Conflits internes

J’ai rencontré M. pendant mon stage de fin de Xème année de médecine. J’avais choisi un service totalement illustre, improbable. J’allais y rester 2 semaines.

Pourquoi celui-ci ? Si je suis honnête avec moi-même, c’était surtout par dépit. Je voulais aller réellement en pneumologie, mais une certaine connaissance s’était déjà inscrite avant moi. Il y restait pourtant des places, mais la perspective de passer autant de temps avec cette personne m’était si insupportable que j’ai indiqué un autre souhait, presque au hasard.

Aucune idée d’où je mettais les pieds. La patientèle était hétéroclite, souvent déjantée. Le travail était très répétitif. Pas toujours les mêmes plaintes mais toujours un fond un peu psy, un peu fragile. Des problèmes de santé, mais surtout des problèmes de vie.

La première semaine dans le service, mon co-stagiaire et moi avions été pris en charge par le premier interne que nous avions rencontré, L. Il était très pédagogue, gentil, pas forcément patient mais curieusement toujours à l’écoute.

Je commençais à être plutôt contente de mon choix, dans mon service si inconnu qu’il n’était même pas indiqué sur le pannonceau d’entrée.

M., c’était l’autre interne. Discret, nous ne l’avions que croisé jusque là. C’est à ce moment que L. est parti en vacances pour la semaine suivante. Il a bien fallu que M. s’occupe de nous, étant le seul interne disponible dans le service.

C’est à ce moment que quelque chose s’est bloqué en moi.

Il avait une façon d’expliquer, d’écouter, qui te faisait sentir moins… insignifiante. Il faut savoir qu’en tant qu’externe, tu ne sers grossièrement qu’à gratter du papier. Tu suis le mouvement, tu observes, mais tu ne fais rien de bien concret. M. parlait peu, pas fort, mais quand il posait une question, ce n’était pas juste par politesse : il avait vraiment envie de savoir ce que je pensais, et ça faisait un bien fou de ne pas juste être prise pour une plante verte.

M. n’était pas juste un bon interne, il était carrément brillant. Et drôle. On riait beaucoup. Il avait un regard particulier sur les patients qui correspondait vraiment à ce que je ressentais sans pouvoir le dire. Il n’avait pas honte de s’exaspérer sur leur manque de compréhension, sur leurs bizarreries. Il avait le don de pointer le détail qui allait rendre la situation hilarante.

« Les gens ne comprennent vraiment rien ! » m’a-t-il dit. Aussi simple que cela paraît, dans un milieu médical où on t’enseigne que la règle est la compassion sans exception, et que la moindre manifestation d’agacement est réprimée, c’était comme une bouffée d’air frais. Il était honnête, concis, précis.

J’adorais travailler avec lui, c’était stimulant. Au moment où j’ai entamé ce stage, je me sentais un peu écœurée de mes études, submergée par l’injustice de l’administration, le côté rébarbatif des cours et j’en passe. Il a su me rappeler à quel point j’avais les moyens d’avoir de l’ambition, que la médecine c’est passionnant et que les patients sont une source intarissable d’amusement et de surprises.

Une petite partie de moi se déchirait à chaque fois qu’il souriait. C’était plus horriblement délicieux encore quand j’étais la source d’un de ses éclats de rire. C’était vraiment un coup de coeur imbécile, le genre qui te fait fondre quand vous êtes d’accord, qui te fait fixer l’être convoité dès qu’il détourne le regard. J’espère vraiment qu’il ne s’est rendu compte de rien, parce que nos différences d’âge et de statut auraient rendues la situation ridicule.

Mais j’étais (je suis?) sincère. Il a laissé une empreinte définitive dans ma vie professionnelle comme sentimentale. Il n’en saura jamais rien mais il compte énormément à mes yeux. Je lui parle encore parfois, mentalement. Il m’a laissé son mail, je ne sais qu’en faire.

Une partie de moi regrette de ne pas avoir accompli plus, parce que j’ai vraiment eu l’impression que nous nous entendions parfaitement. J’aurais aimé trouvé les mots, mais lesquels ?

Le reste de moi sait que c’est ainsi que devaient se passer les choses.

J’ai laissé toute une partie de mon coeur et de mon âme dans ces couloirs aux couleurs immondes, aux sols qui couinent sous la semelle et qui sentent la javel.

But still…

…I think about you all the time. You’re all I see, the darkness and daylight, all the time.