L’ITALIE À PARIS

Une aventure dont vous êtes le héros

Marcher dans Paris, avec ou sans but précis, seul ou accompagné, de jour comme de nuit, a toujours été un plaisir. L’ennui c’est bien sûr que j’en sais autant sur le tourisme qu’une fourmi sur la mécanique quantique (et encore, les fourmis sont parfois surprenantes).
Alors quand mes compagnons et moi avons dû préparer un circuit de découverte sur le thème de l’Italie à Paris, une part de moi s’est souvenue de cette réplique de Molière tirée des Fourberies de Scapin : « Que Diable allait-il faire dans cette galère ? ». Fort heureusement, l’autre part s’est assez rapidement dite que cela serait une expérience intéressante et agréable.

Ce parcours, élaboré par les étudiants du Master échanges culturels France- Italie, de l’Université Sorbonne Nouvelle — Paris III, a été accompli à l’automne 2015. En voici un récit personnel.

A l’aventure compagnons…

Notre quête commence Place d’Italie. Quoi de mieux pour démarrer ? Bon, il est sûr que ça n’est pas le summum du glamour pour un rendez-vous. La pertinence de l’endroit réside surtout dans son nom, j’aurais peut-être opté pour la Place Dalida, moins prestigieuse certes, et peut-être un peu kitsch comme référence, mais plus intime.

Enfin ça va, le temps est gris mais il ne pleut pas. C’est déjà ça, et c’est bien, parce que quatre heures de randonnée dans Paris sous la flotte viendraient à bout de l’équilibre psychique du plus fanatique des touristes.
Je connais assez mal cette partie du 13e arrondissement de Paris, excepté pour son regretté cinéma, le Grand Ecran Italie, où j’ai pu saisir toute la démesure d’un 2001 : A Space Odyssey, chose qui ne risque pas d’arriver avec le plus finement pixellisé des téléviseurs.

La place d’Italie c’est grand. Et bruyant. C’est un endroit où l’on passe, on ne s’y arrête pas. C’est également vrai pour les voitures qui s’empressent de franchir l’immense rond-point, s’arrêtant à contrecœur pour laisser traverser les éventuels piétons (aujourd’hui un groupe d’étudiants en mission au service de la culture) qui souhaiteraient rejoindre le square et la fontaine en son centre : on a beau être dans les clous, devant les yeux gourmands des véhicules au feu rouge, on a envie courir les mains en l’air en criant : « le petit bonhomme est vert ! Le petit bonhomme est vert ! ».

Le square au centre est désert, à l’exception d’un clochard, assis sur un banc un peu à l’écart, qui bénéficie de son jardin et de sa fontaine privée. C’est étrange mais à part nous, c’est le seul être humain présent à cet endroit et j’ai presque l’impression d’entrer chez quelqu’un sans permission.

La Place d’Italie. C’était mieux avant ?
vue d’artiste de la Place d’Italie. Ca sera mieux après ?

Il nous faut circuler, non pas qu’il n’y ait rien à voir mais… en fait, si, un peu.

Rencontres du troisième type.

Nos pas nous entraînent guillerettement (après avoir retraversé prudemment) vers notre prochaine étape : la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé. Espace de conservation, de projection, d’exposition, fond d’archives… L’arrêt à la Fondation Pathé se justifie également par le bâtiment de cinq étages conçu par l’architecte Renzo Piano (qui a par ailleurs commis le Centre Georges-Pompidou, mais c’est un autre débat). Et même si de l’extérieur on peut avoir l’impression que nos amis les martiens ont atterri au milieu d’une cour d’immeuble parisienne, l’intérieur révèle un endroit d’une quiétude surprenante et bienvenue après la Place d’Italie.

La Fondation Pathé, objet architectural non-identifié (photo de Michel Denancé © Renzo Piano Building Workshop).

Toujours alertes, le parcours nous entraîne rue Mouffetard, ce quartier que Chris Marker évoque avec justesse dans le Joli Mai de 1962. Evidemment nous sommes en 2015, et de surcroit en novembre. La comparaison risque d’être poussiéreuse, et pourtant…

C’est au 134 de la rue, en face du traiteur italien Delizius, que nous faisons halte. Je ne saurais dire s’il est meilleur ou pire qu’un autre, mais il a la particularité d’être installé dans un immeuble du 17e siècle, dont la façade remarquable décorée au début du 20e selon la technique dite du « sgraffitto », nous livre un panorama giboyeux qui convient, il est vrai, beaucoup mieux à un négoce de denrées qu’à un banal vendeur de prêt à porter. Peut-être que les habitants de Paris sont tous des « sgraffitti », ils ont plusieurs couches, et quand on gratte un peu, on fait ressortir les couleurs.

Un exemple de la technique du “sgraffitto”, détail de la façade.

Des romains aux Médicis : la divine comédie parisienne.

On s’éloigne, la rue remonte, à quelques centaines de mètres on trouvera les Arènes de Lutèce.

Lutèce vue par René Goscinny et Albert Uderzo (les aventures d’Astérix, la serpe d’or).

Les Arènes sont une halte appréciée, en effet on peut s’y asseoir quelques minutes et profiter d’un calme que l’on ne rencontre que rarement dans la capitale. Issues de la période romaine, je découvre qu’Astérix ne les a probablement pas connues et me promet de vérifier ce détail ultérieurement. Longtemps disparues avant d’être redécouvertes au 19e siècle, destinées à devenir un centre de dépôt de tramway, elles durent leur salut à l’intervention de Victor Hugo et sont aujourd’hui un endroit où l’on peut se détendre, assister à des projections, et jouer à la pétanque. Et cela ne change peut-être pas grand-chose mais ça fait plaisir de le savoir, alors : merci Victor.

Plus loin, aux abords du collège de France et de la Sorbonne, nous sommes apostrophés par une énigmatique statue encadrée de deux arbres noueux qui semblent tout droit sortis d’un film de Tim Burton. L’étrange personnage, à l’air à la fois sévère et surpris, contemple une tête qu’il vient de fouler par inadvertance. C’est Dante, auteur de la Divine Comédie, qui ici est représenté au cours d’un épisode de sa traversée de l’Enfer, et vient nous rappeler ce qu’il advient des traîtres. Il nous rappelle par la même occasion qu’il faut toujours faire attention où l’on met les pieds (et dans le doute, rester poli).

Dante, par Jean-paul Aubé (1882). Pour le voir de face, rendez-vous aux abords du Collège de France.

Le Jardin du Luxembourg nous attend dans cet après-midi désormais déclinant, et l’on s’arrête autour de la Fontaine Médicis. Sous le regard d’Alcis, Galathée et Polyphème, quelques canards indifférents naviguent sur les eaux du bassin qui recueille les feuilles d’automne. Encore une fois, il est étonnant de trouver dans ce quartier un lieu, un recoin presque, si calme qu’il en semble impassible. Autour de la fontaine, les fameuses chaises du Luxembourg me rappellent d’autres terrasses de cafés qui ne sont pas encore vides.

Une halte à l’auberge ?

Le crépuscule arrive, et nous nous pressons vers notre prochaine étape : le Procope, situé dans le quartier Saint-Germain, au fond d’une étroite ruelle pavée. Ce café italien dont les origines remontent au 17e siècle semble promettre un paradis au gourmet qui sommeille en chacun de nous (tout du moins, qui sommeille en moi). L’allure de l’endroit, la devanture, la rue, les lumières qui commencent à s’allumer face à la nuit tombante, tout semble vouloir entrainer le passant dans un voyage dans le temps. Le temps manque justement, mais le sentiment d’avoir découvert un nouvel îlot au centre de la capitale me fait marquer ma carte personnelle de Paris d’une nouvelle croix rouge. Le programme nous emmène ailleurs mais comme disait un certain Terminator : « I’ll be back ». Et c’est une promesse.

Robespierre au Procope. Comme quoi tout le monde peut se détendre quand les conditions sont réunies.

Les masques et la plume.

Changement de quartier et direction rive droite. En traversant l’Île Saint-Louis, nous nous arrêtons quelques instants face au Campiello, boutique d’art vénitien qui offre notamment des masques. La nuit maintenant tombée, je me retrouve un peu comme devant une vitrine de Noël : c’est coloré, c’est chaud, et même si ça ne se mange pas, ça donne envie d’y entrer. Note pour plus tard…

Cliché un peu cliché justement, et pas forcément utile, mais il me plaisait bien celui-là.

En rejoignant le quartier de Saint-Paul nous arrivons à notre avant-dernière étape : la Tour de Babel. Cette librairie offre des livres… italiens ! Les librairies italiennes ne sont pas légions à Paris, en fait il y en a deux, la Tour de Babel, rue du Roi de Sicile, et La Libreria, rue du Faubourg Poissonnière. Testez et approuvez celle qui vous plaira le plus. Personnellement, j’ai connu la Tour de Babel en premier et le patron a su garder son sang-froid sans pleurer face à mes « buongiorno » et « arrivederci » dont l’accent aurait fait saigner les oreilles de beaucoup. Ça crée des liens mine de rien.

La Tour de babel. “Un livre est un outil de liberté” (Jean Guéhenno) — photo source : Constance

Ultime étape de notre journée d’excursion : le Pozzetto. Nous sommes en plein cœur du Marais, rue-Vieille-du-Temple, pour découvrir (pour de vrai cette fois) un café italien installé depuis une dizaine d’années à Paris. Un endroit où les voyageurs harassés que nous sommes vont pouvoir se restaurer, tel un groupe d’aventuriers se retrouvant à l’auberge après avoir vaillamment combattu le dragon du donjon d’à côté. Le Pozzetto, c’est des cafés, du prosciutto, des cafetières, des glaces, des T-shirts, du fromage, des petites-culottes, des apéritifs et de quoi se restaurer plus amplement si l’envie vous en prend. L’ambiance y est plutôt jeune et les personnes qui y travaillent sont ouvertes et “simpaticississime” !

D’accord c’est un peu flashy, mais il était trop tard pour prendre un thé !

C’est sur cette note, autour d’un verre de vin sicilien avec quelques crostini, et sur un air d’Enzo Jannacci que je vous laisse, en vous remerciant d’avoir survécu à ce texte jusqu’à la fin. J’ai découvert des endroits que je ne connaissais pas, redécouvert d’autres, le monde est plein de surprises. Il fait bon, le week-end promet d’être agréable. Nous sommes le 12 novembre 2015.

To be continued…