APCV #4 : Être ou ne pas être VocaloP.

Si vous voulez retrouver la série complète de mes articles dédiés aux chanteurs virtuels, c’est par ici.

Illustration par VanMak

Depuis que j’ai atteint l’âge adulte, la science qui me fascine le plus est la sociologie. C’est une science qui est complètement sous-estimée aujourd’hui au profit de l’économie ou des neurosciences, mais pour autant c’est la seule science humaine qui permet de comprendre et expliquer ce que notre société en transformation est et devient.

Rien d’étonnant donc à ce que je sois préoccupé par cette question qui forge bien des croyances et a causé bien du tort à la communauté occidentale autour des chanteurs virtuels : l’idée qu’elle se développerait spontanément et sans aucune intervention extérieure.

Par spontanée je veux dire ici : qui ne fait pas l’objet d’un développement lié à une planification préalable, dans laquelle une large part est laissée à l’action sans préméditation.

C’est quoi un VocaloP?

Pour cadrer un peu, je tiens à rappeler que la communauté autour des chanteurs virtuels accorde une immense importance à l’action spontanée de “la communauté”, au point même d’y accorder un rôle central dans le processus de reconnaissance artistique. Ainsi, les “VocaloP”, ou Vocalo-producer, qui désigne au Japon les créateurs qui font appel aux chanteurs virtuels (cela comprend des musiciens mais aussi des créateurs 3D), sont censés être nommés par la communauté, en guise de reconnaissance symbolique. Cela se marque par l’adjonction d’un P à la fin du pseudonyme.

Ce processus est tres documenté sur des plates formes comme MikuDB, ou la Vocaloid Database, où l’on trouve de nombreuses références à l’origine des pseudonymes des VocaloP. Cela conduit d’ailleurs beaucoup d’entre eux à prendre des pseudonymes supplémentaires, pour différencier leurs activités ou, j’imagine, parce qu’ils ne souhaitent pas le reconduire.

Ce processus, s’il fait sens dans une communauté comme la communauté japonaise bien ramifiée autour de plates formes comme NicoNicoDouga (NND,le Youtube japonais), Pixiv ou encore Piapro, n’en fait pas autant en Occident.

Une notion propre à l’écosystème japonais

D’après ce qui précède en effet, le titre de VocaloP est en fait un élément de convivialité. Il tient à un élément tres particulier que tous les utilisateurs de NND connaissent bien, à savoir le fait que les commentaires apparaissent directement sur les vidéos. Cela forge des relations entre les créateurs et le public qui sont très différentes des relations sur YouTube : difficile d’ignorer un commentaire sur NND, alors que sur YouTube, il suffit de scroller vers le bas pour lire les commentaires (ce que beaucoup de gens ne font pas).

Ecran typique de NND (Screen tiré du blog Gurashii)

Ce système facilite la diffusion de pseudonymes, souvent basés sur un trait ou un élément créatif propre à un compositeur.

A fortiori, comme la communauté japonaise autour des chanteurs virtuels est la plus ancienne, la plus grande (plusieurs centaines de milliers de personnes au moins), et la plus productive (on parle de centaines de milliers de chansons, de dizaines de milliers de modèles 3D), elle impose évidemment sa marque comme modèle de communauté à suivre pour les autres pays, dans un système globalisé en apparence mais où en réalité les barrières linguistiques restent très fortes.

Un modèle inadapté aux communautés hors Japon

C’est un fait, le phénomène des chanteurs virtuels n’a pas, en dehors du Japon, l’explosivité qu’il a pu avoir dans l’archipel. Cela se marque notamment dans le fait que le gros des contenus posté sur YouTube autour des chanteurs virtuels est dans l’ensemble du reprint (= re-publication) de contenus originellement postés sur NND.

Cela contribue à étouffer, voire invisibiliser, l’ensemble de la création occidentale, aussi bien physiquement que symboliquement.

Et de fait cela conduit les communautés non japonaises à vouloir reconduire les codes de celle-ci, mais sans avoir les mêmes outils, et à traiter d’imposteur les créateurs qui s’auto décernent un pseudonyme en P, puisque c’est “à la communauté de le faire”. Certains qualifient le phénomène comme étant le “principal problème” des compositeurs occidentaux.

Or, et c’est bien tout le problème, cela souligne le caractère éparpillé et disparate des communautés occidentales par rapport au Japon : les créateurs 3D (que d’ailleurs personne n’envisage d’appeler VocaloP hors du Japon) ne collaborent que très rarement avec les compositeurs, dont les chansons sont rarement reprises par les youtaites (=chanteurs YouTube), etc etc.

Cela conduit, il faut bien le dire, à une scène artistique qui manque de cohérence, chacun lorgnant davantage vers les collaborations avec le Japon perçu comme la preuve d’une vraie reconnaissance.

Bien sûr, certains créateurs se démarquent et parviennent à fédérer autour d’eux de belles communautés, mais ce sont des succès isolés plus qu’un véritable phénomène comme ce qui s’est déroulé au Japon ces dernières années.

3 voies d’amélioration possible

  1. Être ou ne pas être VocaloP ? Ne pas être.
(Ca fait depuis le début de cet article que j’ai envie de mettre cette vidéo, ENFIN !)

C’est le choix que nous avons fait avec ALYS. Ce serait à mon sens préjudiciable à la communauté que nous construisons avec le public que de procéder à des genres d’adoubement collectifs des créateurs. Déjà parce que même si elle est bien plus petite, la communauté compte des centaines de créateurs, et ce serait fastidieux de s’engager dans cet effort là qui signifie, au fond, bien peu de choses.

On pourrait dire qu’il n’y a “que les meilleurs” qui pourraient se voir sélectionnés.

Mais quand bien même, cela resterait de l’ordre de la parodie : l’idée de VocaloP consiste à le décerner à quelqu’un qui compose et programme la voix du chanteur virtuel. Or dans notre cas, bien souvent ces deux actions (composer et programmer la voix), sont des actions disjointes.

Et plus profondément, je pense que ce qui était à l’origine un élément de convivialité est devenu un élément de reconnaissance symbolique bien trop convoité pour qu’il ne fasse pas plus de mal que de bien. Quand on voit qu’ajouter un P à la fin d’un pseudo peut conduire au fait d’être traité d’imposteur, on n’a pas envie d’être le type qui choisit qui a le droit ou non d’en mettre un.

Donc tant pis, l’univers d’ALYS est p-free, comme diraient nos amis anglophones, mais c’est pour le mieux !

Et puis en prime, je vois mal certains compositeurs accepter que d’autres touchent à leur nom d’artiste (slt Lightning).

2. Fédérer les scènes créatives.

C’est un fait, la scène créative autour des chanteurs virtuels est complètement explosée hors Japon. Il faudrait la rassembler, car de très belles choses pourraient en naître.

C’est entre autre pour ça aussi que nous organisons des concours comme VOCALYS ou ALYS a trois ans. C’est une façon pour nous de savoir qui est là et intéressé. C’est comme cela par exemple que nous avons rencontré Laotie, qui a dessiné le clip de Fugitive, ou bon nombre de compositeurs qui sont sur Émancipation et seront sur nos albums ultérieurs.

Évidemment à un moment nous espérons aussi que plus de collaborations naîtront sans intervention de notre part. La bonne nouvelle c’est qu’il en naît déjà !

Il nous appartient aussi d’aller chercher des artistes qui sont sur d’autres scènes. Nous travaillons en ce moment à un rapprochement avec la scène youtaite par exemple.

3. Créer une communauté européenne des chanteurs virtuels.

Cette dernière proposition est programmatique plus que déjà vérifiée.

La communauté autour des chanteurs virtuels n’existe pas vraiment en Europe. Il y a des communautés, dispersées et disparates.

Alors qu’une communauté américaine s’est construite ces dernières années, principalement autour de quelques compositeurs, il y a tout à faire pour qu’une communauté européenne existe. C’est ce que j’ai retenu de mes voyages à DoKomi et Hyper Japan.

J’aborderais sans doute dans un prochain point ce qu’on pourrait faire pour cela car ce serait trop long.

Amusant comme un simple P à la fin d’un pseudo peut susciter comme conséquences, non ?

Je partage toutes les semaines via ce blog et via la newsletter VoxWave des réflexions, anecdotes et infos autour d’ALYS et de la culture des chanteurs virtuels. Suivez ce blog et abonnez vous pour ne rien manquer ☺ !

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