La France face à la restructuration de la gouvernance mondiale

Au cours des dernières années, la France a investi dans le multilatéralisme économique, climatique ou de sécurité. L’un des défis auquel elle est aujourd’hui confrontée est la restructuration rapide de la gouvernance mondiale sous l’impulsion de la Chine.

Déterminé à être le pilote de ce processus, Pékin investit massivement dans le multilatéralisme et accélère le rythme des initiatives institutionnelles depuis le début du mandat de Xi Jinping en 2012. Une nouvelle étape a été franchie depuis l’élection de Donald Trump. Dans ses discours de Davos et Genève en janvier 2017, Xi Jinping s’est positionné — en contraste avec le Brexit, le discours « America first » et le retrait des États-Unis de l’Accord de partenariat transpacifique (TPP) — comme le premier défenseur de la « mondialisation économique », expression prononcée plus de 30 fois lors de son déplacement.

L’investissement chinois dans le multilatéralisme n’est pas de même nature que celui de la France : la Chine souhaite promouvoir de nouvelles normes et une vision renouvelée des enjeux contemporains — différents de ceux de la France et de l’Europe à maints égards. Plus largement, Pékin aspire à une organisation du monde qui ne serait plus dominée par les démocraties occidentales. En janvier 2017, dans un Livre blanc sur la coopération en matière de sécurité en Asie-Pacifique, la Chine a confirmé sa volonté de développer une nouvelle architecture multilatérale de sécurité en Asie, qui ne serait plus fondée sur le système d’alliances américain dans la région. Début mars 2017, dans une nouvelle Stratégie internationale pour la coopération sur le cyberespace, la Chine a affirmé sa volonté de prendre plus activement part à la cybergouvernance et de promouvoir sa conception d’un internet souverain, c’est-à-dire plus fortement contrôlé par chaque État.

À terme, cet activisme institutionnel chinois risque d’engendrer une baisse de l’influence française et européenne au sein de certaines institutions. Les Européens pourraient être contraints de s’engager davantage pour défendre leur vision de l’internet, de la culture, de la sécurité, du commerce international ou encore du droit international. Les ambitions chinoises portent aujourd’hui sur la gouvernance mondiale dans toutes ses dimensions. La Chine se donne les moyens — financiers et humains — de ses ambitions, avec pragmatisme et méthode.

Pékin accélère le rythme de ses initiatives institutionnelles en agissant simultanément dans trois directions : intégration dans des institutions existantes (telle que l’Organisation des Nations unies), redynamisation d’institutions jusqu’à présent peu efficaces (telle que la Conference on Interaction and Confidence-Building Measures in Asia, dont la Chine assure la présidence jusqu’en 2018), et création de nouvelles institutions. Elle est déjà parvenue au cours des dernières années à créer plusieurs institutions et mécanismes de coopération multilatérale d’envergure, telle que la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (BAII) en 2014, de nouveaux forums régionaux (y compris en Europe), ou des forums thématiques de haut niveau (Boao forums pour l’économie, Xiangshan forums pour la sécurité, forums sur les Nouvelles routes de la soie, entre autres).

Dans sa stratégie de restructuration des organisations multilatérales, la Chine compte sur le soutien des pays en développement et émergents, et en premier lieu de la Russie — avec qui elle partage une vision post-occidentale de l’organisation du monde, et des conceptions communes sur le cyberespace ou encore la lutte antiterroriste. Toutefois, la Chine invite également les pays les plus développés à rejoindre les institutions nouvellement créées.

Dans ce contexte, la question d’une participation éventuelle de la France — et des conditions de cette participation — se posera à chaque nouvelle initiative institutionnelle chinoise, comme elle s’est déjà posée lors du lancement de la BAII. Cette question mérite d’être anticipée. Il est dans l’intérêt de la France et de l’Europe de consolider leur investissement dans le multilatéralisme et d’élaborer une stratégie de gouvernance mondiale qui ne soit pas uniquement défensive ou formulée en réaction à la stratégie chinoise. Ce devrait en particulier être le cas dans les domaines où la gouvernance est en cours de formation ou d’ajustement (gouvernance de l’internet et de l’espace, entre autres), et où les visions s’opposent. Au lendemain de l’élection présidentielle américaine, la France et l’Europe sont désormais en première ligne pour défendre les institutions, normes, et standards internationaux qu’elles souhaitent préserver.

Alice EKMAN, chercheur au Centre Asie de l’Ifri.

Pour aller plus loin, lire notre étude : L’agenda diplomatique du nouveau président, avril 2016.