A propos des chanteurs virtuels (partie 3) : pourquoi appeler ALYS la “Hatsune Miku française” n’a pas de sens.
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Ca me fait péter les plombs qu’ALYS soit comparée à Hatsune Miku. Rayman est-il le Mario français ? Astérix est-il le Mickey français ? San Antonio est-il le Sherlock Holmes français ?
Ultimement, Super Dupont est-il le Superman français ?
Deux choses là-dedans me font particulièrement cabler : l’obsession pour l’exotisme japonais, et l’obsession pour la normalité française.
Let me explain!
Les Japonais sont des êtres humains comme les autres.
(Hey vous avez vu cet article a des sous-titres, merci Jules pour tes conseils en SEO).
Ça a l’air bizarre de le dire comme ça mais c’est néanmoins un fait.
Alors pourquoi, dès que l’on parle de quelque chose créé au Japon, on s’empresse de l’expliquer toujours par une causalité de type “ça a marché parce que c’est comme ça au Japon ?”. Le fameux “JAPOOON” qu’on utilise quand on ne comprend pas un truc venu de l’archipel (alors que quand on l’étudie deux minutes sociologiquement c’est compréhensible).
Exemple typique : Hatsune Miku. C’est un projet qui est, à l’évidence, une très belle réussite. En 10 ans on est passé de rien à tout. C’est un genre de Big Bang créatif quoi : des chansons (dont beaucoup excellentes), des concerts (dont des trucs hyper impressionnants), et derrière, pas mal de technologies assez cools (au-delà du chant, toutes les technos 3D type MMD sont quand même des outils géniaux et collaboratifs).
Et pour ce qui est de mes obsessions personnelles, je suis très admiratif surtout de la capacité qu’a eu Miku de forger du lien social autour de ça, avec des gens qui créent autour d’elle, qui l’a cosplayent, etc.
Et là vous vous dites : “Mais qu’est ce qu’il prend la tête lui ? Si Miku c’est bien, pourquoi comparer à ALYS lui fait péter un plomb ?”
C’est simple, en général cette comparaison aboutit à une aporie.
Je ne cache à personne qu’avec ALYS c’est dur, qu’on se heurte à une scène musicale pauperisée et en mal d’audace artistique, qui ne cherche plus de nouveaux concepts artistiques mais des succès économiques de grande ampleur validés. Vous voyez le dernier clip de Hachi dans le désert ? Il est impossible de faire la même histoire avec ALYS parce que le désert on y est depuis le début et tout le monde le sait haha !
Mais à côté de ça, je trouve que c’est particulièrement injuste de suggérer que Miku a réussi sous prétexte que c’est parce que les Japonais sont naturellement plus proches des concepts originaux comme celui là. Est ce que les Français sont naturellement plus proche des baguettes de pain, ce qui explique qu’on en mange autant ? I don’t think so.
Prétendre que Miku a réussi sous prétexte que “les Japonais sont plus aptes à accepter ça”, c’est du racisme pur et dur. N’importe qui qui a étudié deux minutes l’histoire du Japon contemporain sait bien que c’est un pays très conservateur, où la contestation politique a été décapitée dans les années 50, et où les formes de contestation s’expriment beaucoup à travers la création artistique, dans des formes d’ailleurs difficiles à saisir d’après nos cadres de lecture habituels (est ce que Miyazaki est un contestataire ou un nationaliste ?).
Ce que je veux dire par là, c’est que oui, bien sûr que certaines problématiques ne sont pas investies de la même façon par les Japonais que par les Français. Simplement, ce n’est pas pour ça que, magiquement, les problèmes habituels d’une entreprise disparaissent.
Entreprendre, ca renvoie à la fois au fait d’“essayer” et de “transformer”. Si on veut transformer la réalité c’est que quelque chose dans la réalité n’est pas tel qu’il devrait être. Et précisément avec Miku comme pour ALYS on est dans une problématique de ce type.
Miku est née d’une entreprise (Crypton Future Media) basée à Sapporo, ce qui signifie qu’elle a du faire face (et continue, je suis prêt à le parier) à faire face au fait que Sapporo est une puissance dominée politiquement, culturellement et économiquement, par la mégalopole tokyoïte. On a du leur poser mille fois la question de pourquoi ils sont à Sapporo, de pourquoi ils ne sont pas à Tokyo, surtout que c’est à 1h30 en avion.
Vous pensez que c’est faux ? Je ne vous dirais pas le nombre de rendez vous qui m’ont valu des remarques alors qu’on est à 20 minutes de gare du Nord en train. Alors 1h30 en avion…
Je vous donne cet exemple parmi d’autres, je vous laisse imaginer le reste. Le fait que leur concept était, il y a 10 ans, nouveau au Japon, mais arrivait en même temps que d’autres projets artistiques très différents mais qui faisaient appel à des concepts proches. Par exemple Genki Rockets, projet daté de 2006 et qui met en scène une chanteuse venue de l’espace. Chanteuse de l’espace vs chanteuse venue du futur, ça a du être galère. Sans compter que des quelques interviews que j’ai pues lire de Hiroyuki Itoh, il y a une visée contestataire dans Miku, qui consiste à donner à la jeunesse japonaise le pouvoir de créer sa propre musique plutôt que de se la laisser imposer par l’industrie.
Et j’en passe aussi sur les débats qui étaient exactement les mêmes sur le fait que Miku était en train de détruire la musique au Japon (débats dont j’ai été instruit à l’occasion de mon passage sur la radio japonaise Kikisen Radio).
En ce sens donc, je suis prêt à accepter la comparaison avec Crypton Future Media uniquement si elle tient compte du fait qu’en dépit des différences culturelles, nos deux projets entrepreneuriaux se sont heurtés à des difficultés similaires. Évidemment que pour VoxWave, CFM est un adversaire de taille (un concurrent quoi), mais pour autan, faire croire qu’ils ont remporté le succès parce qu’au Japon c’était facile me semble totalement inadéquat. D’autant que…
“Les Français sont des gens bizarres.”
Au début du projet, on regardait toutes les réactions. Quand je dis à tout ça veut dire qu’à chaque fois que quelqu’un réagissait sur ALYS on se sentait obligé d’analyser sa réponse. Ça mouliné par autant de réactions, c’était vite épuisant. Heureusement depuis on est beaucoup plus canalisé.
En bons Français, nous étions obsédés par le fait de savoir ce qui se disait de notre projet à l’international. D’ailleurs c’est super drôle : tous les gens que je rencontre me posent tôt ou tard cette question : “Mais alors ALYS, est ce qu’elle a du succès au Japon ?”
Comme si la France était un pays de si peu d’intérêt qu’au fond, on s’en tapait de ce qui s’y passe. C’est comme ces reportages sur France 3 : “Ce boulanger du 77 à tres bien réussi… en Australie !”. Nous autres Français sommes xenophiles jusqu’à la moelle. Bref.
Dans ce cadre, nous allions souvent sur VocaloidOtaku, un forum dédié aux chanteurs virtuels.
Et… comment dire.
On se faisait toujours pourrir. Que ce soit le projet, les chansons, nous (very dishonest, very unprofessional), tout était toujours au mieux nul,au pire copié sur un autre projet, dans tous les cas mauvais. C’était super blessant.
Et puis un jour j’ai lu quelqu’un écrire “The French are weird”.
En d’autres termes, les Français sont bizarres.
J’ai mis beaucoup de temps à comprendre ce que ça voulait dire.
Et puis maintenant c’est beaucoup plus clair !
La raison pour laquelle ces personnes n’apprécient pas notre projet est toute simple : ils ne le comprennent pas. Ils ne comprennent pas sa logique. Ils ne comprennent pas ses motivations. Ils y sont totalement étrangers. Et donc de ce point de vue, pour eux le projet ressemble à d’autres projets qu’ils connaissent, donc ils le jugent à l’aûne de ce qu’ils connaissent.
Vous savez ce que c’est ça ? Des différences culturelles, tout simplement.
Et ce que je vivais si durement à l’époque, c’était tout simplement l’expression négative de ces différences culturelles. Tout comme des Français voient Miku et se disent “Voilà un truc bien japonais”, des non-Francais voient ALYS et se disent “Voilà un truc bien français”.
Au fond c’est super drôle. Enfin moi ça me fait marrer maintenant.
Surtout que dans le fond c’est assez justifié. Les geeks français n’écoutent pas de musique en français qui a moins de dix, voire vingt ans. Et c’est une immense source de frustration. C’est la mienne. Et c’est celle à laquelle je tente de remédier.
Mais pour ça il faut remplir deux conditions : être français et être geek. Je ne dis pas que des non Français ne peuvent pas apprécier ALYS, heureusement ils sont nombreux, et ce qu’ils apprécient souvent c’est son caractère différent.
Mais pour d’autres c’est juste un projet bizarre. J’ai déjà observé des non-Francais se demandant pourquoi ALYS ne faisait pas de collaboration avec la scène mainstream française. Précisément parce que c’est cette scène là que les gens que nous cherchons à toucher rejettent (avec des exceptions).
J’en ai aussi vu d’autres discuter d’ALYS sous un angle essentiellement technique, alors que pour moi ALYS est avant tout un personnage qui essaie d’apporter de l’espoir aux gens. Et les rares fois où on a discuté ensemble, devinez quoi ? On ne s’est pas compris. Différences culturelles again. Un jour on se comprendra mais pour le moment le projet est trop jeune.
Bref, pour ce qui est de l’approche, ALYS est très différente de Hatsune Miku, qui au contraire s’est beaucoup rapprochée de la scène mainstream. Je ne dis pas que c’est une erreur mais que c’est quelque chose qui me semble pour l' heure inadéquat avec ALYS, qui reste liée à une forme de contre culture en rupture avec ce qui a été produit en France jusqu’à présent.
Bref, si je câble, ce n’est pas que je me sente méprisé par la comparaison, mais parce que je trouve qu’à de nombreux égards elle ne se justifie pas. Pour reprendre mes comparaisons de départ, Rayman et Mario sont tous les deux des personnages de jeu vidéo ; Mickey et Astérix des personnages qui ont leurs BD, leurs films, leurs jeux vidéos, et surtout un style graphique profondément américains ; San Antonio et Sherlock Holmes ont tous les deux de nombreuses aventures à leur actif et un faire valoir à leur hauteur. Les premiers sont ils les versions françaises des seconds ? Heureusement non.
Alors ne nions pas notre originalité dans le paysage culturel !
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