Du futebol au bistouri

Monólogo de um fanático


J’aime beaucoup le foot.

J’en regarde souvent. En général, je me cale sur le canapé, j’allume la télé et je regarde les matches. Je paye pour la chaîne qui en diffuse beaucoup, du coup j’en regarde assez souvent.

J’aime bien regarder les matches de mon club. Je préfère quand ils gagnent, mais ce n’est pas mon équipe favorite non plus. Mon équipe favorite c’est plutôt Manchester United. Je sais pas trop pourquoi, mais j’aime bien Manchester.

Mais ce que je préfère au foot, c’est les matches du Brésil. Ils sont vachement bons le Brésil : beaucoup de but, de la précision, de la technique. Un vrai régal ! Je ne les rate jamais, et j’enregistre souvent. Quand il n’y a pas de match le soir, je regarde une VHS d’un vieux match du Brésil.

Ils ont vraiment les meilleurs joueurs là-bas. Ronalda, Romario, Socrates, Tiago, et j’en passe. On dirait une équipe de superhéros : chacun a sa spécialité, son point fort, sa petite technique dans laquelle il excelle. Daniel Vestre par exemple, a la frappe la plus forte du monde. Enfin, je crois.

C’est pas toujours facile de retenir tous les noms des joueurs. Certains très doués jouent longtemps, mais en général les joueurs tournent souvent. En même temps, à force de les envoyer s’user en Europe ! Ils y a énormément de Brésiliens qui jouent en Europe. Plus qu’on ne le pense. Mais pas à Manchester.

Enfin du coup, je me souviens rarement des noms. C’est vachement dur de se souvenir des noms, de les associer à un visage, un numéro, une démarche, une silhouette sur l’écran de la télé. En plus, on dira ce qu’on veut, mais les noms des Brésiliens, bah ils sont durs à retenir et c’est souvent les même. C’est même très souvent les mêmes. Tiago Da Silva, Silva, Da, Tiago tout court. On s’y perd.

Alors du coup moi j’ai ma technique. Je regarde les équipes officielles des plus jeunes. En plus j’ai beaucoup de VHS, je les vois bien évoluer. Et du coup, j’aime bien repérer les nouveaux joueurs, les talents qui se démarquent et qui sont pressentis pour jouer dans l’équipe nationale. Je les regarde sur les matchs des plus jeunes parfois.

Je dois souvent enregistrer des matchs qui ne sont pas commentés en français, du coup. Des matchs commentés en brésilien, enfin en portugais. Ils commentent rapidement, les commentateurs brésiliens. Ils sont même très bavard et exagèrent toutes les actions. En France, on ne pourrait pas les garder tellement ils sont surexcités. Mais je comprends pas trop ce qu’ils disent.

C’est parfois handicapant de pas comprendre ce qu’ils disent. Je sens bien que je passe à côté d’une bonne partie. Une fois, un match était tellement intense qu’il y a eu une bagarre sur le terrain. J’ai eu beau voir et revoir l’action, je n’ai rien vu venir. Je n’ai même pas compris de quoi parlait l’engueulade. D’ailleurs ça s’est soldé par un carton rouge, pour Neimar je crois.

Et puis quand les commentateurs parlent, ils commentent les joueurs. Ils font des prévisions, ils expliquent les matches précédents et les progrès des jeunes espoirs. Je sentais bien que je ratais une partie, et que j’aurais pu mieux comprendre.

* * * Pause pipi * * *

Du coup, je me suis mis au portugais du Brésil. J’avais dû acheter un abonnement pour une chaîne brésilienne de toute façon, et elles ne passaient du foot qu’à partir de 16-17h. Avant, je regardais les émissions brésiliennes. Les jeux à la con, les séries interminables où les filles crient beaucoup et les hommes soupirent, les feuilletons d’aventure où le héros souffre sans cesse, comme Ouro e Glória. Après 4-5h du matin, il y avait même des films du soir. Des pornos, quoi. Ca changeait de vocabulaire.
Du coup, j’ai rapidement eu le vocabulaire de base. Je m’imagine dans une telenovela mal doublée, ou en train de présenter la météo en maillot de bain, et je pouvais dire beaucoup de choses. Certains films américains étaient sous-titrés : je prenais des paquets de BN et je cachais les sous-titres, puis je les remplaçais moi-même. C’était un bon exercice.

Mais je me rendais bien compte que ça ne suffisait pas : je comprenais mieux les commentateurs brésiliens lors des matchs de l’équipe espoir. Mais rien de bien intéressant. Dès qu’ils parlaient du jeu, de la stratégie d’une équipe ou des décisions du coach, j’étais complètement perdu. J’en revenais au même point : je distinguais les noms des joueurs, ou les numéros, tout au plus.

Alors au bout de cinq ou six mois, j’ai trouvé une solution. Je me suis payé un abonnement à So Futebol, un magazine spécialisé dans l’actualité sur le football au Brésil. C’est un magazine qui se vend bien, très détaillé, et qui paraît chaque semaine. Avec mon abonnement, je le recevais avec une semaine de retard, mais ça valait quand même la peine.

Je me suis aussi acheté un dictionnaire et un manuel pour apprendre le portugais brésilien, Manuel TudoBem Niveau 3, par Manuel Ricardo. Le niveau 3, ça me convenait bien, ils ne s’attardaient pas sur les conjugaisons trop compliquées et avait un chapitre détaillé sur le football et la culture du football au Brésil. Ce chapitre suivait les histoires de Caio et Matteo, deux jeunes enfants qui évoluent en ligue régionale. Ce livre m’a aidé à progresser, à asseoir mes connaissances et à lire mon magazine So Futebol. Tout était plus limpide, je comprenais toutes les expressions et je déclamais à voix haute les interviews de footballeurs.

Après cet investissement, j’ai rapidement vu s’améliorer mon niveau de compréhension orale. Les séries étaient presque devenues ennuyeuses, et les matches au contraire, étaient devenus captivants, palpitant. Je m’emportais avec Paul Dies, le commentateur de la plupart des matches, je scandais avec lui les buts marqués de façon acrobatique. Paulo était devenu mon confident, mon meilleur ami. Je m’imaginais souvent discutant de longues heures avec lui, dans un salon confortable, ou une plage interminable comme je voyais dans les séries.

J’ai même retrouvé une interview de lui dans un numéro de So Futebol. Il y racontait sa jeunesse et ses impressions de la saison en cours. Il y avait aussi une photo pleine page de lui, souriant avec un ballon au bout d’une perche qui imitait un immense micro. Je me souviens quand j’ai vu son visage pour la première fois, j’étais ému. Il m’avait l’air assez âgé, un peu trop gros pour être un ancien joueur professionnel. Il avait en effet arrêté de jouer en compétition à 16 ans, et n’avait pas tellement fait de sport depuis. Je trouvais qu’il ressemblait au héros, dans le feuilleton d’aventures, Ouro e Glória. Le seul que je continuais à regarder.

Le visage de Paul m’est apparu par la suite dans une publicité pour des montres suisses. Le prix était en reals, mais ça m’a paru horriblement cher. Je n’ai pas de montre moi, le magnétoscope a une horloge. L’horloge du magnétoscope donnait l’heure du Brésil.

J’ai commencé à m’intéresser à des détails plus profonds sur les joueurs. J’essayais de comprendre de quelle région ils venaient, quels étaient les joueurs de leur partie du pays. Celui auquel ils pensaient, quand ils étaient sélectionnés pour la première fois en équipe nationale. Je regardais même leurs profils sur Internet, la plupart sont sur Facebook. Ils n’utilisent pas de pseudonyme, ils modifient leur 2ème nom de famille et ne mettent pas de photo de profil avec leur visage. J’allais même parfois jusqu’à lire leur message et comprendre ce qu’ils avaient pensé du match, comment ils voyaient la suite de la compétition, ou les blessures qu’ils avaient.

Les blessures sont assez difficile à identifier quand on n’est pas médecin ou qu’on n’apprend la langue que depuis quelques mois. J’ai décidé de mieux suivre ce sujet et je me suis acheté un manuel de pratique médicale sur un site Internet spécialisé. J’ai payé beaucoup de frais de port, mais ça m’a permis de bien comprendre de quelle blessure il était question, ou quels étaient les estimations d’arrêt de jeu pour le pauvre jeune homme blessé.
Je commençais à avoir un certain niveau. Je commandai des livres sur la chirurgie. J’apprenais chaque nom de muscle, chaque os, chaque organe. J’ai longtemps confondu le foie et la rate, pour une raison que j’ignore encore. J’aimais particulièrement les images qui montraient les muscles, ça me rappelait les sportifs.

Je ne mettais plus la télévision que pour le bruit de fond à présent. Je ne regardais plus vraiment les matches, je ne suivais pas les séries mais j’aimais bien m’entourer d’une ambiance brésilienne quand je travaillais mes manuels de médecine.

Un beau jour, j’ai décidé, sur un vrai coup de tête, de vendre la télévision. C’était une belle télévision, avec un grand écran et une option pour mettre les matches en 3D. Je ne l’avais pas vraiment utilisée. Pas depuis longtemps en tout cas.

Ca m’a rapporté une somme assez importante. J’avais oublié qu’elle m’avait coûté aussi cher cette télévision. Je l’avais bien rentabilisé mais bon. En coûtant mon argent, j’ai réalisé que j’avais juste de quoi me payer un voyage aller en avion. Au Brésil, à Rio de Janeiro. Je décidai sur le champ de partir le surlendemain.

Ignace (Ignacio) est désormais chirurgien esthétique à Recife, dans le Nord du Brésil. Il a refait sa vie et est père de quatre enfants. Sa femme, Elsa, est jeune et jolie et s’occupe des enfants à la maison. Le soir, ils regardent tous les six le feuilleton Ouro e Glória.