L’Odyssée Interrompue
- Qu’est-ce que tu as vu près de la route ?
- Il y avait un homme assis qui regardait la mer à des millions de kilomètres.
- Et tu lui as parlé ?
- Oui, un peu. Mais il n’avait pas beaucoup de temps à perdre.
- Et après ?
- Après j’ai repris la route. Mais ce n’était plus pareil. J’ai voulu voir la mer moi aussi. Alors j’ai roulé longtemps. Je me suis arrêté près d’une falaise et j’ai regardé. C’était très ennuyeux : il n’y avait pas de femme.
- Ah (compréhensif)
- Oui, pas de femme. Je me suis senti comme un animal sans femme. Comme un cerf dans les bois les pieds pris dans la glace. Il sait qu’il va mourir mais il brame l’amour. C’est comme ça, c’est programmé, on n’y peut rien. Il n’y a qu’à regarder cet homme assis près de la route, il n’est pas humain. Il y a quelque chose qui cloche. Mais je n’ai jamais su parler aux dieux. Ils disent des choses tellement banales quand on ne sait pas entendre. Et puis ça ne veut pas perdre son temps un dieu.
- Et après ?
- Après j’ai couru pour me changer les idées. Fallait que tout ce sang descende. J’ai couru longtemps. On voyait dans le premier plan ma voiture, sur la gauche, près de la falaise, avec la portière ouverte et les clefs sur le contact. C’est le genre de chose qui aurait inquiété un enfant qui regarde le film. Il aurait dit quelque chose comme : « mais la voiture, n’importe qui pourrait la prendre ! Pourquoi il la laisse ? » Et j’aurais répondu : « effectivement, n’importe qui ».
Mais je courais, je courais, je courais jusqu’à ce que tout ce sang sexuel aille dans mes pieds, dans mon dos, dans mes tempes brûlées, et c’est là seulement que j’ai rencontré l’eau. Elle avait la forme d’une jeune femme assise dans la rue à trois heures du matin. Mais il était midi, et le soleil qui entrait par sa tête illuminait le monde. Elle m’a tendu la main, mais là encore ça ne m’intéressait pas. Qu’est-ce qu’on peut faire avec de l’eau ? Bref, immensément inintéressante cette femme. Je suis parti.
Le temps changeait, un orage approchait, et une pluie fine commençait à me piquer les épaules à travers mes vêtements.
Heureusement, il y avait une ville toute proche. Mais les gens y vivaient avaient l’air habitués : ils marchaient tous le visage vers le ciel, laissant avec délice chaque goutte de pluie rentrer dans leurs yeux comme du collyre.
Et personne ne voulait me faire entrer dans sa maison.
« Voyons, mais il pleut », disaient-ils. Et il pleuvait, il pleuvait de plus en plus fort. Il pleuvait tellement que je n’arrivais presque plus à voir les gens devant moi, des formes, des silhouettes dans la masse de la pluie. Il pleuvait tellement que le sol lui-même était devenu de l’eau. Et je me suis rendu compte que je pouvais marcher sur l’eau, que je pouvais marcher où je voulais.
C’est alors j’ai vu une île au loin, une île avec de grands oiseaux gris qui volaient au dessus. De grands oiseaux avec des visages peints, comme ceux des Indiens. Et ils parlaient si bien ! Ils parlaient une langue étrangère tout à fait compréhensible. Et non seulement j’arrivais à comprendre ce qu’ils disaient, mais je pouvais aussi quand je le voulais n’écouter que les sons de cette langue inconnue, comme lorsqu’on écoute un danois parler.
Ces oiseaux parlaient beaucoup entre eux, mais seulement en se croisant dans le ciel, ce qui évidemment ne leur permettait pas d’échanger des phrases complètes, mais seulement des morceaux de phrases qu’ils poursuivaient plus tard au gré de leurs rencontres. Je crois qu’ils avaient une excellente mémoire.
À force de vivre sur cette île, j’ai pu reconstituer leurs propos : ces oiseaux avaient un gros problème qui occupait la majeure partie de leur esprit, et donc de leurs échanges : ils ne savaient pas comment se reproduire. Comment se fait-il que leur espèce existait encore ? Et bien justement, ils n’en savaient rien. Et cette question leur donnait de terribles crises d’angoisse.
Comme ils étaient ma seule compagnie, j’ai essayé, par amitié pour eux, d’élucider leur mystère.
Mais dès que je commençais à poser à l’un d’entre eux une question trop personnelle, il changeait immédiatement de sujet, pour parler du temps toujours gris, du prochain nuage noir, ou encore des différentes façons de manger ces petites baies rouges dont ils raffolaient et qui portaient le nom de nez pointus alors qu’elles étaient parfaitement rondes.
C’est ainsi que j’ai compris qu’ils n’avaient en fait aucune envie réelle de savoir, et j’ai quitté sans regrets ces oiseaux absurdes.
Ma prochaine destination était encore inconnue. Pendant mon séjour sur l’île, j’avais perdu l’habileté de marcher sur l’eau, ce qui m’obligea à construire un bateau et à repousser de quelques jours mon départ.
Le sixième jour j’étais enfin près, et j’avais fait assez de provisions pour tenir tout un mois. Je partis donc sur la mer, confiant en ma destinée.
Hélas, rien ne se passa comme prévu. Dès que l’île et ces drôles d’oiseaux furent hors de vue, un banc de poissons gobe-tout dévora sans prévenir tout mon stock de baies. Mais j’étais bien trop fier pour rebrousser chemin. J’ai donc maintenu mon cap.
Je ne sais pas combien de temps dura mon errance. Je m’ennuyais beaucoup, et c’était peut-être un effet de la faim, mais la mer immobile ressemblait de plus en plus à une grosse nappe de pétrole.
Quand, un beau matin, j’aperçus flotter près de mon bateau des petites mottes de terres recouvertes d’herbe aussi soyeuse que les extrémités d’une moustache. C’était la promesse d’un pays gras et riche en oligo-éléments où je pourrai enfin m’installer et avoir des enfants.
Emporté par ma joie, j’ai sauté à pieds joints hors du bateau. J’avais pied : la vie était bien faite.