnée, mais des plats connus dont elle se rapproche le plus, elle serait une sorte de cousine de l’espardenya. L’espardenya est un plat catalan, qui met en vedette soit ce qu’on appelle l’espardenya, littéralement le boudin de mer, soit de l’anguille, que l’on associe à du poulet ou du canard.

- Du poulet ou du canard ?
- Oui, là c’est du canard.

A droite de l’assiette un demi magret à la courbe parfaite, dont la peau cuivrée a brièvement résisté à l’attaque de ma fourchette avant de se briser.

- Comment me conseillez vous de le manger ? En prenant des trois ?
- Oui, en prenant des trois.

Mon coeur battait comme si j’allais sauter à l’élastique. J’ai découpé, piqué les différents éléments, porté la fourchette à la bouche, et j’ai goûté.

La naissance doit être un vacarme, un vacarme causé par nos cris et ceux de nos mères, tous ces premiers sons qui agressent nos tympans de nouveau-nés, qui s’étaient habitué au silence cotonneux de l’utérus, la naissance doit être un hurlement total qui emplit tout le corps, ce sont les membres que l’on tire, que l’on déplie, c’est le froid, c’est la découverte des matières, le tissu, l’acier, le plastique, tout en même temps, un vacarme intégral, un vacarme des cinq sens, l’aveuglement, le bruit, le toucher, et c’est ce vacarme primal que j’ai ressenti : le ciel m’est tombé sur la tête.

J’ai pleuré comme un enfant.
 C’était des retrouvailles. Comme si, l’espace d’un instant, dans votre vie d’adulte, on vous permettait d’enfin vous parler, enfin vous voir, dénué de tous vos masques, tous vos vêtements, tous vos soucis, comme si on avait retiré tous les drains que vous trainiez au quotidien, les bons, les mauvais, tous, tout nu, face à vous-même, des retrouvailles. Comme si vous serriez dans vos bras, d’un coup, tous les gens que vous aimiez, les vivants, les morts, toutes les femmes de votre vie, tous les hommes de votre vie. Comme si, l’espace d’un instant, il n’y avait plus de peur, ni d’envie, plus aucune direction, juste l’extrême émotion de se voir enfin, de se voir soi-même.

J’ai su par la suite que, parcouru de spasmes, pleurant à chaudes larmes, j’avais dégagé d’un grand geste le verre d’eau et la carafe à mes côtés qui avaient éclaté au sol. J’ai su par la suite que ce repas n’a été qu’un seul long sanglot, un long soupir, un brame, ce que Batta appelle d’expérience « l’expiration », qui arrivait systématiquement à ses clients.

- Laissez-vous aller, dit calmement Batta en souriant. Vous êtes en train de manger l’univers, vous mangez le monde. J’ai vu les hommes et les femmes les plus puissants de ce monde se recroqueviller en larmes, jouir, s’uriner dessus pendant ces repas. Oubliez-moi, oubliez-vous.

Le goût ? Un seul goût. Un seul goût, un seul violent bombardement symphonique visant un goût unique, un goût sans nom, enfant de l’anguille musquée, de l’ail, du magret sanglant, un goût de pins, à peine peuplé de douceur, du cuir, du pin et du sang, comme crever dans les Landes, ou naître dans les Landes, ou manger un arbre, ou manger les Landes, je mangeais le monde et les gens dedans.

- Allez, Maxime, ça va refroidir. Prenez une deuxième bouchée. Vous n’avez pas encore goûté à la sauce.

-9-

Mon après-repas n’a consisté qu’à claquer des dents, roulé en boule sur le lit de l’hôtel, les cheveux caressés par Anna qui essayait mollement de me soutenir tout en lisant un bouquin russe.
- Tu ne peux pas imaginer, Anna. C’est tellement fort.

Dès que je tentais de décrire le repas, les larmes et un hoquet me montaient. Je n’arrivais plus à articuler un mot. Mon corps entier était encore engourdi par la vague d’extase que le plat m’avait procuré. Si la première bouchée m’avait fait l’effet d’un train à grande vitesse me percutant la gueule, le reste du plat avait été une sorte de supplice de plaisir, un plaisir si fort qu’il portait en lui, dès son apparition, sa disparition prochaine.

- C’est déprimant de connaitre ça. C’est comme les gens qui ont vu le tunnel de lumière quand ils meurent et qu’ils reviennent à la vie. Après ils n’ont plus peur — moi je ne veux juste plus jamais bouffer.
- Mais non, au contraire, il fallait en profiter, t’es bizarre quand même.

- Ouais ben tu verras, tu feras moins la maline après.

Je ne savais pas de quoi parlait le livre d’Anna. Il y avait marqué un truc en russe, et une illustration marrante, où un mec tenait en laisse le soleil.
J’avais hâte qu’Anna goûte son plat, je l’enviais et à la fois, avec un plaisir macabre, anticipais le choc qu’elle allait avoir, comme lorsque l’on connait à l’avance l’issue d’une farce. Elle était toute calme, se passant de l’eye-liner dans le miroir de la salle de bains. Mon visage était livide dans le reflet. J’ai plaqué ma bouche sur son épaule nue. Puis j’ai parlé dans sa nuque pour la faire frissonner.

- T’as le trac ?
- Pas du tout. C’est une expérience intellectuelle pour moi, pas de la bouffe. J’écris depuis trois ans sur Batta. J’attends ça depuis trois ans. Je crois que personne ne connait mieux son oeuvre que moi.

Sa phrase me rendait un peu con dans l’histoire, mais je savais qu’elle avait aussi le trac et se débrouillait du mieux qu’elle pouvait. Ce n’est pas à une russe que l’on demande d’exprimer sa peur ou ses appréhensions.
Elle a enfilé un truc simple — une robe toute blanche avec des petits trucs genre dentelle, elle a embrassé mes lèvres, puis est disparu dans l’embrasure. Je me demandais si les diners se passaient comme les déjeuners.

A 20h00, une italienne en tenue monochromatique a tapé à ma porte, a fait rouler un chariot repas jusqu’à la terrasse, où elle a dressé la table et mon repas pour ce soir. C’était un menu d’after concocté par Batta. Il avait été composé pour soutenir les notes et les émotions de mon repas du déjeuner, et me faire gentiment descendre dans le monde réel. Me réconcilier avec la cuisine tradi. La cuisine humaine.

C’était une merveille. Il y avait beaucoup d’agrumes. J’ai du mettre 40 minutes à le déguster, en regardant le soleil se coucher sur la campagne provençale et la propriété de Batta. A un recoin des grands jardins, on apercevait une sorte d’espace de pause des employés. De là où j’étais, ils étaient des petits points de la même couleur qui s’agençaient et se désagençaient autour de ce qui semblait être un barbecue.

Je venais à peine de m’affaler sur le lit de notre chambre pour mater la télévision lorsqu’Anna est rentrée en pleurs. Deux choses étaient très étranges : il était bien trop tôt pour qu’elle rentre, et un Batta livide l’accompagnait.

-10-

- Je n’y suis pas arrivé. C’est la première fois que cela m’arrive. Je n’y suis pas arrivé.

J’étais stupéfait. Anna était partie s’isoler dans la salle de bains pour pleurer. Je ne l’avais jamais vue pleurer, c’était un choc. Le son de sa voix, ses hoquets et sa grimace m’étaient inédits. Je voyais ma princesse russe pleurer, et pour la première fois de ma vie je la trouvais laide, mais c’est un détail.

- Que s’est-il passé ? Vous lui avez posé les questions et tout ?
- Oui ! s’est défendu Batta. Mais rien, ça n’a rien donné. Elle a brillamment répondu, il y avait des éléments, c’est une vie dense, et passionnante, une personnalité complexe, pudique, à la fois sûre d’elle, introvertie, tellement racée… Je me suis tourné la tête dans tous les sens, j’ai reparcouru une dizaine de fois les réponses, j’ai esquissé des plans…Mais je n’ai pas trouvé son plat. Pas trouvé de plat qui correspondaient précisément… A sa complexité pure.

- Mais c’est pas possible, vous pouviez même pas pondre un petit truc ?
- Non, non ! ce n’est pas le principe de ces repas. Ce n’est pas le principe de l’expérience !
Anna est sortie de la salle de bains, les yeux séchés et gonflés. On aurait dit une gamine.
- Je suis désolé, continue Batta. Bien entendu, je vous rembourserai, Anna. Je suis d’autant plus désolé que vous aviez gagné ce concours.

Anna luttait pour ne pas repartir en sanglots.
- Moi aussi, Maître, je suis désolée. Vous ne pouvez pas imaginer.

J’ai fait barrage à Batta le temps de trouver une solution qui nous permette de ne pas terminer le séjour dans cette note catastrophique. L’état d’Anna me paniquait. Mon engourdissement intellectuel — j’étais encore ivre de bouffe — me rendait la concentration encore plus difficile.

- Attendez, Maître. Il doit avoir une solution.
 Batta secoua la tête, et de manière assez surprenante, Anna aussi
- Non non, aucune solution envisageable dans ce contexte.
- Comment ça dans ce contexte ? Il y en a une dans un autre contexte ? 
- Non, non, aucune solution possible tout court. Inenvisageable.

Je me suis tourné vers Anna
- Anna de quoi parle-t-il ? Il y a une solution dans un autre contexte ?

Anna secoua la tête
- Non, il a raison, il n’y a rien à faire. Enfin, il y a bien quelque chose, mais qu’on ne peut pas envisager.

- Mais POURQUOI ? Vous me faites péter un câble, la team Batta, là, crache le morceau.

Anna s’est assise sur le bord du lit et se dressa un chignon.
- Dans son livre « Mémoires de terre cuite »…
- Ce n’est pas la peine de lui dire, Anna, c’est ridicule, a coupé Batta en levant les yeux au ciel.
- CRACHE LE MORCEAU !
 -…dans son livre « Mémoire de terre cuite », le maître écrit que la manière la plus intense de connaître l’être-nourriture d’une personne est de faire l’amour avec.
- Ah.
- N’en parlons plus, dit Batta. Je vous rembourserai. Excusez-moi encore pour ce désagrément.

Il essayait de franchir la porte, mais je le bloquais.
- Pardon ? Faire l’amour ?
Batta me fixait.
- J’écris juste que oui, le questionnaire est un moyen formidable d’approcher l’intimité de la personne, mais qu’il n’y a pas de moyen plus direct, de ma propre expérience, pour capter le moteur sensoriel de la personne que de faire l’amour avec, pas baiser, non, faire l’amour, explorer son intimité, l’embrasser, l’avaler, et percevoir son corps émotionnel, ses défenses, ses limites. C’est un don que j’ai, c’est le même nerf, le même muscle, le même moteur, mais je ne propose rien, c’est bien sûr hors de question, je n’ai jamais voulu aborder cette éventualité.

- Ah mais rassurez-vous, nous non plus ! Et à part baiser vos clientes, vous avez zéro plan B ?
- Maxime, laisse-le…
- Non mais il est dingue ce mec, sans rire. Il a eu besoin de me baiser pour me faire mon plat ? non ? alors ?
- Je vais partir maintenant. Bonne soirée.

La masse de Batta me bouscula pour passer mon faible barrage. On entendait ses pas s’éloigner. Anna se remit à pleurer. Je l’ai prise dans mes bras, sur le rebord du lit.
- Pleure pas bébé, c’est parce que t’es trop belle, trop intelligente, trop tellement tout qu’il a pas pu te lire, ce bâtard. On ira voir Ducasse.

Elle s’esclaffa en pleurant de plus belle. Elle est restée à sangloter dans mes bras, sur le lit, jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Moi, j’étouffais les hoquets de bien-être que le repas de midi, par grandes vagues qui s’espaçaient de plus en plus, me renvoyait dans la nuque.

-11-

- Il te plaît ? Tu le trouves comment, physiquement parlant ? j’ai dit dans l’obscurité.

Elle dormait. Mais je savais que son sommeil était léger. Je savais qu’elle entendrait ma question.

- Anna ?
- Hmm.
- Batta. De manière globale. Il te plaît ? Physiquement, il pourrait te plaire ?
- Non.
- C’est un bel homme quand même, t’aimes ce qu’il fait, ce qu’il écrit, me dit pas qu’il pourrait pas te plaire.
- A quoi tu joues ?

J’ai allumé la lumière de la chambre. Dehors, on entendait le vacarme des crapauds dans le parc. Anna s’est protégé les yeux, et j’ai continué de parler doucement.
- Ecoute…C’est pas comme si tu le voyais tous les jours et que tu pourrais genre tomber in love de lui, et me quitter pour lui et tout, vous habitez pas la même ville, il a un cheptel d’italiennes monochromatiques, il faut payer dix mille balles pour le recroiser. C’est un type que tu ne verras qu’une fois dans ta vie. C’est le repas que tu attends le plus dans ta vie.

- Mais c’est hors de question ! N’en parle plus.
- Il ne te plaît pas ?
- Ce n’ est pas la question, je suis avec toi, on est venu manger.
- C’est plus que manger Anna. Crois-moi, c’est plus que manger.
- Je ne l’ai pas vécu, alors je ne sais pas exactement de quoi tu parles, et donc ça ne me manque pas plus que ça. Je peux me passer de ce repas et en rêver toute ma vie.
- J’ai pas envie que tu en rêves toute ta vie. J’ai pas envie que toute ta vie, tu penses à ce repas, et indirectement tu penses à ça. Je veux pas te voir soupirer à chaque fois que tu recroiseras son nom en te disant « ah ! si je l’avais baisé !». Et puis j’ai envie que tu goûtes son plat. Est-ce que toi, au niveau du désir, physiquement, il te plaît ?

Anna ne répondait pas.
- Réponds, bébé.
- Oui, c’est un génie, je l’admire depuis des années, oui il a du charme, il est plutôt… agréable, t’es content ? Jaloux comme tu es, tu me laisserais partir dans sa chambre, toi ?
- Tu n’as pas goûté à ce repas. C’est mieux que le sexe. J’ai failli me pisser dessus avec son plat. On en est à ce point là de lâcher-prise. On me dirait de choisir entre ne plus faire de sexe et manger ce repas jusqu’à la fin de ma vie, j’hésiterais. Anna ?
- Quoi ?
- Tu dis non parce que t’as pas envie, ou parce que t’as pas envie de me blesser ou me faire de la peine ?
- Tais-toi je t’en supplie, bon sang.
- Réponds juste. On reverra jamais ce mec. Tu dis non parce que t’en as pas envie ou pour pas me faire de peine ?
- Pour pas te faire de peine.
- Bon, c’est réglé.

Je me suis assis sur le rebord du lit. Anna a protesté, mais avec moins de rigueur qu’il y a cinq minutes. J’ai saisi le téléphone, ai composé le numéro de l’intendance de Batta, pour tendre le combiné à Anna. Elle me regarda avec un regard mêlé de surprise et d’excitation.

- Ca sonne.
- Tu es sûr de ce qu’on fait ?
- Il faut que tu goûtes son plat, j’ai dit d’une voix assurée.

Anna a pris le combiné. On a entendu la voix endormie de Batta répondre. Allo, Maître ? C’est Anna
Trois heures du matin
Je suis désolée de vous réveiller
Nous avons parlé Maxime et moi
Nous sommes d’accord pour que l’on essaye…le plan B (silence)
Oui
Oui, il est d’accord…
(Long silence)

Anna m’a fait signe qu’il était en train de réfléchir.
Voix de Batta.
Anna qui raccroche.
- Il est d’accord. J’ai rendez-vous dans dix minutes devant sa porte.

Tous mes nerfs sont passés alors d’une configuration A — le remord, l’espoir, l’excitation, la volonté de sauver Anna, à une configuration B — l’abattement, le regret, une extrême jalousie qui me flanqua immédiatement une migraine à m’en casser les dents.

Comme groggy, je me suis rallongé.
Anna s’est penchée sur moi pour m’embrasser.
- Tu es sûr ?
- Ecoute… Je suis sûr. Tu vas me le demander cinquante fois sans déconner ?
- Je ne sais pas comment m’habiller. Il m’a dit aussi qu’il avait des…protections.
- Alors Anna, à partir de maintenant, ne me donne plus de détails, ne me parle pas, je suis très fatigué, je suis content pour toi, vas-y, et bon appétit.
- D’accord.
 Son « d’accord » me tua.

- Il m’a pas fallu longtemps pour te convaincre, ai-je marmonné pendant qu’elle était dans la salle de bains.
 Elle en est sortie nue sous le peignoir monochromatique au blason de Batta.
- J’y vais.
 Je n’ai pas répondu. Je faisais semblant de dormir. Je savais qu’elle savait. C’était mieux comme ça. J’ai entendu la porte se refermer doucement.

-12-

Le plus dur fut la première heure. Pas seulement le plus dur de cette soirée, de séjour, de ce mois-ci, de cette année, mais le plus dur de mon existence entière: quand les cris de jouissance d’Anna résonnèrent pendant exactement 54 minutes à travers toute la propriété de Batta.

J’ai tapé au plafond, même si la chambre de Batta était à l’autre bout de la bâtisse. Je me suis recouvert la tête de la douzaine de coussins et édredons monochromatiques de la chambre. A la 27e minute, j’ai cherché les clés de ma bagnole pour partir, mais je n’étais pas venu en bagnole. J’ai allumé la télévision, volume 57, j’ai écouté un reportage sur San Francisco, sur lequel je me suis concentré de toutes les forces que mon cerveau en pleurs m’avait laissé — je sais désormais tout sur San Francisco, son climat, ses pluies chaudes, ses ruelles — je suis un expert de « San Francisco », et je l’associerai à jamais aux orgasmes qu’elle a eu sans moi. A partir de ce jour, une impression erronée dans mon cerveau associera tous les ex d’Anna à San Francisco, il habiteront tous à San Francisco.

Avait-elle jamais crié comme cela avec moi ? Sûrement, me disais-je en me berçant. Tout le temps. Peut-être pas aussi fort, de mon temps il y avait une retenue, je ne savais pas ce que pouvait faire ce type, peut-être la faisait-il bouffer en même temps, je ne savais pas. C’était une torture, c’était horrible.

Cela s’est donc achevé au bout de 54 minutes, après des beuglements divers où je reconnus également le maître, de ce même timbre qu’il employait pour haranguer ses commis de cuisine dans les reportages.
Si mes calculs étaient bon, Batta, le front luisant, était en train de rédiger son menu. J’ai entendu les pas d’une brigade monochromatiques s’affairer, ils devaient être deux ou trois. Le croassement des crapauds, choqués, avait repris sa place dans le domaine.

Batta devait être en train de préparer à manger. Anna avait du être isolée. Ma terreur était qu’elle revienne dans la chambre pour attendre le plat, mais elle ne l’a pas fait.

A force d’attendre, je me suis endormi.
C’est un hurlement lointain qui m’a réveillé, un putain de hurlement qui n’avait rien à voir avec un orgasme.
Je me suis réveillé frigorifié et en panique. C’était Anna. L’hurlement ne s’arrêtait pas, j’ai entendu des pas dans les couloirs, j’ai enfilé un peignoir et des mocassins monochromatiques. J’ai ouvert la porte, et quelqu’un vint à ma rencontre en courant. C’était Batta, en pantalon de pyjama et tricot de peau.
- Il y a eu…un petit accident avec Anna.
- Que lui est-il arrivé ? Ou est elle ?
- Elle est…dans ma chambre. Sa vie n’est pas en danger. Mais c’est impressionnant, je dois vous prévenir.
- Mais de quoi parlez-vous ?
 J’ai suivi Batta en courant dans les couloirs, ai monté avec lui l’escalier qui menait à ses quartiers. Une double porte battante dorée s’est ouverte, nous avons parcouru une première coursive, putain la déco était kitsch, tout n’était qu’ors et pourpres, un mélange de Gaudi et Bergman, tout sentait le velours, Batta a ouvert une autre porte dorée et nous sommes rentrés dans la chambre.

C’était la vue la plus terrifiante de toute mon existence, et l’évocation même de cette scène me donne encore des frissons et une immense nausée. J’ai poussé un énorme cri, mes jambes se sont défaites et je me suis affaissé au sol.
- Mon Dieu elle est morte ! Mais putain mais qu’est-ce que c’est ?
- Elle n’est pas morte, m’a rassuré Batta, plus calme que tout à l’heure.
- ELLE A QUOI ? Qu’est-il arrivé à ses yeux ?!
- On appelle ça une exophtalmie extreme. Ses yeux sont sortis de ses orbites sous le coup de l’émotion et de sa pression intracranienne lorsqu’elle a goûté à mon plat. Ca se remet.

Anna, allongée en peignoir sur le lit de Batta, haletait doucement et la description même de la scène m’est impossible tant la vue de son visage m’était pénible. Ses deux yeux bleus, tournés vers les draps, reposaient sur ses pommettes, retenus par la gaine de ses nerfs optiques, à 4 centimètres de ses orbites. Ses yeux lui étaient littéralement sortis de la tête. L’image la plus proche de ce théâtre tragique est celle de ces lunettes à ressort que je portais gamin pour rigoler.

- Chérie, Anna…ça va ?
- Oui…J’ai peur Maxime…Je ne vois plus rien. Mes yeux brûlent…
- Ca va aller, ne touche à rien. Ils ont appelé les secours.

Je me suis approché de Batta.
- Vous êtes sur que ça se remet ?
- Oui, oui, rassurez vous, c’est impressionnant mais ça se remet, c’est déjà arrivé à un client ici, un grand industriel. Un carpaccio de poulet.
- Du poulet cru ?
- Oui. C’est un plat très rare, qui requiert une fraîcheur extrême de la volaille. C’est très puissant. Ses yeux sont tombés dans l’assiette. Ils l’ont amené aux urgences, il lui ont repoppé les yeux comme sur un Monsieur Patate.
- Mais quelle horreur…
Je suis revenu aux côtés d’Anna pour lui prendre les mains.

- Je ne te vois pas…J’ai peur…C’était tellement bon…
- Tout ira bien, bébé. Ne secoue pas la tête.
- Je veux te voir. Tout est monochromatique.
- Ce sont les draps, bébé.

J’ai hésité à baisser la tête au niveau de ses cuisses pour que ses yeux, se balançant doucement au bout de leurs nerfs comme deux webcams renversées, puissent me capter. Mais elle aurait paniqué.
Les secours sont arrivés, et une partie de l’équipe a failli tourner de l’oeil en voyant Anna. Ils ont amené un brancard pour la soulever le plus doucement possible, afin que ses yeux ne s’entrechoquent ou ne s’emmêlent pas pendant la manoeuvre. Aux côtés de Batta, je me mordais le poing de douleur pour Anna.

- Sinon, ça c’est très bien passé, dit Batta. Je crois qu’elle a apprécié le plat.
Je l’ai regardé, en me demandant si je devais le frapper où le remercier.

- Que lui avez-vous fait ?
- Ca, me dit-il en désignant, sur un petit guéridon, une assiette de ce qui semblait être des quartiers de poire sur du poivron.
- Qu’est-ce que c’est ?
- Je n’aime pas décrire mes plats, mais…
- Dites moi ce que c’est bordel ! du poivron ?
- Ce sont des quartiers de poires sur des mains de bouddha confites. Et du safran.
- Des mains de bouddha ?
- C’est un fruit qui pousse. C’est un agrume. Vous êtes critique culinaire ?
- Non, je vous avais dit que j’étais blogueur culinaire. C’est ce que vous a évoqué Anna ? Un quartier de poire sur une sorte de cédrat confit, avec une pointe de safran ?
- Oui. C’est elle. Si vous la connaissez, goûtez. Vous la goûterez. C’est elle que vous goûterez.

Le transfert d’Anna vers la civière était presque achevé. Elle était calme, le sourire aux lèvres. L’image était dingue, une russe d’un mètre quatre-vingt, yeux sortis de la tête, souriant béatement autour de secouristes livides.
- Monsieur, vous l’accompagnez dans l’ambulance ? m’a demandé un secouriste.

- Oui, j’arrive.

Avant de suivre le groupe et de sortir de la chambre, j’ai saisit une des pièces fruitées de Batta, sous son regard triomphant.

Le quartier de poire, élancé, légèrement granuleux, translucide et luisant, était saupoudré de quelques filaments de safran et ne tenait que par quelques millimètres de sa base sur une tranche de cédrat confit, ambrée et scintillante de grains de sucre.

FIN