C’est

C’est le jour déjà levé
C’est mon père sur son siège emporté comme un train
C’est le visage rouge d’un totem à l’entrée d’un village
C’est le tatouage d’un rituel d’homme
C’est trois gouttes de sang espacées dans la neige
C’est le grand aigle noir de mes poumons meurtris
C’est ce film qui passe tout au fond de la pièce
C’est cette femme ivre aux ongles travaillés
C’est ma maison d’enfance qui revient
C’est le mur sans miroir
C’est l’odeur étrangère de mes draps mélangés
C’est le cours de ce fleuve qui pourtant reste là
C’est l’énorme effort de parler
C’est ta main qui ressemble tout d’un coup à la viande
C’est cet objet sexuel parmi d’autres objets
C’est tes fesses brûlées par l’eau du bain transparente, tard à la campagne, dans une pièce très lumineuse
C’est la douche sonore de la pluie sur les toits
C’est le ventre gonflé de ma mère qui attend un ennemi
C’est le cri des mouettes qui accuse
C’est la vraie politesse d’un vieil homme qui sourit
C’est les gouffres amers et toutes ces images que l’on ne comprend plus
C’est un bébé très laid qui me regarde
C’est une vieille femme chez le coiffeur
C’est les chaises quand personne ne les regarde
C’est ton nom prononcé par un enfant que je ne connais pas
C’est un élève assis au milieu de la classe qui s’ennuie les deux poings dans les yeux
C’est une île vierge avant le bagne
C’est le vent que seules les vieilles maisons peuvent entendre
C’est le bois endormi de cette belle armoire
C’est ce meuble qui ne jouera jamais
C’est une guitare sans cordes
C’est une montre arrêtée sur la bonne heure
C’est ton nez enfoncé dans un t-shirt sale
C’est un chant de marin transformé pour mieux plaire
C’est l’aile du drapeau qui ne veut plus voler
C’est mon ange déguisé en laveur de carreaux
C’est une valise ouverte sur le tapis roulant pleine des affaires d’un inconnu
C’est l’aéroport de Seattle
C’est l’ombre colorée des objets transparents
C’est les prénoms si simples qu’on donne aux ouragans
C’est la sueur qui tombe d’un danseur immobile
C’est l’acte passionné de rester immobile
C’est un geste laissé au hasard du suivant
C’est un gâteau en miettes toujours dans le plastique
C’est l’insulte qui reste dans la pince de mes dents
C’est la méduse blonde de tes cheveux sous l’eau dans la piscine
C’est le silence qui sonne comme un grelot cassé
C’est le soulagement juste de ne plus te revoir
C’est l’étrange derme de métal qui pousse sur les très vieux miroirs
C’est l’odeur du tabac mêlée à l’odeur moins forte de tes seins
C’est une dent qui tombe dans un verre
C’est la ligne secrète que suivent les fourmis
C’est un coup de téléphone attendu
C’est l’air, après cinq heures de train
C’est le rire d’un ami dans la pièce d’à côté
C’est le besoin discret de se gratter les yeux
C’est une jeune juive
Qui me parle d’un temps
Que les moins de quatre-vingts ans
Heureusement
Ne peuvent pas connaître
C’est la forme pareille de mon sexe sans toi
C’est un continent qui n’existe que quelques mois par an
C’est une barbe qui infuse dans un litre de bière
C’est la guerre
C’est l’usine à nuages à l’entrée de Paris
C’est la dentelle fragile de l’écume qui glisse des rochers
C’est le robinet bleu des mots, qui n’a pas de poignée
C’est la tête d’un chinois dans un ascenseur
C’est le pied tordu des vignes
C’est la soie déchirée
C’est une corde à linge quand on veut voir le ciel
C’est un sucre foré par le café brûlant
C’est un monsieur qui baille en donnant des conseils
C’est la joyeuse roue d’un vélo renversé
C’est l’amour que tu prends avec des cris trop forts
Et le souffle tapé au fond
C’est un chantier comme un décor
C’est la lune qui se lève au début de tes ongles