Pourquoi la France doit poursuivre un engagement diversifié en Asie

Comment définir la politique asiatique du prochain président de la République française ? Décryptage du Centre Asie de l’Ifri.

Pour la diplomatie française, l’Asie est à la fois un partenaire économique de premier plan (qui représente 15 % de ses échanges commerciaux), une région clé pour la lutte contre le changement climatique, une mosaïque de systèmes politiques où les valeurs chères à la France (notamment la démocratie et les droits de l’homme) sont plus ou moins mises à mal, et une zone où les enjeux de sécurité revêtent une importance systémique. La définition d’une politique asiatique est, dans ces conditions, complexe. En outre, la nécessaire attention accordée à la montée en puissance chinoise et à son activisme grandissant ne doit pas conduire à une approche exclusivement sino-centrée : la France doit poursuivre un engagement asiatique diversifié.

Dans le domaine économique, la voie est toute tracée. La France, à travers l’Union européenne (UE), s’est engagée dans une série d’accords commerciaux préférentiels. L’enjeu dans les années à venir est de parvenir, d’une part, à assurer la mise en œuvre des accords existants (avec la Corée du Sud, Singapour, le Vietnam) et d’autre part, à en négocier de nouveaux, notamment avec le Japon, d’autres pays de l’Association des nations du Sud-Est asiatique (ASEAN), ou encore l’Inde. En ce qui concerne la Chine, l’ambition est moindre pour l’instant, la négociation portant sur un accord bilatéral d’investissement. La difficulté tient dans ce domaine à la nécessité de maintenir l’ouverture des marchés et défendre le principe de réciprocité, ce qu’a montré le débat sur l’octroi à la Chine du statut d’économie de marché.

Outre le domaine économique, la France tente de diversifier et renforcer ses partenariats stratégiques en Asie-Pacifique en investissant avec des pays qui partagent les mêmes valeurs. Ainsi, Paris a mis en place un partenariat d’exception avec Tokyo, qui s’appuie notamment sur la mise en place d’un dialogue visant à consolider de façon substantielle la coopération de politique étrangère et de défense. La France a également approfondi ses partenariats avec l’Inde et l’Australie, ce qui s’est traduit par la vente de 36 chasseurs Rafale à la première et 12 sous-marins à la seconde. Paris pourrait privilégier une mise en relation de ses partenaires stratégiques dans la région (Japon, Australie, Inde), tout en favorisant le développement des relations bilatérales avec des partenaires comme la Corée et les pays de l’ASEAN.

Au-delà de cet engagement diversifié, l’enjeu pour la France sera de s’imposer comme un acteur régional au sein des institutions multilatérales asiatiques. Attachée au principe de la liberté de navigation, la France est résolument engagée à promouvoir la protection des liaisons maritimes de l’océan Indien au Pacifique sud, où la France gère la plus vaste zone économique exclusive et compte 1,6 million de ressortissants. L’enjeu est de taille, alors que les mécanismes de coopération régionale se complexifient et que la Chine cherche à déployer sa propre architecture de sécurité. Par ailleurs, l’instabilité de la zone Asie-Pacifique, avec d’importants points de tension (détroit de Taïwan, péninsule coréenne, relations Inde-Pakistan, mer de Chine méridionale et orientale, etc.) doit conduire la France à formuler une stratégie qui anticipe de possibles escalades.

La question de la sécurité des intérêts et des ressortissants français se pose dans certains pays de la région au contexte intérieur dégradé, comme les Philippines, la Thaïlande ou la Birmanie. À cet égard, la lutte contre le terrorisme reste un enjeu majeur, de l’Asie du Sud (Afghanistan, Pakistan) à l’Asie du Sud-Est (Indonésie, Philippines). Ce dossier peut faire l’objet d’une coopération plus approfondie avec nombre de pays asiatiques. De même, la question de la non-prolifération nucléaire et du contrôle des armements se pose de manière plus aiguë ces dernières années avec les progrès enregistrés par le programme nucléaire et balistique nord-coréen.

Enfin, même si la politique asiatique de la France ne doit pas se focaliser sur la seule Chine, celle-ci reste un partenaire de première importance. Or, la montée en puissance chinoise pose des défis de nature à fragiliser la relation bilatérale. D’abord, la diplomatie française doit réfléchir plus stratégiquement à la réponse à formuler face au déploiement du projet chinois des Nouvelles routes de la soie, présenté jusqu’à présent comme un outil géo-économique mais qui pourrait se convertir en influence géostratégique. Ensuite, la protection des intérêts et des acteurs français présents sur le territoire chinois s’avère aujourd’hui plus difficile à assurer dans un contexte de durcissement du régime politique sous l’égide de Xi Jinping, en place (au minimum) pour les cinq prochaines années. L’accès au marché chinois se restreint, alors que le rôle de l’État dans l’économie demeure fort et que la vaste campagne anticorruption en cours depuis 2012 freine les progrès de nombreux projets, complique l’accès à l’information et rend plus difficiles les échanges avec les partenaires locaux et les cadres du Parti. La nouvelle loi chinoise sur les organisations non gouvernementales impose, par ailleurs, de nouvelles contraintes aux organisations à but non lucratif étrangères, et amène à s’interroger sur la légitimité de leur présence en Chine.

La relation avec la Chine doit également être replacée dans le cadre d’une rivalité renforcée entre Pékin et Washington. Dans ce contexte, la France a plus que jamais un rôle primordial à jouer dans le maintien de la stabilité de la région. Toutefois, même si la France continue de jouer dans la cour des grands, ses capacités et son influence dans la région sont limitées. C’est pourquoi, au-delà de la défense de ses intérêts nationaux, Paris devra également continuer à jouer un rôle moteur dans la formulation d’une politique européenne cohérente en Asie.

Par Alice EKMAN, Françoise NICOLAS, Céline PAJON et John SEAMAN du Centre Asie de l’Ifri.

Les positions d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen sur l’Asie :

Pour aller plus loin, lire notre étude : L’agenda diplomatique du nouveau président, avril 2016.