A propos des chanteurs virtuels : Mais d’ailleurs, pourquoi dire chanteur virtuel ? (Partie 1)

Illustration par VanMak

J’ai décidé de le faire il y a quelques mois, je pense qu’il serait intéressant d’écrire un livre sur les chanteurs virtuels. Ou sur le phénomène des chanteurs virtuels. Ou les deux.

Je n’aime pas trop parler de “phénomène” car il renvoie justement au fait de se concentrer sur la manifestation des chanteurs virtuels, alors que parler de leur existence en tant que tel me semble plus pertinent.

Peu d’images à venir dans cet article parce que je n’ai pas le temps. Comme je l’ai indiqué dans un article précédent (en anglais), j’ai décidé de me lancer dans l’expérience du blogging à raison d’un article par jour avant tout pour objectiver mes pensées et les poser par écrit. Et plutôt que de les garder pour moi je les partage.

Si vous vous attendez à un article type “10 choses à savoir sur ALYS, la cinquième va vous étonner !”, vous pouvez passer votre chemin. J’en ferais surement un un jour mais pas ici !

Bref, j’ai souvent constaté que certaines personnes utilisaient le nom de la marque dominante de chanteurs virtuels (VOCALOID), pour désigner les chanteurs virtuels, estimant que le terme était suffisant et parfait pour désigner son objet.

Étant à ma façon obsédé par le langage et terrifié par la possibilité d’une limitation de la pensée par celui-ci (Orwell, vous connaissez ?), je trouve que c’est au contraire la pire façon de nommer une chose, puisque vous la nommez d’après sa marque (qui ne vous appartient pas et qui appartient à d’autres), plutôt que d’après un langage commun.

Faisons l’expérience que vous fassiez ça à l’échelle de votre vie toute entière, à partir d’un exemple tres simple :

“Réveillé par mon Asus, je vais me brosser les dents avec mon Braun et du Signal, avant de manger un Smeal fait de Carrefour, de Carrefour, et de Quaker. J’ai ensuite attrapé mon Eastpack, pour aller prendre mon RATP avec mon pass Navigo”.

C’est assez flippant, on dirait une mauvaise pub en fait. Et dans certains cas vous n’avez même pas compris de quoi je parlais. En l’occurrence les bons mots sont “brosse à dents”, “dentifrice”, “shaker”, “banane” “poire” “flocons d’avoine”, “sac à dos”, “RER” et “carte de voyage”.

Alors, oui, bien sur, il y a des exceptions. Pass Navigo c’est compréhensible, comme Kleenex, Frigidaire, et bien d’autres choses.

Pour autant, puisque l’on parle ici de musique et de création, ça n’a à mon avis que des effets négatifs d’appeler un objet artistique par le nom de la marque principale qui le sous-tend. Diriez-vous que tous les chanteurs sont des “Sony Music” ou des “BMG”?

Beaucoup de personnes pensent que les chanteurs virtuels sont avant tout un phénomène technologique. Je pense qu’ils ne voient que l’arbre qui cache la forêt, et pire ! prennent l’arbre pour la forêt.

Pour rendre tout ceci plus clair, je vais expliquer ce que j’entends par chant sur virtuel.

Par virtuel, beaucoup de personnes aujourd’hui entendent une opposition à “réel”. Facile donc de faire de la caricature. Il y a d’un côté le monde réel, dans lequel les vrais adultes evoluent , et de l’autre ces mondes inquiétants et qui n’existent pas, et dans lesquels les jeunes viennent se “goinfrer de meuporgue”.

C’est d’ailleurs au passage une façon assez insultante de caractériser les univers de fiction en général. Balzac (mon écrivain préféré) a créé un univers virtuel. Est-ce que cela fait de ses oeuvres un monde peu digne de valeur ? Est ce que lorsque j’ouvre La Cousine Bette, je suis en train de fuir le réel ?

Cette définition de virtuel, la plus usitée de nos jours, est en fait une impasse de langage. J’ai toutes les raisons du monde qu’il faut lui préférer la définition antique du virtuel (notamment chez Aristote), c’est à dire ce qui existe à l’état de potentialité, de ce qui pourrait advenir. Ainsi, l’arbuste est un arbre en puissance, le chaton un chat en puissance, le Salameche un Dracaufeu en puissance.

Cette vision des choses attire l’attention également sur le processus à l’oeuvre, celui dit de l’entéléchie, une forme d’actualisation. Autrement dit, le processus par lequel un être fait de ce qu’il est en puissance une réalité.

Pour les chanteurs virtuels, et pour les mondes virtuels en général, cette problématique est intimement liée, en effet, aux technologies qui les sous-tendent. Toutefois, celles-ci sont infiniment moins riches que les univers en question et les histoires qu’ils racontent.

Si je vous décrivais l’oeuvre de Balzac, de Tolkien, comme “un ensemble de feuilles de papiers reliées entre elles, orné de nombreux caractères imprimés au moyen de grandes presses et d’un dispositif compliqué utilisant de l’encre”, vous vous sentiriez sûrement floués. Idem pour l’univers de Zelda, ou celui de Star Wars, si je les resumais à leurs composantes techniques.

Well, c’est exactement mon sentiment quand on résume les chanteurs virtuels à de la technologie.

Entendons nous bien, je ne dis pas que les technologies n’ont aucun intérêt. La connaissance “des arts et des sciences” est plus indispensable que jamais pour comprendre notre monde. Mais en les comprenant, on ne comprend que la “causalité efficiente” par lequel le phénomène fonctionne. On n’en comprend pas la causalité finale, la fin vers laquelle tend le phénomène.

Cette digression m’amène donc justement à ceci : les chanteurs virtuels, contrairement aux chanteurs physiques (je n’aime pas la notion de chanteur réel, et je n’aime pas non plus la notion de chanteur biologique), ont besoin d’une intervention extérieure pour actualiser leur existence. Je pense que c’est assez évident. On peut m’objecter que les chanteurs physiques ont besoin de gens pour prendre soin d’eux, surtout au début de leur existence. Certes.

Mais les chanteurs virtuels n’existent radicalement pas sans les autres pour déployer leur potentiel.

Sans personne pour écrire des chansons pour ALYS, sans personne pour la mettre en image, sans personne pour la faire chanter, ALYS reste à l’état de concept.

Plus radical encore : sans personne pour imaginer son existence, elle n’existe pas. Un peu comme les fées, dans Peter Pan.

Et un peu comme tous les personnages de fiction.

Pour autant, ALYS n’est pas un personnage fictif non plus. Vous en voulez la preuve ? Pourriez-vous vous imaginer en train de faire un selfie avec elle, en train de l’applaudir, ou d’avoir toute autre forme d’interaction avec, sans porter d’appareils sur vous ?

C’est ce que de nombreuses personnes font lors des concerts, lorsque nous utilisons les technologies d’hologramme pour ça.

Les mondes virtuels sont un peu pareil. Sauf qu’on pense depuis avoir pu qualifier leur vraie nature, de mondes “numériques”, puisque pour y accéder, il faut emprunter cette porte, en opposition au monde “analogique”. Pourquoi pas.

Pour ce qui concerne les chanteurs virtuels, et notamment ALYS, j’ai de très sérieuses raisons de penser que cela va bien au-delà du numérique, et que les qualifier de “chanteurs numériques” conduirait à une aporie.

Le numérique n’interroge pas les croyances en ce qui existe et ce qui n’existe pas. Bien sur il suscite des paniques morales (“ces jeunes derrière leur écran brrr”), il suscite l’enthousiasme (on connaît tous parmi nous un développeur qui, tel un Archimède post-moderne, serait prêt à affirmer “Donnez moi un terminal et un compilateur, et je redémarrerai le monde 1”), mais il a malgré tout un domaine d’emprise défini, bien que très vaste et dépassant de loin sa simple définition technique.

Pour les chanteurs virtuels, ceux-ci, à ce jour, s’appuient sur le numérique, certes, mais ils touchent aussi à l’imaginaire, aux arts plus “traditionnel”, bref, ils sont davantage transversaux.

Il est donc possible qu’à l’avenir je revienne sur la définition que je propose.

Toutefois, à ce jour, j’ai la sensation qu’il s’agit là de la meilleure définition possible pour rendre compte de ce qu’est ALYS. Je ne peux d’ailleurs que me réjouir de constater que ce terme est repris par d’autres !

Il est temps pour moi de conclure cet article. Je n’ai pas encore d’idée définie du prochain thème à traiter, mais j’aborderai sans doute la notion de culture participative. A voir !

1 À tous mes amis développeurs, je vous en mets plein les dents depuis le début de cet article mais rassurez-vous, je viens en paix. J’ai même un éminent respect pour ce que vous faites. Mais par égard pour vos travaux, je me dois justement de rappeler à ceux qui lisent cet article que les technologies que vous développez ne naissent pas d’opérations magiques mais sont bien le fruit d’un labeur humain, et que si ce que vous créez permet de faire de la magie, ce n’est pas la magie en tant que telle.

Allez, je vous fais une faveur : on sait bien que chez Tolkien, Celebrimbor est bien plus balèze que Sauron, et que Morgoth a pu faire ce qu’il a fait uniquement parce qu’il a tout piqué à Fëanor.