Burundi : le trafic de femmes vers le Golfe

Intahe
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Dec 5, 2018 · 8 min read

Un rêve qui vire au cauchemar

Par Landry Niyonzima

Les victimes du trafic humain rentent quelques fois traumatisées © Intahe

Depuis 2015, plusieurs associations de défense des droits humains au Burundi sonnent le tocsin à propos du trafic des femmes et des filles vers les pays arabes du Golfe. Un phénomène qui touche principalement les filles dont la plupart sont encore mineures. Le CNDD-FDD, le parti au pouvoir au Burundi est pointé du doigt comme complice dans l’organisation de ce trafic.

C’est connu. La soi-disant opportunité d’emploi pour les jeunes filles burundaises dans les pays arabes du Golfe constitue un véritable commerce de personnes qui débouche sur une autre forme d’esclavage au 21ème siècle. Des sociétés ou individus d’Oman et d’Arabie Saoudite travaillent en réseau avec des trafiquants établis au Burundi, des individus ou des sociétés impliqués dans cet ignoble business.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon M. Jacques Nshimirimana, Président de la Fédération des Associations engagées dans le domaine de l’enfance (FENADEB), au moins 4.000 jeunes filles auraient été « vendues » dans les pays arabes du Golfe depuis 2015. Les victimes sont essentiellement des femmes, travailleuses domestiques qui quittent le Burundi et sont envoyées à Oman, en Arabie Saoudite, au Qatar, au Koweït et même au Liban.

« Ce trafic d’êtres humains se fait à des fins de prostitution, de pornographie et de trafic d’organes », dénonce M. Prime Mbarubukeye, Président de l’OLCT (Observatoire National pour la Lutte contre la Criminalité Transnationale-où est ton frère). « En plus de l’exploitation économique et sexuelle, les déportées subissent des prélèvements d’organes comme le rein, le cœur, le foie vendus très cher », accuse Jacques Nshimirimana de la FENADEB.

Les raisons majeures de ce trafic à partir du Burundi, sont notamment la crise socio-politique, la pauvreté, le chômage, l’ignorance, l’analphabétisme, l’infidélité, les violences basées sur le genre, les conflits fonciers et la recherche effrénée de richesses. Les victimes témoignent…

Aïcha N. de Gitega

En octobre dernier j’étais partie accueillir un ami à l’aéroport de Nairobi. Il venait du Burundi et devait rejoindre sa famille établie en Angleterre. L’avion tarda un peu et j’ai tué mon temps en allant prendre un café à l’aéroport. Une femme, 30 ans environ, toute voilée, s’approche de moi et me salue en kirundi, ma langue maternelle. Puis elle s’assoie à côté de moi.

Muette comme une carpe au début, elle pousse un profond soupire avant de commencer la discussion. « Tu es venue prendre quelqu’un ? » Machinalement, je réponds par l’affirmatif. « Dieu est grand, vous allez m’aider à trouver un bus pour Bujumbura », supplie-t-elle. Et elle commence à raconter son long périple. « Je viens d’Oman, dit-elle. Tu ne peux pas t’imaginer le calvaire que j’ai vécu là-bas. »

Partie en 2017, Aïcha N. espérait des lendemains meilleurs. Elle était mariée et vivait à Gitega dans le quartier Magarama. Un jour, un « bon samaritain » se présente à son domicile et lui raconte qu’il existe un pays où « les dollars se cueillent sur les arbres. »

Une semaine plus tard, elle prenait le bus pour Bujumbura à la recherche des documents de voyage. Laissant derrière elles ses trois enfants et son époux, Aïcha N. partait en bus pour Nairobi en se faisant passer pour une vendeuse de pagnes qui partait s’approvisionner en Ouganda.

A Kampala, poursuit-elle, un autre groupe de filles, âgées de 17 et à 33 ans, m’attendait. «Nous avons pris le bus à destination de Nairobi où nous prendrons l’avion vers les pays arabes du Golfe. Une nouvelle aventure commence. »

Désillusion à Oman

Une copie de la lettre du ministère de la santé témoignant l’implication des organes étatiques dans le trafic. © droits réservés

La première chose dont on m’a dépouillé fut mon téléphone, puis mes documents de voyages. « On était comme des bêtes au marché et des arabes se succédaient pour choisir celles qu’ils jugeaient capables pour le travail » se rappelle-t-elle.

Prisonnière dans une grande maison, Aïcha, comme d’ailleurs les autres femmes burundaises trafiquées, n’avait pas le droit de sortir. « Je travaillais comme femme de ménage. Je cuisinais et je faisais le ménage dans une maison de trois étages. En contrepartie, je ne percevais qu’un maigre salaire d’environ 100 dollars. La majeure partie de mon salaire était versée à l’Agence qui m’avait recrutée.» En cas de maladie, la patiente est remise à l’Agence sans aucune autre forme de procès.

Nadia K. de Bwiza à Bujumbura

Elle vient d’avoir 23 ans. Elle jure par-tous les diables qu’elle ne retournera jamais dans ces pays. Quand elle est partie comme les autres jeunes filles à la recherche d’un lendemain meilleur, elle venait de terminer l’école technique à Bujumbura. Comme sa famille n’avait pas de moyens financiers pour lui payer l’université, « une femme de mon quartier m’a mis en contact avec quelqu’un qui pouvait m’emmener en Arabie Saoudite » déclare-t-elle. En mai 2017, elle fait ses valises à destination de Nairobi où elle prendra l’avion vers l’Arabie Saoudite.

« A mon arrivée, quelqu’un est venu m’acheter. Je travaillais comme une esclave. Je n’avais pas droit au repos » raconte Nadia K., les yeux mi-clos. « A l’arrivée, tu signes un contrat avec l’Agence et ensuite « l’acheteur » te confisque tes documents de voyage. Tu n’auras pas même le droit de communiquer avec les parents, les amis ou les proches. C’est comme si tu devenais prisonnière » ajoute Nadia K.

« Pour avoir refusé les attouchements sexuels de mes patrons (il y a des jours où mon employeur venait avec ses amis), j’ai passé plusieurs jours sans manger », indique Nadia K.

« Les trafiquants de personnes qui sont en Arabie Saoudite travaillent en réseau avec des gens qui font le recrutement à Bujumbura » précise-t-elle. « Même si on m’offrait tout l’or du monde, je ne retournerai plus jamais dans ces pays. Je me demande d’ailleurs comment j’ai pu être dupe pour m’embarquer dans cette aventure », lâche-t-elle, les larmes aux yeux.

Nairobi, chez Hadji : le pont entre le Burundi et les pays du Golfe

Avant qu’Aïcha ne termine le récit de ses mésaventures, l’avion atterrit. L’ami que j’étais venu accueillir à l’aéroport arrive à la sortie. Je croyais être tiré d’affaire. Mais Aïcha m’emboite le pas et me supplie de l’emmener en ville. On s’installe dans la voiture et je démarre pour le centre-ville à la recherche d’un bus à destination de Bujumbura.

Sur la River Road, je fais un petit détour pour éviter l’embouteillage. Prise de panique, Aïcha hurle : « Non, de grâce ! Ne me ramène pas là-bas. » Mais où, lui dis-je ? Elle pointa du doigt un petit hôtel et me dit : Kwa Hadji (chez Hadji). Interloqué, je lui demande si elle a vécu dans la ville de Nairobi.

« Toute burundaise partie pour les pays arabes du Golfe et ayant transité à Nairobi a certainement séjourné chez Hadji » me répond-elle.

Chez Hadji est un tout petit hôtel situé au centre de Nairobi sur la route vers Karioko. Les candidates au voyage qui se rendent dans les pays arabes du Golfe doivent y séjourner, le temps qu’on leur trouve des papiers. « A mon départ, précise Aïcha, nous étions environ 20 filles, dont 8 étaient déjà présentes dans cet hôtel avant l’arrivée de notre équipe ».

Chez Hadji, ajoute-t-elle, on apprend l’éducation de base concernant la propreté corporelle et certains travaux ménagers. On nous parle de notre nouvelle vie et parfois certains « bienfaiteurs » passent pour des séances de sexes. On y réside pendant deux semaines environ. Une fois les papiers obtenus, on s’envole pour une nouvelle vie dans les pays arabes.

Le CNDD-FDD dans le collimateur

Plusieurs sources confirment l’implication des structures du parti au pouvoir, le CNDD-FDD, dans le recrutement de ces filles qui partent pour les pays arabes du Golfe. En effet, des sociétés de recrutement étroitement liées au parti CNDD-FDD ont été légalement enregistrées à l’API (Agence pour la Promotion des Investissements). C’est un secret de polichinelle. « Salah Alder Feeri Burundi » et « Royal Services » qui sont en réalité une seule et même société, avec les mêmes actionnaires et le même objet social, organisent ce trafic de femmes et de filles du Burundi vers les pays arabes du Golfe.

Ali Niyonkuru, directeur général de cette société Royal Services, impliquée dans le trafic des filles vers les pays du Golfe. © droits réservés

Selon Ali Niyonkuru, Directeur Général de Royal Services, cette société travaille dans les normes. Nous avons une société sœur basée en Arabie Saoudite, précise-t-il. Des ressortissants burundais sur place prennent soin du bien-être de nos recrues » ajoute-t-il. En outre, indique-t-il, la société travaille en étroite relation avec l’Ambassadeur du Burundi en Arabie Saoudite qui s’assure que les droits de ces recrues sont respectés.

Des témoignages provenant de plusieurs provinces du Burundi corroborent l’implication des structures du parti au pouvoir CNDD-FDD dans les recrutements des filles et des femmes pour des emplois à Oman et en Arabie Saoudite. Les inscriptions, les examens médicaux et les formations se sont organisés dans les permanences provinciales du parti.

Il faut souligner aussi que des organes de l’Etat burundais prêtent main forte aux trafiquants des filles. Des trafiquants ont déclaré qu’ils avaient payé de sommes importantes au Service National de Renseignement (SNR) et à la Police de l’Air et des Frontières (PAFE) afin de pouvoir travailler en toute tranquillité. Ainsi la PAFE accorde des facilités aux trafiquants de femmes et de filles burundaises car leurs passeports sont délivrés de manière groupée et en un temps record.

Un trafiquant a même indiqué « qu’il avait payé 6 millions de francs burundais au Service National de Renseignement, rattaché à la Présidence de la République, afin de pouvoir lancer le trafic des femmes et des filles du Burundi. Pour chaque fille livrée à Oman, il payerait 400 dollars à un cadre du SNR et 20.000 à 30.000 francs burundais pour chaque passeport sorti par la PAFE. » Ces révélations sont indiquées dans un rapport d’une des organisations de la société civile les plus dynamiques du Burundi, le Forum pour la Conscience et le Développement (FOCODE).

Ainsi, pour chaque fille qui passe par l’Aéroport International de Bujumbura, les trafiquants qui n’ont pas l’appui du SNR paieraient également entre 20.000 à 30.000 francs burundais aux responsables de la sécurité. Du reste, à l’Aéroport International de Bujumbura, certains trafiquants accompagneraient « leurs filles » parfois jusqu’au tarmac.

Selon l’Office des Nations Unies de lutte contre la drogue et le crime, le trafic des êtres humains représente un marché de 32 milliards USD par an. Et dans le cadre du trafic de femmes et de filles au Burundi, pour chaque burundaise livrée à Oman ou à l’Arabie Saoudite, selon un témoin qui a requis l’anonymat, le trafiquant qui parvient à faire passer la victime par la Tanzanie ou le Kenya, les deux pays de transit, perçoit une somme comprise entre 1.500 et 3.000 dollars américains.

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Intahe est une plate-forme peuplée de voix burundaises qui vise à promouvoir la paix, la liberté d’expression et la justice pour les victimes.

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