3 visages mais 6 femmes et 4 hommes

La déesse triple, la sagesse de Salomon et la crucifixion promesse de la résurrection

JAFAR PANAHI — THREE FACES — TROIS VISAGES — SE ROKH — 2018

Un film surprenant. Un film iranien sur le sort des femmes, et plutôt des filles, dans les villages éloignés des grandes villes. Et j’ai bien dit « le sort » car c’est vu comme une véritable malédiction imposée par des siècles de tradition. Ici le village parle turc et ne parle pas bien le farsi — le perse si vous préférez. La seule économie est l’agriculture et l’élevage dans une zone de montagne à première vue plutôt aride ou semi-aride.

Des traditions profondément ancrées dans les mentalités et renforcées par la révolution islamique donnent aux femmes du village une position seconde, et même peut-être moins. Et ces traditions sont même parfois violentes. Il est hors de question pour une fille ou une femme de prendre une pelle et une pioche et de travailler sur une route trop étroite. Ce n’est pas un travail de femme. Du côté des hommes il y a la célèbre circoncision, un rite public plus large encore que la famille et avec la préservation du prépuce dans du sel, et qui sait quoi encore, pour l’enterrer dans un lieu qui pourrait inciter Dieu à suggérer et soutenir des envies de carrière dans le jeune homme. L’enterrer dans un hôpital permettrait ainsi à Dieu d’inciter une carrière dans la médecine et le développement de la motivation dans cette direction dans le jeune homme. Ce n’est même pas du shamanisme ou une simple superstition ; C’est purement et simplement barbare. La circoncision non médicalement nécessaire (et on peut réduire à une simple incision) est un barbarisme comme toute mutilation, mais ajoutez des fables comme celle que je viens de raconter à partir du film est un crime intellectuel et mental contre la simple raison humaine. Et cela n’est ni le seul fait de l’Islam, ni le seul fait de l’Iran, ni le seul fait de pays non développés. Prenez le cas des USA :

J. Panahi

« Morris and his colleagues found the circumcision rate in newborns has declined from 83 percent in the 1960s to 77 percent in 2010. (The overall rate among U.S. males age 14 to 59 is 81 percent, according to the Centers for Disease Control and Prevention.) Apr 2, 2014, cbsnews.com/news/circumcision-rates-declining-health-risks-rising-study-says”

Morris et ses collègues ont trouvé que le taux de circoncision chez les nouveau-nés a baissé de 83% dans les années 1960 à 77% en 2010. (Le taux général parmi les hommes entre 14 et 59 ans aux USA est 81%, selon le Centre de Contrôle et Prévention des Maladies).

La Rebelle

Un des cas de problème médical est ce que l’on appelle un phimosis.

« The incidence of pathological phimosis in boys was 0.4 cases/1000 boys per year, or 0. 6% of boys affected by their 15th birthday, a value lower than previous estimates and exceeded more than eight-fold by the proportion of English boys currently circumcised for ‘phimosis’.” “National Center for Biotechnology Information, ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/10444134)

L’incidence d’un phimosis pathologique chez les garçons était 0,4 cas sur 1000 garçons par an, ou 0,6% des garçons sont concernés par le problème en leur quinzième anniversaire, un taux plus bas qu’estimé précédemment et plus de huit fois supérieur pour les garçons anglais circoncis pour cause de phimosis. (Centre National d’Information Biotechnologique)

L’actrice à succés

Pour un problème concernant moins de 1% des garçons, la circoncision est pratiquée massivement aux USA, même pas pour des raisons religieuses car on est loin d’avoir 77% de Juifs et de Musulmans aux USA, quand on sait que les Juifs sont 1.4% de la population et les Musulmans sont 1.1% de la population. Donc en tout 2.5% de la population américaine ont des « raisons » religieuses de circoncire ses garçons. Il faudrait ajouter des immigrants récents d’Afrique Noire où la circoncision des garçons et l’excision des filles sont encore des traditions, même si en régression rapide. Il s’agit là de rites anciens qui remontent probablement à avant la glaciation quand la pression était très forte sur Homo Sapiens d’augmenter sa population pour pouvoir migrer dans le monde entier.

Pour en revenir au film, le réalisateur veut nous faire mesurer d’une part la profondeur de la dureté de cette vie où cependant, épouse après épouse, les hommes font trop d’enfants, un fait clairement justifié pour avoir des fils, au moins un, et pas des filles, qu’il faut cependant accepter mais en les gardant à leur « place ».

Le doute et la frustration

Mais en même temps, dans cette vie plus que rude il y a des changements indéniables, des promesses d’évolution et même de mutations.

Une artiste danseuse et chanteuse dans des films (qu’on peut imaginer comme n’étant pas très respectueux de l’Islam et du voilage des femmes) du temps du Shah est venue s’installer au village où elle se contente de pratiquer la peinture. L’hostilité brutale du début s’est apaisée en une sorte de coexistence qui reste cependant moralement et religieusement hostile.

Une jeune fille est acceptée au conservatoire d’art dramatique de Téhéran, avec la complicité de sa mère, mais aussi l’hostilité de son frère dès qu’il apprend ce choix. Le père est allé à Téhéran pour se renseigner sur ce conservatoire. La jeune fille lance un appel dramatique à une actrice célèbre qui vient au village croyant à un suicide et retrouve la jeune fille réfugiée chez l’artiste du temps du Shah.

C’est le départ avec trois vaches qui arrivent dans l’autre sens

Le père revenu de Téhéran autorise sa fille à aller au conservatoire sous la responsabilité de l’actrice célèbre qui a signé plus d’autographes qu’elle ne prévoyait car elle voulait passer plus ou moins inaperçue. Cette artiste est littéralement fêtée par le village où elle se promène seule de jour ou de nuit pour passer un coup de téléphone sans le moindre souci au salon de thé du village où on lui refuse de payer le thé qu’elle a pris et même le téléphone.

C’est cette ambiguïté qui est typique du cinéma iranien actuel car la société iranienne est en pleine mutation — lente certes mais indéniable. Ceux qui ne le voit pas sont simplement aveugles, mais n’oublions pas qu’il n’y a pas plus aveugle que qui ne veut pas voir.

Chez la mère complice

L’autre particularité de ce film est sa lenteur, et donc le jeu des acteurs qui est posé et même réfléchi. Il n’y a pas la moindre accélération. Les deux principaux personnages manquent même de partir sans régler le problème de la jeune fille mais ils sont forcés de faire demi-tour par un taureau-étalon (pensez donc dix vaches en une nuit, lui il fait dans l’accélération) qui a fait une chute sur la route étroite dans la montagne. Et le lendemain les vaches arrivent pour le rite de la fécondation pas in vitro in artificielle du tout.

Ainsi l’a voulu Dieu, diront certains, et Dieu a bien des couleurs sous le ciel de cette planète.

Dr. Jacques COULARDEAU