Un géant à la retraite

Une ancienne star un peu tombée dans l’oubli. Voilà ce qui pourrait définir le Dogue de Bordeaux. Cette race de chien, l’une des plus anciennes de France, a quasiment été décimée lors des deux guerres mondiales. Aujourd’hui, elle a rangé sa fonction de chien d’utilité publique au placard pour devenir le compagnon baveux des particuliers.

Chien outragé, chien brisé, chien maltraité mais chien debout. Le Dogue de Bordeaux a un passif. Présent sur nombre de tapisseries, dessins et photographies pré-XXème siècle, il fait partie du patrimoine français.

Un chien venu de la « Belle endormie » a remporté un concours lors de la première exposition canine de France en 1863 à Paris. C’est à cette occasion que le terme « Dogue de Bordeaux » est pour la première fois utilisé. Un nom qui restera, mais ne sera définitivement adopté qu’en 1926.

Comme ses cousins « dogues », celui de Bordeaux impressionne.

Le Dogue de Bordeaux : beau, vif, musclé. A double tranchant. ©Theresa Mammel; ©Laura Schmittinger

Il peut peser jusqu’à 60 kilos. Massif et tout en muscles, babines et crocs intimidants, griffes saillantes : le profil d’un guerrier. « Tueur d’homme » est d’ailleurs l’un de ses vieux surnoms. Avec un CV pareil, il était évident que la bête serait utilisée pour des actes barbares.

« Entre 1940 et 1945, les Français avaient du mal à trouver à manger. Les chiens ont été les premières victimes »

Raymond Triquet est le spécialiste mondial de la race. Il affirme que le Dogue de Bordeaux, comme ses cousins, a beaucoup été utilisé pour « chasser le sanglier et l’ours, ainsi que pour les combats de chiens ». Mais, à côté de cela, il servait aussi de « chien de garde pour les boucheries des docks de Bordeaux et d’animation dans les cirques ».

(De gauche à droite) Le Dogue de Bordeaux représenté sous ses multiples facette : Le chien féroce et protecteur ; le chien gardien de boucheries ; le sauveur de vie tireur de charettes (à la marge). ©Eugenia Chichkina, ©Debora Gallamini, ©Françoise Stuppy.

Alors qu’on comptait seulement une centaine de dogues au début du XXème siècle, le chien a quasiment disparu à la suite des deux guerres mondiales. Si certains admirateurs affirment que c’est à cause de son utilisation abusive sur les champs de bataille, Raymond Triquet, qui est aussi l’un des principaux acteurs de la résurrection de la race, a une tout autre version. Elle inclut des humains qui mangent des chiens.

Raymond Triquet est donc parti de six spécimens. Le nombre actuel est de plusieurs milliers. Francis Potentier est le premier vice-président de la SADB (Société des amateurs de Dogues de Bordeaux). Il estime aujourd’hui à 1 200 le nombre de naissances chaque année. Un chiffre difficilement quantifiable vu le nombre d’éleveurs-amateurs qui ne font pas partie de son club.

Un chien de particuliers

Angélique Fananas est l’une de ces passionnées. Mariée et mère de deux adolescents, elle élève également cinq Dogues de Bordeaux adultes non castrés. À l’occasion d’heureuses naissances, ce nombre est déjà monté jusqu’à 19. Le passé chargé de la race de ses « petits chéris », elle le connaît. Mais pour elle, il n’a plus d’incidence sur la vision que s’en font les gens.

Un tournant complet dans la carrière de cette race. Devenu le molosse doudou des particuliers, le Dogue de Bordeaux ne s’illustre plus auprès des forces de l’ordre comme avant. « Des compagnies de sécurité voudraient en utiliser, mais nous leur disons non. Ce chien n’est pas fait pour cela », expose Francis Potentier. Moins endurant que le Berger Malinois et moins féroce que le Rottweiler, le Dogue de Bordeaux n’est plus le tueur d’autrefois.

Lou One, 40 kg, détentrice de plusieurs prix, peu intéressée par l’effort.

La perte de crédibilité est telle que Disney a consacré un film à ce meilleur ami de l’homme : Turner et Hooch. Raymond Triquet ne cache pas son agacement face à ce film de 1989 un peu niais. Mais, il reconnaît qu’il « a aidé à relancer la popularité de ce chien». Avant d’ajouter : « En Russie, c’est grâce à ce film que le Dogue de Bordeaux a été connu. Cela a lancé des passions à travers l’Europe ».

Des élevages sont répertoriés dans plusieurs pays d’Europe tels que les Pays-Bas, la Belgique, l’Espagne et l’Italie. Mais la France reste le leader. Ces différentes nationalités se retrouvent régulièrement lors de championnats internationaux récompensant les plus beaux chiens, les plus belles portées et autres catégories. Les compagnons d’Angélique Fananas sont souvent de la partie, en bonnes stars obéissantes.

Chien bien mastoc, le Dogue de Bordeaux n’échappe pas aux problèmes classiques des gros canidés. S’en occuper demande en moyenne 1 500 euros chaque année. Des représentants de cette ancienne race guerrière sont régulièrement abandonnés. Angélique Fananas a déjà retrouvé l’un de ses anciens chiots en vente sur le Bon Coin : « Je l’ai racheté et lui ai trouvé une nouvelle famille ».

Une retraite populaire

Le Dogue de Bordeaux n’est pas à enterrer pour autant. La race opère un retour magistral depuis 1999. Cette année-là, son concurrent Rottweiler a, comme lui, été intégré à la catégorie Deux, celle des spécimens dits « chiens de garde et de défense », par la Fédération cynologique internationale. Un acte qui a permis à la star de Bordeaux d’augmenter de 40 % sa présence dans les ménages français, selon Francis Potentier.

Le Dogue de Bordeaux actuel n’a plus rien à voir avec ce qu’il a été un siècle plus tôt. Au bord de la piscine, ce retraité file des jours heureux et reposants au sein de familles de passionnés.

Article de Theresa Mammel, Laura Michelotti, Camille Mordelet, Laura Schmittinger.

One clap, two clap, three clap, forty?

By clapping more or less, you can signal to us which stories really stand out.