L’écriture collaborative


Il existe plusieurs types d’écriture collaborative.

Le Schisme

La première catégorie, nommée Schisme, consiste en l’écriture d’un texte A par un auteur A et en l’écriture d’un texte B par un auteur B sur le même thème. La relation entre le texte A et le texte B peut être alors une relation de confrontation qui exploite les divergences qu’il peut y avoir face à une interprétation toujours singulière d’un même thème, ou une relation de réaction : l’auteur B écrit en réaction à ce qu’a écrit l’auteur A. Ainsi, l’écriture confrontative se réalise en un temps T identique pour les deux auteurs qui écrivent donc chacun de leur côté au même moment sans se consulter, puis, ils confrontent ensuite leur travail. Au contraire, l’écriture réactive est une écriture qui contient une étape de lecture et de réaction : l’auteur B lit le texte de l’auteur A, puis, réagit en écrivant son texte B.

Ainsi, on a les schémas suivants :

Ecriture confrontative :

L’écriture confrontative

t1 : Choix d’un thème commun

t2 : L’auteur A écrit son texte A pendant que l’auteur B écrit son texte B

t3 : La relation entre le texte A et B est donc celle de la divergence ou de l’opposition

La relation d’opposition ou de divergence montre les différences d’interprétation d’un même thème que peuvent avoir deux auteurs. Il peut aussi être intéressant de noter les convergences surprises entre les deux textes, les liaisons imprévues.

Chaque texte conserve sa propre autonomie, mais la mise côté à côte, face à face des deux textes dégage de nouvelles significations en révélant des divergences et des convergences lorsque l’on évalue la distance entre eux.

Ecriture réactive :

L’écriture réactive

t1 : Choix d’un thème commun

t2 : L’auteur A écrit son texte (A)

t3 : L’auteur B lit le texte A

t4 : L’auteur B écrit son texte (B) en réaction au texte A

t5 : La relation entre le texte A et B est donc celle de la réaction.

La relation de réaction permet d’exploiter les désaccords d’un auteur vis à vis d’un même thème par rapport à un autre. Ce type d’écriture collaborative met en place une forme de correspondance littéraire de texte à texte, à l’image d’une chaîne de réactions chimiques.

Chaque texte peut être lu séparément des autres et conserve son autonomie, mais il ne prend véritablement sens qu’à l’intérieur de la chaîne de textes.

La Suture

Alors que dans le cas du Schisme chaque texte semble conserver une autonomie, la seconde catégorie, appelée Suture, est un type d’écriture collaborative plus poussée, c’est à dire qu’il n’y aura qu’un seul texte final et non deux et ce texte sera un composé des deux écritures de manière plus ou moins intégrée.

L’écriture en chaîne

Ce type d’écriture collaborative est une écriture par séquence : l’auteur A écrit la portion A, puis l’auteur B lit ce qu’a écrit l’auteur A et écrit sa portion B, l’auteur C lit ce qu’a écrit l’auteur A et B et écrit sa portion C. Ainsi, chaque auteur a accès à ce qu’ont écrit les auteurs précédents. Les étapes d’écriture se succèdent en fonction des portions d’écriture. Le texte doit donc être au préalablement divisé en portion. Deux types de suture peuvent être envisageables.

L’écriture en chaîne permet donc aux auteurs de relativement s’adapter par rapport au style des autres auteurs, puisqu’il y a une phase de lecture de ce qui a été écrit précédemment. La chaîne permet le maintient de la cohérence. L’intérêt est de permettre aux auteurs de reprendre des éléments des parties précédentes (maintient de l’homogénéité) et de les développer : cela permet donc soit de filer une histoire, soit de développer des détails précis contenus dans le texte précédant, suivant l’intérêt des auteurs. Les mouvements de continuité, et/ou le passage du macroscopique au microscopique constituent l’intérêt d’un tel type d’écriture.

  • La suture par juxtaposition

On se contente de juxtaposer la partie A, puis la partie B, puis la partie C, à la suite, sans rien modifier.

L’écriture en chaîne avec suture par juxtaposition

t1 : Définition du projet et des différentes sections A, B et C

t2 : L’auteur A écrit la partie A

t3, t4 : L’auteur B lit la partie A et écrit la partie B

t5, t6 : L’auteur C lit la partie A et B et écrit la partie C

La suture par juxtaposition permet un enchaînement simple et rapide quoique peu intégré. Il peut mettre en avant une certaine rupture de style et de ton entre les parties, créant ainsi une écriture saccadée.

  • La suture intégrée

La partie A est discutée par l’auteur B avant que ce dernier n’écrive sa propre partie, puis la partie A et la partie B sont discutées par l’auteur C, etc etc. Il y a donc une étape supplémentaire de discussion entre l’écriture de chaque partie, de sorte à retoucher, voire à mieux homogénéiser le texte.

L’écriture en chaîne, avec suture par modification

t1 : Définition du projet et des différentes sections A, B et C

t2 : L’auteur A écrit la partie A

t3, t4 : L’auteur B lit la partie A, il la modifie en discutant avec l’auteur A et écrit la partie B

t5, t6 : L’auteur C lit la partie A et B, il les modifie en discutant avec les auteurs A et B et écrit la partie C

La suture intégrée permet une plus grand homogénéisation du texte et donc une plus grande cohérence, d’autant plus qu’il y a dialogue lors des modifications. Cette suture est l’occasion de l’écriture de la continuité.

L’écriture parallèle

Ce type d’écriture est simultané, chaque auteur écrit sa partie (A, B ou C), en même temps que les autres, il n’y a pas de lecture de la partie précédente. Le texte doit donc être au préalablement divisé en parties dont chaque auteur est indépendamment responsable, avant d’assembler les différentes parties. Deux types de suture sont possibles.

L’écriture parallèle intègre moins les écritures des différents auteurs par rapport à l’écriture en chaîne puisque les auteurs n’ont pas accès à ce que les autres ont écrit avant de composer leur partie. Elle permet donc de mettre en avant des confrontations potentielles à l’intérieur d’un même texte, et des ruptures de style.

  • La suture par juxtaposition

Il s’agit de juxtaposer les parties A, B et C sans modification, selon la technique du copié collé.

L’écriture parallèle avec suture par juxtaposition

t1 : Définition du projet, et définition des sections attribuées, A, B et C

t2 : Ecriture de la section A par l’auteur A, B par l’auteur B, C par l’auteur C au même moment

t3 : Suture des sections par juxtaposition

La suture par juxtaposition permet dans ce cas la création de parties bien nettes, c’est-à-dire de séquences. C’est donc une écriture en “vagues” différentes, une succession de points de vue qui suivent pourtant une certaine continuité. Il est donc intéressant d’exploiter la contradiction entre cette continuité (succession des parties A, B et C) et les potentielles divergences entre les parties.

  • La suture puzzle

Ce type de suture est plus intégré. Il s’agit de prélever dans les textes A, B et C ce que l’on veut afin d’adapter le collage. Ainsi ce qui forme le texte final est un assemblage de bouts des textes initiaux A, B et C. La fusion par sélection est donc plus poussée, ce n’est pas un simple copié collé.

L’écriture parallèle avec suture par puzzle

t1 : Définition du projet, et définition des sections attribuées, A, B et C

t2 : Ecriture de la section A par l’auteur A, B par l’auteur B, C par l’auteur C au même moment

t3 : Sélection des fragments de chaque partie pour l’assemblage

t4 : Suture des sections choisies : suture puzzle

La suture puzzle donne accès à une plus grand intégration des parties par rapport à la suture par juxtaposition et permet donc une harmonisation entre les parties puisque seulement certains morceaux des textes initiaux compatibles entre eux sont choisis pour composer le texte final. Ce peut être des phrases, des paragraphes… Il y a donc un travail de sélection et de composition à faire. Le patchwork rend possible le panachage des écritures : il s’agit donc de montrer le mélange des écritures, même s’il peut subsister des parties distinctes.

L’écriture table ronde

t1 : Tous les auteurs se réunissent et écrivent le texte ensemble, de manière à que ce qui est écrit soit à chaque fois discuté, modifié…

Ce type d’écriture est une collaboration très poussée qui nécessite une coopération très forte et une bonne entente entre les auteurs. Le style d’écriture est alors très homogène, puisque l’écriture se fait littéralement par tous. L’interêt est donc la fusion des écritures et la perfectibilité des textes composés et retouchés par tous. Le dialogue implique l’oralité des textes avant le passage à l’écrit, cela permet donc une certaine composition musicale plus poussée.

Des exemples d’oeuvres collaboratives

  • Les Champs Magnétiques, d’André Breton et de Philippe Soupault : c’est un recueil de textes en prose publié en mai 1920. Le plan de l’ouvrage a été préalablement bâti par Breton : il doit comporter huit chapitres. Deux chapitres supplémentaires, Ne bougeons plus et Le Pagure dit ont été ajoutés sur épreuves. Trois méthodes ont procédé à l’écriture de l’ouvrage : la rédaction indépendante avec confrontation des textes, l’écriture en alternance de phrases ou de paragraphes et la composition simultanée (Barrières).

Extrait : Glace sans tain :
“ La fenêtre creusée dans notre chair s’ouvre sur notre cœur. On y voit un immense lac où viennent se poser à midi des libellules mordorées et odorantes comme des pivoines. Quel est ce grand arbre où les animaux vont se regarder ? Il y a des siècles que nous lui versons à boire. Son goûter est plus sec que la paille et la cendre y a des dépôts immenses. On rit aussi, mais il ne faut pas regarder longtemps sans longue vue. Tout le monde peut y passer dans ce couloir sanglant où sont accrochés nos péchés, tableaux délicieux, où le gris domine cependant.
Il n’y a plus qu’à ouvrir nos mains et notre poitrine pour être nus comme cette journée ensoleillée.
Tu sais que ce soir il y a un crime vert à commettre. Comme tu ne sais rien, mon pauvre ami. Ouvre cette porte toute grande, et dis-toi qu’il fait complètement nuit, que le jour est mort pour la dernière fois.”

  • Éléments de mathématiques par le mathématicien imaginaire Nicolas Boubarki sous le nom duquel un groupe de mathématiciens francophones, formé en 1935 à Bess-et-Saint-Anastaise en Auvergne sous l’impulsion d’André Weil, a commencé à écrire et éditer des textes mathématiques à la fin des années 1930. L’objectif premier était la rédaction d’un traité d’analyse. Le groupe s’est constitué en association, l’Association des Collaborateurs de Nicolas Bourbak, le 30 août 1952. Sa composition a évolué avec un renouvellement constant de générations. Le nom de famille Bourbaki était le nom emprunté par Raoul Husson en 1923 lors d’un canular, alors qu’il était élève en troisième année de l’Ecole normale supérieure. Il avait pris l’apparence d’un mathématicien barbu, du nom du professeur Holmgren, pour donner une fausse conférence, volontairement incompréhensible et avec des raisonnements subtilement faux. L’objectif aurait été la démonstration d’un prétendu « théorème de Bourbaki ». Cette histoire amusa tellement le groupe, que le nom « Bourbaki » fut choisi.
  • Dans le développement de logiciel, la technique du fork est une forme d’écriture collaborative. Un fork, ou embranchement, est un nouveau logiciel créé à partir du code source d’un logiciel existant. La technique du merge, est aussi utilisé dans le cas de modification successives par différents auteurs.

Written by Isaline Jacquemart

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