Michel Crozier, le sociologue des organisations et son héritage

Michel Crozier, sociologue des organisations

Michel Crozier, fondateur du Centre de sociologie des organisations (CSO), nous a quitté le 23 mai 2013, à l’âge de 90 ans. Plus de deux ans sont passées, pourtant, son aura rayonne toujours auprès de nos sociologues contemporains. Retour sur son travail, ses questions et son héritage.

Diplômé à HEC Paris et d’une licence de Droit, le natif de la Marne obtient une bourse qui l’emmène Outre-Atlantique. Un voyage qui lui inoculera le virus des enquêtes de terrain. Michel Crozier s’en-va pour étudier les syndicats américains. Plus que des constats, ses rencontres sur place lui font découvrir une nouvelle façon de vivre, de travailler et d’organiser la société. Ce voyage, il ne l’oubliera jamais. C’est d’ailleurs son expérience chez l’Oncle Sam qui lui permet de devenir le père d’un nouveau concept qu’il a appelé : la hiérarchie stratégique.

La théorie de l’analyse stratégique

Inspiré de Weber, ces premières enquêtes rendent comptes des fonctionnements au sein des bureaucraties. Pour cela, il met en scène des individus qui sont insérés dans des relations de pouvoir au sein de ces bureaucraties. Celles-ci ne sont jamais équitables. Chacun souhaite restreindre les marges de manœuvre et le pouvoir des autres (et ce à toutes les échelles de la hiérarchie). Par conséquent, son postulat est simple. Les individus sont rationnels (homo-stratégicus) et mettent en place des stratégies individuelles pour agrandir leur pouvoir. Ils imposent des règles qui rendent les comportements prévisibles. Se sont ces relations de pouvoir qui déterminent les organisations bureaucratiques. Sa théorie est illustrée dans son ouvrage : Le Phénomène bureaucratique (1964)

Un constat transposé à la société

Maintenant que le décor est planté, il a cherché à transposer son analyse à l’échelle de la société. En somme, passer d’un point de vue micro-sociologique, à une vision macro sociologique plus globale. Une transposition expliquée dans ses ouvrages La Société Bloquée (1971) ou encore La Crise de L’intelligence (1995). Selon lui, ce modèle bureaucratique s’est imposé à la société française dans son ensemble. L’État est rigide, centralisateur et conservateur. En reprenant Weber, il a « le monopole de la violence légitime ». En ayant le pouvoir, il peut imposer ses choix à la société, ce qui empêcherait tout changement social. Le pouvoir n’existe pas sans contre-pouvoir. Pour l’exemple, il montre que la crise de Mai 68 est un mouvement de contestation hiérarchique de l’autorité et non un simple mouvement étudiant.

Une œuvre novatrice, mais des regrets

Si Michel Crozier a incontestablement laissé son empreinte dans le petit monde de la sociologie, il n’a jamais caché ses regrets. Sociologue engagé, il fut malheureux que son analyse n’ait pas suffit à réformer profondément les systèmes bureaucratiques français. Favorable au désengagement de l’État, l’auteur a fait part de cette amertume dans ses derniers ouvrages, Ma belle époque (2002) et A contre-courant (2004). Des ouvrages aux allures de mémoires. Il a également déploré à la fin de sa vie l’évolution de la sociologie française. Il la jugeait morcelée et en panne de grandes ambitions intellectuelles. Un phénomène qu’il a appelé « la balkanisation de la sociologie. » A méditer.

Jérémie LEGER