Un crime voulu et vaincu

Pom Pom Trans Girls

ROBIN CAMPILLO — 120 BATTEMENTS DE CŒUR — 2017

Nous qui avons survécu cette épidémie, nous nous retrouverons dans ce film comme si c’était hier. Nous avons survécu que ce soit grâce aux traitements qui progressivement se sont mis en place, ou bien parce que nous sommes restés séronégatif, et certains de nous ne savons même pas pourquoi, et il est temps de se pencher vers ces années 1980 où tout a basculé de l’amour et de la promiscuité absolue à la peur, la panique, l’abstinence, la prévention, les précautions, et les visites nombreuses aux hôpitaux et aux cimetières.

Nous avons pleuré, nous avons gémi, nous avons aussi dressé le poing contre la société qui a fait parfois semblant de faire attention et a laissé le sang contaminé sur le marché médical comme si de rien n’était, alors qu’ils savaient et la Cour de Justice de la République blanchira le principal responsable, le Ministre de la Santé. Nous avons pleuré les départs prématurés et nous avons hurlés contre l’insouciance et l’inconscience des politiques et des boîtes pharmaceutiques, sans oublier l’indifférence du public et même de beaucoup de chercheurs, y compris dans le domaine médical. Comme m’a dit un de ces ingénieurs de l’INSERM pris entre deux vins : « On n’est pas tenu à avoir des résultats. »

N’est-il point ?

Un cri, une mort annoncée

Alors ce film est une tempête de souvenirs et de bonheur, oui de bonheur de retrouver tous ceux qui nous ont quittés, que nous avons dû laisser partir, le souvenir de leur joie de vivre, de leur envie de vivre, de leur courage pour survivre, alors même qu’ils savaient, beaucoup d’entre eux, qu’ils ne survivraient pas et que c’était un simple compte de jours supplémentaires, résiduels. Combien nous avons aussi vu de gens se détourner, d’amis disparaître, de collègues ne plus nous parler, sinon du bout des dents, ne plus nous saluer, sinon du bout des ongles, ne plus prendre le café avec nous, sinon avec des pincettes, et bien sûr toujours des gants en plastiques, pas ceux de la courtoisie ou de la délicatesse.

Et nous l’avons entendue si souvent cette phrase absurde : « Ce sont tous des PD ! » et certains ajoutaient des phrases encore plus cruelles et absurdes : « C’est bien fait pour ces pervers ! C’est le jugement de Dieu ! » et je ne dirai pas les phrases entendues ici et là, y compris dans les médias, qui se centrent sur certaines parties du corps humain réduit, le corps tout entier bien sûr, corps et âme, à une bonde nauséabonde.

Ce film est alors un miracle car il met l’accent sur l’action d’abord, l’action contre ceux qui bloquaient, contre ceux qui rejetaient, l’action dure et spectaculaire, faite de sang — même faux — et de mots d’ordre accusateurs. Mais il met tout autant l’accent sur l’amour, un amour fou entre un séronégatif et un séropositif, celui-ci en train de mourir et que l’on va suivre jusqu’à sa mort, dans le nouvel appartement de son ami, avec sa mère dans le séjour. Et cet ami au milieu de la nuit aura le geste plein de compassion et d’empathie qui va libérer son ami de la souffrance permanente et de la frustration face à la fin qu’il sait inéluctable seulement dans quelques jours, au plus et au plus tard. La morphine libère parfois l’âme de la souffrance du corps.

Rose gay et rouge sang

Et ce corps en cendres sera pulvérisé et saupoudré dans les petits fours d’un cocktail d’une firme pharmaceutique quelconque. Et qui sait que le professeur Luc Montagnier a été brutalement mis à la retraite à l’âge de 65 ans par l’Université de Paris où il avait cependant identifié le virus du SIDA. L’université française laissera à la Norvège le soin de lui donner un prix Nobel en 2008 à l’âge de 76 ans.

« L’université chinoise s’est également engagée à fonder un institut à son nom.

« Âgé de 78 ans, le célèbre médecin, actuellement PDG du laboratoire de recherche Nanectis Biotechnologies et directeur de la Fondation mondiale recherche et prévention sida poursuit donc sa carrière à l’étranger.

« Luc Montagnier a été contraint par la loi française, de prendre sa retraite à 65 ans. “Une mesure scélérate, scandaleuse, qui risque de provoquer une fuite de cerveaux français”, avait-il jugé en 1997. Il avait alors décidé de s’exiler aux Etats-Unis pour créer un centre de biologie cellulaire et moléculaire, avant d’arrêter en 2001, faute de financements.

L’amour est à deux, généralement

« Pour sa part, le président du comité du parti communiste de l’université, Zhang Jie, a estimé que le recrutement du prix Nobel témoignait du “rapide développement de l’économie, des sciences et technologies, de l’éducation — et notamment de l’éducation supérieure — chinoises” , au cours de la cérémonie de nomination de Luc Montagnier le 18 novembre dernier. » (France Info, 1er Novembre 2011)

Même si nous sommes plus de trente ans après les affres de cette épidémie, il est bon qu’un film sorte pour nous dire que l’amour est une belle chose et que dans chaque crise humaine les pires sectarismes et intégrismes se donnent rendez-vous jusqu’au plus haut de l’état et des églises, sans mentionner les écoles dignes des pires ignominies parfois, pour rejeter, salir, souiller, et excommunier, faute de pouvoir exterminer, ceux qui sont les victimes de cette crise humaine.

Dr. Jacques COULARDEAU

La nuit, la mort, le silence . . . rompu