L’apprentissage du cynisme

Hier encore, tout était grand. Le monde apparaissait structuré par des règles clairement établies. Les hommes obéissaient à ces règles, leur comportement était explicable, la société était une scène lisible où chaque acteur jouait tranquillement son rôle en récitant un texte harmonieux.

Peu à peu, tout s’est fissuré. Le miroir s’est craquelé. Le reflet de la famille, et de ses valeurs que les parents tentaient de projeter sur le monde, s’est effacé. Par des brèches béantes la réalité a commencé à apparaître. Rivalités politiques au sein du pays ; inégalités entre citoyens au sein d’un quartier ; conflits au sein d’un foyer.

Lentement, le cocon a volé en éclats, comme au ralenti. Les bruits, les chocs, la lumière crue et éblouissante ont commencé à t’atteindre. Images de guerre partout ; du Moyen-Orient à l’Afrique en passant par les régions défavorisées de cette Europe longtemps décrite comme prospère et garante de droits inaliénables ; scènes de rage, de peur, d’incompréhension le plus souvent.


Plus lentement encore te pénètre une sourde vérité : des hommes, partout, à chaque instant, meurent dans le plus profond désespoir et dans la plus totale indifférence générale. A travers l’écran de fumée qui se dissipe, se dessine un nouveau tableau : il montre une foule compacte progressant sur un pont au-dessus du vide. Cette foule compte des individus heureux, radieux même ; certains marchent fiers, la tête haute, bombant le torse. D’autres vont indécis, chancelants, à leur regard absent on les croirait plongés dans un rêve. D’autres encore paraissent souffrants, incurables, vides d’essence, de sens, d’envie, de vie.

Ce flot hétéroclite d’hommes et de femmes et d’enfants rescapés avance sans harmonie. Des conversations indistinctes en émanent. Pris d’une inexplicable intuition, tu t’approches du bord du pont et regardes vers le bas.

A première vue, tu ne distingues pas les détails du sol, si loin en contrebas.

Puis, doucement, se révèlent des silhouettes minuscules. Peu à peu tu distingues ces innombrables figurines erratiques, aux contours vagues, grises et fantomatiques. Elles se meuvent sans direction précise. Certaines semblent ne plus bouger, d’autres paraissent plus fortes mais ne savent où aller. Dans leur majorité, ces humains errants sont si loin de toi que tu crois regarder un spectacle étrange, plutôt que d’observer des semblables.

Parfois quelque individu tombe du pont ; sa chute est étonnamment rapide. Après avoir heurté le sol, s’il se relève péniblement, il rejoint la marche indescriptible des fourmis insignifiantes.

Parfois, un nouvel arrivant rejoint le pont ; par quelque pilier ou mur il a escaladé la distance qui l’en séparait. Sa silhouette se précise, se colore ; il imite la marche vigoureuse de ses nouveaux compagnons.


Telle est la vision qui s’offre désormais à toi. Telle est l’image que tu ne pourras plus jamais oublier. Telle est la connaissance que partagent, muets, tous ceux autour de toi qui feignent de mener une existence sécurisée, qu’elle soit heureuse ou aisée ou marquée du sceau de la tristesse.

As-tu bien intériorisé cela ? As-tu bien mémorisé la souffrance de tous ces hommes, leur condition insupportable ? As-tu bien compris que jamais ils ne pourront, à quelques exceptions près, être aidés ?

Félicitations. Tu viens de devenir adulte.

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