Non-dit, Non dit.

Il était une fois, dans un petit village, une jeune fille qui ne savait pas dire non. Elle n’avait pas eu une vie plus heureuse ni plus malheureuse que celle des autres, mais avait appris à ne jamais être une gêne et à tout faire pour contenter les gens, ce même à ses dépens. Tout le monde l’aimait bien, du moins en apparence, car elle accédait à n’importe quelle requête, sans poser de question, mais il suffisait qu’elle s’éloigne quelque peu pour qu’on entende critiques et rumeurs à son sujet. Celles-ci parvenaient aux oreilles de la jeune fille mais on ne lui avait jamais appris à se défendre, et elle ne pouvait que subir ces mensonges. Elle ne répondait pas à ces remarques, se contentant de se remettre en question et de promettre de faire toujours plus d’efforts pour rendre heureux les villageois. Mais elle se rendait bien compte que la situation n’était pas normale et lui faisait du tort. Elle finit par se dire que le seul moyen d’échapper à cette souffrance était de tout quitte, se créer un nouvel entourage, des personnes qui ne la connaîtraient pas et n’abuseraient pas d’elle, dans un endroit si lointain que les mauvaises paroles se perdraient en route. Elle n’avait aucune idée d’où cet endroit pouvait se trouver mais elle était persuadée que lorsqu’elle le trouverait, elle le saurait. Forte de cette résolution, elle ne prit même pas le temps de faire ses adieux et prit la route.

Elle marcha pendant de longs jours, traversa de nombreuses villes et hameaux, mais ne trouvait jamais l’emplacement adéquat pour enfin se créer un foyer. Un après-midi où elle s’était arrêtée pour manger un peu, elle remarqua au bord de la route, un peu en contrebas de l’arbre sous lequel elle s’était abritée, un garçon qui pleurait en jetant des coups d’œil effrayés aux alentours. Ceux qui passaient à côté ne semblaient pas s’en inquiéter, ni même le voir ou l’entendre. Il émanait une telle détresse de lui qu’elle était révoltée que personne ne lui prête attention. Elle se leva donc et alla lui demander ce qui n’allait pas. Le petit garçon leva les yeux vers elle :

« J’ai voulu montrer à mes parents que j’étais en colère contre eux en partant de la maison mais je me suis perdu et je ne retrouve pas mon chemin !

- Tu veux que je t’aide à rentrer chez toi ?

- J’ai l’impression que jamais je n’arriverais à rentrer, que je ne reconnaîtrais jamais la route !

- Ce n’est pas grave ! Nous nous promènerons et si quelqu’un sait qui tu es ou si la mémoire te revient, on verra bien ! »

Le garçon sourit, essuya ses larmes et lui tendit la main. Elle la saisit pour l’aider à se lever mais dès que leurs mains se touchèrent, une lumière éclatante les entoura. La jeune fille se protégea les yeux, aveuglée, et lorsqu’elle la luminosité baissa, le garçon s’était transformé en fée!

« Mon apparence d’enfant perdu n’était qu’un test… Seuls ceux assez gentils, sincères et désintéressés pour avoir voulu m’aider coûte que coûte sont dignes de voir leurs vœux exaucés ! Je dois te prévenir, tu n’auras droit qu’à un seul souhait, cependant tu auras trois chances. N’as-tu jamais eu d’envie particulière que tu voudrais voir se réaliser ?

- Je n’ai jamais pris la peine d’y réfléchir. Je crois que je suis toujours bien trop occupée à aider les autres pour qu’ils soient heureux.

- Que cherchais-tu lorsque tu m’as rencontrée ?

- Je voulais trouver un endroit où je pourrais faire ma vie et m’épanouir, sans avoir à me soucier des autres.

- Je peux t’accorder ce désir, je connais un village parfait pour cela mais il a une particularité : une malédiction y sévit tous les mois, une ombre qui emporte tout ce qui encombre ta vie et t’empêche d’être heureuse. Veux-tu tout de même tenter l’expérience ? »

La jeune fille se dit que de toute façon, n’ayant aucune idée précise de sa destination, elle se devait de saisir l’opportunité.

« Qu’est-ce que c’est cette histoire de chances ?

- A partir de cet instant ton vœu est exaucé, et je viendrais te revoir dans quelques temps pour savoir si celui-ci te convient toujours ou si tu désires essayer autre chose. Tout ce qui se passera entre ce moment et ton nouveau choix disparaîtra, comme si cela n’avait jamais existé. Tu m’as toujours l’air déterminée à ce que j’exauce ton souhait… Bien, alors ferme les yeux et lorsque tu les rouvriras, tu seras dans ce village. »

La jeune fille ferma les yeux, fébrile.

« Dans combien de temps reviendras-tu me voir ? » demanda-t-elle.

Mais aucune réponse ne lui parvint. Elle ouvrit alors les yeux et s’aperçut qu’elle avait été transportée sur la place animée d’un village. Personne ne semblait trouver son arrivée étrange, tous affairés à leur vie. Elle prit une grande inspiration et se dirigea vers un groupe de femmes en train de discuter.

La jeune fille eut tôt fait de prendre ses marques. Une maison lui fut attribuée, comme si celle-ci avait été faite sur mesure et l’attendait ici depuis tout ce temps. Elle s’était fait quelques amis mais malgré sa résolution de tout reprendre à zéro, elle ne put s’empêcher d’agir comme avant. Elle rendait service à tout le monde, même si certains ne lui rendaient jamais la pareille. Elle n’avait jamais un mot plus haut que l’autre, bien que certains lui demandent toujours plus. Son attitude était parfois considérée comme suspecte, on prêtait souvent de mauvaises intentions à ses gestes empreints de gentillesse. Des rumeurs et des mensonges se répandaient à son sujet, mais elle ne prenait pas la peine de se défendre. Elle vivait comme elle avait toujours vécu, ne se posait pas de questions sur son comportement et se laissait vivoter, en oubliant la malédiction. Mais un matin, alors qu’elle sortait de chez elle pour aller faire le marché, elle remarqua une fumée noire et très dense qui enveloppait tout le village et l’empêchait de voir ce qui l’entourait. Elle voulut vite rentrer mais lorsqu’elle se retourna, sa maison avait également disparu. Elle se retrouva seule, dans un monde complètement vide où tout n’était que noirceur. Elle tenta de s’échapper en courant vers les limites de cet espace mais il semblait infini. Elle finit par céder à la panique et s’assit par terre pour pleurer. Après quelques heures, elle finit par s’endormir d’épuisement. Quand elle se réveilla, la fée était assise à côté d’elle.

« Où suis-je ? interrogea la jeune fille, effrayée. Tu m’avais pourtant dit que je pourrais être heureuse ici ! Je suis seule, tout a disparu, et je ne trouve aucun moyen de sortir de là !

- Tu es ici dans le Néant. Souviens-toi de la malédiction dont je t’avais parlé ; cette ombre emporte tout ce qui ne contribue pas à ton bonheur et en t’oubliant ainsi face aux désirs des autres, en ne considérant ni tes envies, ni même tes besoins les plus primaires, tu ne te reconnais pas le droit d’exister et d’être heureuse. Voilà pourquoi le Néant t’a emporté. En tant qu’opposante à ton propre épanouissement, tu n’as pas le droit de résider dans cette ville, faite pour toi. Je suis ici pour te donner une deuxième chance, as-tu réfléchi à ce que tu veux ?

- Tu dis que c’est en ne m’écoutant pas que je me rends malheureuse mais que cette ville est vraiment créée pour mon bien. Je veux retenter ma chance mais cette fois, j’agirais différemment.

- Es-tu vraiment prête à tout recommencer depuis le début ?

- Je le suis.

- Très bien, ferme les yeux et lorsque tu les rouvriras, tu te retrouveras sur la place où tu étais la première fois. Bon courage. »

La jeune fille ferma les yeux, compta jusqu’à dix puis les rouvrit. Elle se tenait exactement au même endroit, en présence des mêmes personnes. Elle se résolut à faire le contraire de ce qu’elle avait toujours fait pour pouvoir continuer à vivre dans ce village. Elle évita le groupe de femmes qui l’avaient aidé à se repérer la première fois, regagna sa maison, seule, pour réfléchir sur l’attitude à adopter.

Tous les matins, elle se répétait de ne pas s’oublier et de ne pas gâcher sa chance de rester vivre ici. Quand on lui demandait quelque chose, elle répondait toujours par la négative et ne se gênait plus pour demander aux autres de l’aider. Elle découvrit que ne pas s’occuper des autres pour ne penser qu’à soi était bon et elle y prit vite goût. Elle était devenue égoïste, non pas nécessairement méchante mais tout le monde commença à l’éviter pour ne pas avoir affaire à une quelconque requête. Elle ne tenait pas compte de cet isolement car elle avait pu observer plusieurs fois dans sa vie que ceux qui agissaient ainsi ne paraissaient pas être plus malheureux que les autres, se contenter d’eux-mêmes et être heureux. Elle attendait impatiemment le Néant, afin de tester sa nouvelle façon de vivre. Le matin de la malédiction, elle ouvrit la fenêtre de sa chambre pour observer la fumée noire engloutir le village seulement cette fois, au bout de quelques minutes, elle se désépaissit et rien n’avait disparu. Soulagée, la jeune fille prit son temps pour se préparer, lire un peu, manger. L’après-midi, elle décida d’aller se promener pour rendre visite à ses amis, mais elle ne croisa personne et lorsqu’elle frappait aux portes, personne ne lui répondait. La ville était complètement déserte, comme si tous les habitants s’étaient évaporés. Ne sachant que faire, elle décida de rentrer chez elle pour y passer la nuit. Mais le lendemain, il n’y avait toujours pas âme qui vive. Au bout de quelques jours, alors qu’elle était allongée sur son lit, la fée réapparut.

« Je constate que tu as appris à écouter tes propres besoins si tu es toujours là après le passage de l’Ombre ! lui dit la fée.

- Oui, j’ai arrêté de ne vivre que pour les autres, je n’ai fait attention qu’à moi mais, je ne comprends pas, je me retrouve de nouveau seule ! J’ai beau avoir le village pour moi, il n’y a plus personne et une vie seule, ça a beau être agréable de temps en temps, c’est ennuyeux. Je n’ai pas l’impression d’être vivante car personne n’est là pour se rendre compte que j’existe !

- Tu t’es effectivement octroyée le droit d’exister en osant demander à ton entourage d’écouter tes désirs, mais en refusant d’entendre les leur, tu as choisi de ne pas les inclure dans ton monde. Tu as beau penser avoir noué des liens, personne ne voulait avoir affaire à toi et même si tu pouvais observer la vie autour de toi, tu n’en faisais pas partie. Le Néant a donc supprimé ce qui était inutile à ton bonheur, les autres, étant donné que tu te contentais très bien de vivre par toi-même, en tout cas jusqu’ici. Je suis ici aujourd’hui pour te donner ta troisième chance, alors réfléchis-bien car je ne pourrais pas t’aider une dernière fois si tu te retrouves dans une situation qui ne te convient pas !

- Je souhaite quand même que tu exauces encore le même vœu.

- Si tel est ton souhait ! »

La jeune fille ferma les yeux, compta jusqu’à dix, rouvrit les yeux pour retrouver la place telle qu’elle l’avait connue au tout début.

Elle était redevenue la même qu’à l’aube de son voyage, aimable et généreuse. Seulement, elle avait appris de son deuxième séjour au village et avait décidé que si quelqu’un ne l’aidait pas en retour, elle cesserait aussi de lui rendre service. Comme elle ne se laissait plus faire, les personnes qui ne voulaient que l’utiliser arrêtaient tout bonnement de la côtoyer car ils se rendaient bien compte qu’elle savait où se situait ses limites et refusait de les franchir. Elle découvrit le bonheur d’avoir de vrais amis, qui reconnaissaient son existence en tant qu’être humain et écoutait ses besoins tout autant qu’elles entendaient les leurs. Des rumeurs et des mensonges surgissaient encore de temps en temps mais cela ne la touchait plus car ceux qui l’appréciaient la défendait. Elle apprit à profiter de la compagnie des autres, tout en s’accordant des moments de solitude, afin de faire le tri dans son esprit. Lorsque le Néant vint, elle eut une pointe d’appréhension : et si, malgré tous ses efforts, quelque chose de précieux venait à disparaître ? Elle se prépara pour attendre anxieusement que la fumée noire disparaisse, mais le village resta là, elle en faisait toujours partie. Elle courut frapper aux portes de ses nouveaux amis, choisis avec soin, et chacun l’accueillit avec le sourire. Elle remarqua tout de même que certaines maisons étaient vides, celles de personnes qui n’avaient pas été bienveillantes avec elle. Quelques jours s’écoulèrent, et même si l’environnement lui paraissait parfait, elle se rendait bien compte que certains de ses amis mentionnaient des personnes disparues. Même si ces personnes ne participaient pas à son bonheur à elle, elles pouvaient tout de même l’être pour d’autres. Ses réflexions étaient teintiées d’incrédulité et de ressentiment ; après tout, comment ces personnes pouvaient-elles leur manquer à eux quand elles lui avaient souhaité du tort ? C’est au beau milieu d’un de ses questionnements qu’un halo de lumière se matérialisa et la fée apparut.

« Bonjour ! Je ne pensais pas te revoir, je croyais que je n’avais droit qu’à trois chances ! demanda la jeune fille.

- Et tu as raison, sourit la fée. Je me demandais juste ce que tu devenais et si tu avais compris ce qu’il te fallait pour vivre ici.

- Je pense que oui : quand on est trop serviable avec tout le monde, à s’en oublier, on ne se protège pas contre les personnes mal intentionnées et on redoute tellement la solitude qu’on accepte tout et n’importe quoi, on ne se considère pas comme un être vivant. En revanche, en ne décidant d’écouter que ses besoins, on se suffit peut-être à soi-même, mais on n’a personne autour de soi, dans les bons comme dans les mauvais moments.

- C’est tout à fait ça ! Avant de partir, as-tu une dernière question à me poser ?

- Il n’y a vraiment rien qui a disparu cette fois ? Pourquoi le Néant revient tous les mois ? Et comment ça se fait que ce village soit fait pour moi ?

- En fait, le Néant a bien emporté quelque chose, seulement tu n’y faisais déjà pas assez attention pour que ceux-ci te viennent à l’esprit : les personnes qui ne prenaient pas en compte ce que tu faisais pour eux. En choisissant de ne pas les inclure à ta vie, tu as décidé qu’ils n’importaient pas à ton bonheur. Si cette malédiction recommence si souvent, c’est parce que les relations et les personnes évoluent, et il faut constamment travailler pour réussir à savoir ce qui te rend heureuse ou non. Ce village est parfait pour toi car il n’est qu’une projection de ton imaginaire. L’Ombre construit ou supprime des choses en fonction de toi, de tes choix et de tes réactions. Les personnes que tu as rencontrées sont bien réelles, chacune a son propre village, sa propre vision, seules les connexions entre vous comptent. Il faut prendre en compte les autres mais également s’écouter pour vivre la vie qu’on désire et être heureux. Ce bonheur n’est pas quelque chose d’acquis mais nécessite des efforts réguliers afin de l’entretenir. Comme tu as compris tout ça, je ne te suis plus d’aucune utilité maintenant : tu pourras désormais utiliser tes connaissances pour fonder toi-même ton univers et y vivre paisiblement. »

Sur ces mots, la fée hocha la tête et disparut. La jeune fille ferma les yeux une dernière fois. Lorsqu’elle les rouvrit, elle était à l’endroit exact où le petit garçon s’était transformé. Elle sourit et tourna les talons afin de rentrer dans son village natal, maintenant qu’elle avait appris que son bien-être était du seul fait de sa volonté et de l’attention qu’elle y portait. Dès lors, la jeune fille qui ne savait pas dire non y arrivera, mais seulement à bon escient, et forgea son propre bonheur.

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